le tout (tout) petit sac à main : la décroissance pour les riches ?

Non, la dernière lubie des podiums n'est pas dénuée de sens. La preuve.

par Alice Newell-Hanson
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02 Juin 2017, 9:00am

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Il y a deux ans déjà, une collection de huit sacs miniatures Hermès s'est vendue 318 589$ chez Christie's à Hong Kong. À titre de comparaison, le prix médian d'un logement aux États-Unis à la même époque était de 233 300 $. À titre de comparaison bis, chaque sac mesurait 15 centimètres, soit la taille du fermoir en or 18 carats du sac Birkin rose fuchsia.

« Il y a un marché grandissant dans l'achat de sacs miniatures ou en bandoulière, et beaucoup de potentiel », expliquait la trend editor d'Accessories Magazine dans une interview accordée à The New York Times la même année. Forbes notait par ailleurs « le changement de préférence du consommateur, des plus grands aux plus petits sacs. » Ironie du sort : les petits sacs à main représentent une part gigantesque du marché depuis plusieurs saisons maintenant.

« Plus c'est petit mieux c'est, » confie Clara Cornet, directrice d'achat pour The Webster, un micro-sac Comme des Garçons à la main que certains confondent avec une trousse à crayons. Dans son radar, également : la ménagerie miniature de Loewe, composée de mini sacs à l'effigie des animaux (éléphants, ours et pendas) ou encore, les sacs en bandoulière de Mark Cross (une marque qui s'est relancée en 2010 et s'est spécialisée dans la création de micro-sacs). « Les petits sacs se sont implantés dans le marché depuis plusieurs saisons maintenant, » confirme Clara.

En s'attardant sur les défilés croisière, on aura remarqué les micro-sacs à messages de Dior et les minuscules bourses de Chanel, portées le petit doigt levé. Le printemps dernier, Valentino et Givenchy présentaient des sacs à mains n'excédant pas la taille d'une boite d'allumettes. Il y a quelques saisons aussi, Coach donnait naissance à un petit sac en patchwork de suédine - presque aussi petit que l'iconique téléphone portable version lilliputienne de Derek Zoolander, c'est pour dire. Et c'était au tour de Jacquemus d'emboiter le pas cette année en créant un micro-sac grand comme un faux ongle.

Si la fin des nineties et le début des noughties ont vu l'avènement des sacs oversized, causant la déformation des colonnes vertébrales de toute une génération, les it bags des années 2010 ont l'air d'avoir été spécifiquement créés pour notre bon maintien du dos, lui-même facilité par la pratique religieuse du yoga, plus que jamais dans l'air du temps.

Le phénomène It Bag s'est forgé sur le principe de l'exclusivité plus que sur celui de la taille. Mais l'éminente majorité des It Bags était de taille gargantuesque. Le sac Paddington de Chloe pèse à lui seul plus d'un kilo, ce qui ne l'a pas empêché d'être vendu à hauteur de 8 000 exemplaires, avant même sa sortie en magasins en 2005, selon Vogue. Pareil pour l'immortel Muse d'Yves Saint Laurent.

Trop encombrants pour être portés à la main, ces sacs s'agrippaient à l'épaule avec tout l'inconfort du monde. D'où leur qualification d'hobo bags (sacs de vagabonds) de luxe - 3000 $, c'est une sacrée somme.

Le micro-sac automne/hiver 2017 de Coach est à ce titre, le contre-exemple ultime de cette tendance des années 2000 incarnée par le Paddington. Mais l'un comme l'autre sont le reflet d'une époque.

En 2007 déjà, les bureaux de tendance et les journalistes aguerris prédisaient la fin du It Bag. Eric Wilson publiait cette année-là un article sur le phénomène du « handbag bubble » (bulle du sac-à-main) pour The New York Times: « Il y a bien trop d'inventaire. Les prix sont ridiculement hauts. Les analystes prédisent une décélération du marché qui aurait atteint son apogée irrationnelle en 2004. » L'auteur comparait alors la décroissance du marché du sac-à-main à l'économie de marché globale des Etats-Unis et sa « crise du crédit imminente ». « Le phénomène [It Bag] a changé dans sa globalité », confirmait pour sa part Julie Gilhart, directrice mode de Barneys New York interviewée par Wilson.

