la lettre sereine d'un homosexuel à donald trump

La communauté LGBTQI n'a jamais connu autant d'alliés. Et pourtant, le nouveau président des États-Unis compte bien lui rendre la vie dure. Le new-yorkais Daniel Reynolds a souhaité s'adresser à Donald Trump, et à nous tous.

par Daniel Reynolds
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02 Février 2017, 11:10am

J'ai annoncé mon homosexualité à ma mère en 2003. Je me rappelle encore très bien de sa tristesse lorsque je lui ai annoncé. « Ton choix va te rendre la vie difficile » a-t-elle dit, les larmes aux yeux. Elle n'avait aucun ami gay. Pour elle, cette sexualité était étroitement liée au problème du Sida, au désespoir de l'addiction et à Matthew Shepard, assassiné quelques années plus tôt à Laramie, dans le Wyoming. Quelque part, elle avait raison. Même si je n'avais pas choisi d'être gay - ce que j'avais toujours cru, et il m'a fallu quelques années pour convaincre ma mère - j'avais effectivement choisi de révéler mon homosexualité. Je l'ai fait avec une grande détermination, sans véritablement me rendre compte de la difficulté et du danger que cela allait représenter.

Ces difficultés, en particulier les conséquences sociales, sont apparues très rapidement. Une deuxième éducation pour un jeune homme blanc tout droit sorti des zones pavillonnaires. Du jour au lendemain, tout est devenu plus compliqué. Au sens propre comme au figuré, je ne pouvais plus suivre une trajectoire rectiligne. Des murs avaient été érigés. Des portes se sont fermées. De vieilles amitiés se sont éteintes, d'autres ont mis du temps à se créer. La vie est devenue plus dure, plus solitaire, mais aussi, paradoxalement, plus libre. La liberté n'est pas gratuite, c'est ce que j'ai appris, et l'obtenir requiert de nombreux sacrifices.

Ces sacrifices ne se résumaient pas aux stigmas qui ont marqué mes années collèges. J'étais scout, au plus haut grade possible. Mais après avoir appris que leur politique interdisait l'homosexualité, je me suis éloigné de l'organisation. J'ai aussi arrêté de fréquenter l'Église catholique. Je suis tombé amoureux pour la première fois de ma vie. Mais le rêve de l'égalité en matière de mariage me paraissait si lointain que je ne suis pas tombé aussi profondément amoureux que je l'aurais voulu. Et en tant qu'étudiant « hors-norme », certaines professions me semblaient inaccessibles, des postes pour lesquels on n'aurait jamais embauché - ou immédiatement viré - quelqu'un comme moi. J'ai étudié la langue anglaise et l'art, puis j'ai décidé d'utiliser ce que j'avais appris pour défendre notre cause, à mon échelle.

En 2008, j'ai été diplômé et Barack Obama a été élu président des États-Unis. Cette année a été marquée par l'essor de nombreuses libertés, un espoir incarné par le chef d'État en personne. Celui-ci devenait le meilleur allié que la communauté LGBT ait connu au sein de la Maison Blanche. Durant son mandat, Obama a signé une loi contre les crimes haineux à l'encontre de la communauté LGBT (Matthew Shepard and James Byrd Jr., Hate Crimes Prevention Act), nommé 10 juges fédéraux LGBT et affecté sept ambassadeurs homosexuels. Sa position sur le mariage homosexuel a évolué et il en est devenu défenseur. Puis est venue la décision de la Cour suprême (United States v. Windsor), qui dénonçait une des sections les plus importantes de la loi anti mariage homosexuel (Defense of Marriage Act). La loi Obergefell v. Hodges a finalement oeuvré à l'égalité jusque dans le mariage. Enfin, l'année dernière, le Stonewall Inn, considéré comme le lieu de naissance du mouvement pour les droits LGBT, a été nommé monument national, signe que je - et nous - faisons partie intégrante de l'histoire américaine.

Cette histoire continuait de se créer tous les jours. Je la regardais. Je regardais les sondages et les scrutins monter en flèche en faveur du mariage homosexuel aux États-Unis. Lorsque la loi est passée, j'ai couru à Stonewall et participé à la Pride parade le lendemain, main dans la main avec mon partenaire. Je me suis réjoui du refus de la « Proposition 8 » (loi anti mariage gay) en Californie et j'ai regardé, ébahi, la Maison Blanche s'illuminer aux couleurs de l'arc-en-ciel. Par ailleurs, les scouts avaient abrogé leur loi interne qui interdisait les homosexuels. Et le pape, lui, avait demandé « Qui suis-je pour juger ? » Tout cela était trop beau pour être vrai. Les murs semblaient s'écrouler.

