que révèle vraiment notre obsession pour le vêtement ouvrier ?

L'obsession de la mode pour le workwear soulève des problématiques plus politiques qu'il n'y paraît – et relance le débat sur le système de classe.

par Melisa Gray-Ward
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20 Juin 2017, 10:45am

Lorsque Nordstrom a annoncé la sortie du jean Prps 'Barracuda Straight Leg' en mai dernier, le modèle était décrit sur le site de la marque comme tel : « La quintessence du vêtement de travail américain dans son revêtement boueux, durci, qui prouve que vous n'avez pas peur de mettre les mains dans le cambouis. » Le prix de ce jean sale, 425 dollars, ne l'a pas empêché de se vendre à vitesse grand v sur le site, jusqu'à la rupture de stock. En guise de consolation, les retardataires pouvaient se rabattre sur le 'Splatter Paint Stretch Woven Jogger Pants', un modèle de la marque de luxe new-yorkaise à la modique somme de 300 dollars. Selon la marque, Prps en l'occurrence, il s'agissait de laisser le consommateur « se présenter comme s'il sortait tout droit de son atelier d'art. »

Alors bien sûr, ce n'est pas une nouveauté : cela fait longtemps que la tendance est au jean effiloché. Mais les deux exemples cités ci-dessus marquent un tournant radical et extrême. Le fondateur de Prps, Donwan Harrell, a révélé que les processus de fabrication de ces dits jeans étaient directement calqués sur ceux des tenues des vrais travailleurs. D'où la question : pourquoi les consommateurs capables de dépenser 400 dollars dans un jean cherchent-ils désespérément à ressembler aux ouvriers ? 

En 1967 Roland Barthes a soutenu que le vêtement était un langage : un ensemble de symboles assemblés par celui que les porte dans le but de communiquer au monde une affirmation de soi. Ce que l'on porte est moins l'indice de ce que l'on est que l'indice de ce que l'on veut que les gens pensent que l'on est. Les vêtements nous permettent de basculer d'une classe à l'autre, du moins en apparence. Au 18ème siècle en Angleterre, on a vu une frange de la gent masculine aisée se vêtir un cran en dessous de sa classe pour se rebeller contre un système qui lui était pourtant bénéfique. Des siècles plus tard, au début des années 2000, l'élite sociale mixait les pièces ultra-luxes de son vestiaire, à commencer par l'indétrônable sac Speedy Louis Vuitton, à des articles plus cheap chinés dans les grandes enseignes de la fast-fashion avec la ferme intention de prouver au monde sa mobilité.

Et puis les années 2010 sont arrivées, la crise financière avec elles, envoyant valser le goût des élites pour la mode ostentatoire.

AdWeek a souligné l'intérêt grandissant qu'ont suscité ces dernières années, les marques qui se consacraient à la création de vêtements de travail à l'instar de Carhartt, Dickies et Filsonnow chez les citadins notamment. Et mis en évidence leur penchant pour les coupes et le style utilitaire. Sauf qu'aujourd'hui, le bleu de travail ne représente plus le dur labeur accompli par celui ou celle qui le porte. C'est celui de celui ou celle qui le crée, comme en témoigne un article d'Al Jazeera en 2015. Le reportage montre que les employés chinois sont encore aujourd'hui contraints d'avoir recours à la pratique interdite du sablage (un processus chimique dont on sait qu'il est responsable de certaines maladies pulmonaires) pour amocher les jeans. S'habiller comme un pauvre coute donc bien plus cher aux travailleurs exploités qu'aux consommateurs.

Bien sûr, la popularité sans précédent des marques à l'héritage ouvrier a quelque chose à voir avec la recherche du fonctionnalisme. Quels que soient les messages que les tissus renvoient, le pragmatisme que nécessite notre époque n'y est pas pour rien dans l'ascension des salopettes et des combinaisons bleu de travail. Leurs multiples poches, jadis conçues pour le port d'outils en tous genres et en masse pour les travailleurs manuels servent aujourd'hui à caler son téléphone et son portefeuille. La réapparition de ces pièces sur les podiums et dans les rues témoigne de la pérennité de leur fonctionnalisme. Et, s'ils ne sont présentés comme les symboles d'une tendance à fantasmer les classes populaires (j'en veux pour preuve l'irrépressible de désir de se couvrir de fausse boue) ces vêtements portent en eux une histoire moins sinistre qu'on veut bien le laisser croire.

Certains journalistes et critiques spécialisés dans la mode ont pointé du doigt les dangers liés à la dénaturation de la classe ouvrière transformée en « scène » ou en contre-culture - d'autant plus si ceux qui portent ces vêtements n'ont accompli aucun effort, mis à part bien sûr, celui de donner de l'argent. On peut donc se demander si cette tendance ne relève pas d'un certain classisme. Où se situe la limite entre la valorisation et la fétichisation des habitus vestimentaires de la classe ouvrière ? Si la mode est un langage codé selon Barthes, le workwear détourné révèle peut-être une volonté de cacher sa classe au reste du monde et de brouiller les balises qui régissent les différentes strates sociales entre elles. Par extension et pour reprendre la pensée de Barthes, le workwear peut être appréhendé comme un abus de langage.

The 874: an iconic workpant built for any worker. #DickiesWorkwear

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Texte : Melisa Gray-Ward
Thumbnail image : Jason Lloyd Evans via moschino's car wash couture for spring/summer 16

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