La prolifération de micro-sacs sur le marché est un des symptômes de la crise économique depuis 2008. Si les petits sacs coûtent moins cher à la fabrication et donc à la vente, ils sont surtout de mise en période de crise. Les symboles de l'ère pré-récessions ont un goût de désuétude en 2019. Un peu comme les épisodes de My Super Sweet 16 ou ceux de The Simple Life. En contraste, les mini sacs sont « l'incarnation d'une certaine forme de modestie », selon Clara.

Mais le port d'un micro-sac n'est pas que le reflet d'une vie d'ascète en phase avec les temps qui courent - il est nécessaire. En tant que styliste, Stella Greenspan, particulièrement friande de sacs vintage des nineties, explique qu'avec un petit sac « vous n'avez pas d'autre choix que de vous délester du superflu. Ne reste que l'essentiel. » Et n'hésite pas à en pointer les bénéfices sur la santé : « C'est bon pour le dos. »

« Aujourd'hui, vous pouvez pratiquement tout faire avec votre téléphone et votre carte bancaire, c'est donc tout sauf un accessoire contraignant ! » rebondit-elle, avant de plaisanter, l'air de rien, sur son refus d'upgrader son iPhone 6 : « le 7 ne rentre pas dans la plupart de mes sacs. »

Sarah Law, créatrice de sacs (micro-sacs, pour la plupart) notamment ceux de la marque KARA, en célèbre le minimalisme : « Je suis une fan de Marie Kondo et des petites choses donc cette évolution m'est apparue naturelle et puis… Moins tu en as mieux tu te portes ! » Pour Sarah, l'essor des nouvelles technologies a joué son rôle dans l'avènement du petit sac-à-main : « À l'ère du digital, où tout est à la portée de ses doigts et de son téléphone, les gens se satisfont du minimalisme. » Jusqu'à l'infiniment petit ? « Exactement ! »

« Le minimalisme s'est disséminé partout autour de nous ces derniers temps, à la manière d'un algue échouée dans la boue de l'Amérique post-récession », écrivait Kyle Chayka dans The New York Times Magazine l'année dernière, au détour d'un article intitulé « The Opressive Gospel of Minimalism ». L'auteur soutenait que « le minimalisme, héritier de la philosophie pop et esthétique, représente l'antidote ultime à la frénésie de consommation capitaliste. » Il expliquait aussi à quel point s'encombrer était une histoire de privilège de classe. À quel point cette même classe s'octroyait aujourd'hui le luxe de se délester d'un poids.

On pourrait aisément avancer que le mini sac-à-main est l'incarnation, format poche, d'une auto-flagellation très actuelle. Une annexe du monde privilégié des jus detox punitifs et des séjours méditatifs qui font le quotidien d'une classe sociale baignée dans le luxe et l'art du less is more.

Soit, mais pas que. Car le micro sac relève d'une autre symbolique. Les sacs à main, avant d'être l'apanage des riches, sont l'apanage d'un genre. Si les hommes ont eux aussi et ce, depuis 1900, porté des sacs, les femmes restent majoritaires. Selon une étude publiée par NPD, le marché américain du sac représentait en 2014 11,5 billions de dollars au total. Les sacs spécifiquement créés pour les hommes, seulement 2,3 millions de dollars.

Au dénigrement progressif des sacs oversized qui ont fleuri au début des noughties correspond l'ascension fulgurante d'une quatrième vague de féminisme. Margaret Thatcher a façonné son personnage de Dame de Fer en portant de gigantesques sacs de plomb, mais ce monde est désormais révolu. Les femmes politiques actuelles ne portent carrément plus de sac. Selina Meyer, notre première ministre rêvée, emploie d'ailleurs un homme pour porter ses affaires personnelles. Ses mains libérées du poids superflu d'un sac - enfin disposées à saluer la foule.

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Dior, croisière 2018

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Jil Sander, Printemps/été 2019

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Texte : Alice Newell-Hanson

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