La victoire de Donald Trump à l'élection présidentielle - et la nomination d'une flopée de ministres et conseillers anti-LGBT - a fait ressurgir les vieux démons de la communauté LGBT et les miens aussi, qui voient les murs prendre plus de hauteur que jamais auparavant. Son programme qui consiste à effacer tout l'héritage d'Obama, notamment en annulant certains de ses décrets, donne de bonnes raisons de s'inquiéter. La plupart de ces décrets ont pour objectif de promouvoir la diversité et de défendre les fonctionnaires face à toute forme de discrimination. Sa promesse d'abroger la loi qui permet l'accès au soin à tous, la nomination de Jeff Sessions (candidat anti gay évincé du poste de juge fédéral pour des allégations racistes) au poste d'avocat général et l'influence de son vice-président Mike Pence, sont autant de raisons de s'inquiéter du futur de la communauté LGBT.

Cependant, Trump ne pourra pas revenir sur toutes les avancées concernant les droits civiques qui ont été faites sous l'administration Obama. Tout d'abord, celui qu'il appelle l'allié de la communauté LGBTQ s'est prononcé au sujet du mariage pour les personnes du même sexe en disant que cela était « acté » et « établi ». Et même s'il voulait partir en guerre contre cette loi, la nécessité d'avoir deux sièges à la Cour Suprême alors qu'un seul est libre rendrait cette bataille impossible. Trump aura certainement beaucoup de mal à abroger la loi contre les crimes de haine. Tout comme il stoppera difficilement la vague américaine de soutien à la communauté LGBT. En fait, il n'y a jamais eu autant de personnes ouvertement LGBT aux États-Unis. Un récent sondage a estimé notre nombre à 10 millions, soit 4,1% de la population. On révèle notre sexualité comme jamais auparavant. Notre nombre et nos alliés - le réseau des parents, grands-parents, proches, et amis qui nous défendent - vont, comme Obama l'a souvent dit, et Martin Luther King avant lui, faire pencher la justice en notre faveur.

Pour tous ceux qui s'inquiètent que la fin de l'administration Obama amène une forme de régression, sachez que nous n'avons jamais été aussi visibles et que nous ne nous sommes jamais autant fait entendre. Comme Glinda le disait à Dorothy dans Le Magicien d'Oz, « Vous aviez le pouvoir depuis le début, ma chère. » Obama lui, dans son discours d'adieu, a dit : « Je vous demande de croire. Non pas en ma capacité à amener le changement - mais en la votre. » Notre capacité à changer les choses ne peut pas être mise de côté. En fait, c'est ce qui nous a amené jusqu'ici, jusqu'à l'époque la plus faste de l'histoire des droits LGBT aux Etats-Unis. Obama nous l'a rappelé lors de sa dernière conférence de presse, lorsqu'il commentait l'évolution de ces mêmes droits : « Je ne pourrais pas être plus fier de l'évolution qui a eu lieu au sein de notre société ces dernières décennies. Comme je l'ai déjà dit, nous avons apporté notre contribution à cela, mais les premiers héros à ce stade de notre évolution en tant que société démocratique sont toutes les personnes, les activistes, les fils, les filles, les couples, qui se sont courageusement exprimés en disant voilà ce qui je suis, et j'en suis fier. Cela a ouvert les yeux et les cœurs de certaines personnes. Et les lois ont suivi. Mais, je pense que rien de cela ne serait arrivé sans l'activisme, parfois fort et bruyant, mais parfois discret et très personnel. »

Trump ne pourra pas effacer le courage, l'activisme et nos cris, qui n'auront de cesse de s'amplifier à chaque fois que certains des droits les plus fondamentaux seront discutés.  Il ne peut pas revenir sur mon coming out, qui a plus de 10 ans désormais, et sur les gens que j'ai émus et sur lesquels j'aurais un impact ces prochains jours. Il ne peut pas détruire la mémoire de ma mère, qui demandait l'année dernière avec tant de joie « Comment va mon fils ? » En regardant, non pas moi, mais mon partenaire, à mes côtés. 

Credits


Texte : Daniel Reynolds
Photographie : Linda Bujoli
Stylisme : Giannie Couji. 
Mannequins : Philippe Krootchy and Pascal Humbert. 
[The Together Issue, No. 216, January 2001]