les 5 défilés les plus polémiques des années 1990

Souvenez-vous quand Jean Paul Gaultier fêtait la mondialisation, quand McQueen sculptait à la main des prothèses pour l'athlète paralympique Aimee Mullins, ou quand Margiela faisait asseoir des gosses de 5 ans à la place de la presse.

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04 Octobre 2016, 11:05am

Les dernières semaines l'ont démontré avec force : le mois de la mode sert à la fois d'amphithéâtre politique et vestimentaire. Pensez à la manifestation féministe de Karl pour le printemps/été 2015 de Chanel, ou aux mariées qui fermaient la haute couture de Chanel en 2013 avec un défilé élégant en soutien au mariage pour tous. À l'occasion, les podiums se transforment même en lieux de manifestation sans le consentement du designer : Rick Owens ne faisait pas le fier pendant son défilé homme printemps/été 2016, quand l'un de ses mannequins est sorti de route, une pancarte à la main lisant « Please Kill Angela Merkel - Not. » Il semblerait même que le créateur lui ait filé une droite en coulisses, en réponse. Parfois aussi, le mouvement est hors les murs - en septembre, une manifestante seins nus s'est incrustée dans le casting de la Yeezy Season 4 de Kanye pour élever la voix contre la requête de ce dernier : « Multiracial Women Only. »

Qu'ils soient considérés pertinents ou superficiels, les défilés de mode fonctionnent depuis longtemps comme des forums politiques. Et si nos esprits sont très occupés par la fureur politique actuelle, certains des engagements politiques les plus courageux de l'industrie de la mode datent d'il y a 20 ans. On a jeté un œil en arrière, en direction des défilés prophétiques qui ont amené la politique sur les podiums. 

Maison Margiela printemps/été 1990
En 1989, Margiela soulevait une question radicale au sujet de la Fashion Week : ça s'adresse à qui, en fait ? Ses défilés n'étaient pas destinés qu'à l'industrie - aux journalistes, aux stylistes et aux autres designers - mais tout autant au public. Ou même plus, aux fans. Cette présentation de 1989 a radicalement démocratisé la mode et a sonné le glas d'une industrie refermée sur elle-même et ses privilégiés.

Pour le lieu du défilé, Martin et Jenny Meirens optent à l'époque pour un terrain vague aux abords de Paris, dans le 20ème arrondissement, et invitent les gamins du quartier à dessiner eux-mêmes les invitations. Ils les griffent sur des bouts de carton. Pour les remercier, Martin et Jenny les emmènent après le défilé faire une virée à la campagne.

La présentation n'avait pas de plan de salle : les places les plus proches revenaient à ceux qui arrivaient le plus tôt. Les gamins du quartier qui jouaient dans le coin avant le défilé ont eu toutes les places habituellement réservées aux journalistes. Pendant le défilé, le petit copain d'un mannequin en est arrivé à soulever l'un de ces enfants du premier rang pour le poser sur les épaules des modèles qui foulaient le podium. Un joyeux et délicieux bordel. Kristina de Coninck, mannequin sur ce défilé, se souvient des derniers changements en coulisses pour un numéro de The Gentlewoman. « Martin a jeté un coup d'œil à ma perruque - ils en utilisaient pour les filles aux cheveux courts - avant de dire : 'Ce n'est pas assez fou.' Il prit la perruque et la traîna sur le sol poussiéreux. » Raf Simons était là lui aussi, et il avait sauté quelques barrières pour arriver là. « Il n'y avait même pas de sol ! Ça ressemblait à un jardin abandonné. » Le défilé fut descendu en flammes par les critiques. Nous, on aurait aimé en voir beaucoup plus. 

Jean Paul Gaultier printemps/été 1994
En 1993, le monde s'ouvrait. Les vols commerciaux étaient plus abordables qu'ils ne l'avaient jamais été, les ordinateurs remplissaient lentement mais sûrement les foyers occidentaux et les téléphones portables rendaient possible la communication avec le bout du monde. Gaultier a sûrement été mu et excité par cette mondialisation, et son ambitieuse collection, Les Tatouages, célébrait l'avènement de ce nouveau monde. Chacun des looks lancés sur le podium semblait crier : « Bienvenue au village du Monde ! »

Des pantalons recouverts de graffitis du métro new-yorkais étaient associés à des justaucorps recouverts de tatouages - certains clairement inspirés de motifs Yakuzas, d'autres calqués sur des billets de banques européens colorés, magnifiés jusqu'à ce qu'il en devienne dur de les identifier. Les chemises en tulle et tatouages deviendront l'un des classiques de Gaultier. Elles apparaissaient pour la première fois en 1993. Stella Tennant (à l'époque jeune dans le métier) défilait avec un squelette crucifié sur le ventre, et de nombreux autres mannequins étaient abondamment percés. De faux piercings, bien sûr. Mais ce défilé a convaincu le monde de la mode que les piercings de nombril ou de nez étaient cool - et les bijoux choisis par Gaultier pour ce défilé ont défini l'esthétique des années 1990 et 2000. La collection, multiculturelle, a été un succès surprise auprès des journalistes, et Gaultier y gagna ses pages dans le Elle allemand et le Vogue américain - prouvant à tous qu'il était bien plus qu'un enfant terrible

Alexander McQueen automne/hiver 1995Avec un nom comme Highland Rape, on voit comment McQueen et sa collection auraient pu échapper à la controverse. Mais la présentation ne traitait pas d'agression sexuelle, comme son nom pouvait le laisser entendre. Non, avec ce titre provocateur, McQueen entendait mettre en lumière la purge ethnique historique des Écossais, opérée par les forces anglaises. Deux pays qui se sont battus pour une bonne part des 17ème et 18ème siècles. De nombreux clans écossais furent entièrement supprimés, effacés de l'histoire. S'il est né et a été élevé à Londres, McQueen reste fils d'écossais. Ce défilé était sa manière de se souvenir et rappeler au monde ces tristes événements. 

Les robes étaient griffées, trouées, déchirées. Les mannequins défilaient avec rage et force (certaines filles feignant l'intoxication) et la plupart avait les cheveux colorés en rouge - un hommage à la prépondérance des roux en Écosse. Cette collection est certainement l'une des premières fois où McQueen s'est servi de son passé et sa famille comme inspiration. Une démarche qui viendra à définir sa carrière. Highland Rape marquait également la première apparition de sa fameuse silhouette bumster : ce pantalon taille basse qu'il créa pour allonger la base de la colonne vertébrale, ce qu'il voyait comme l'une des plus belles formes du corps féminin. Mais malheureusement, les vêtements furent effacés par la controverse causée par le nom du défilé. Les critiques actèrent qu'il était de mauvais goût d'envoyer sur le podium des mannequins en état de stress, et il fut accusé de glamouriser la violence. Ses fans n'auront pas tardé à prendre sa défense, arguant que les femmes formaient la métaphore d'une Écosse malmenée. Il aura quand même fallu plusieurs années pour que le monde de la mode ne conclue des bonnes intentions du designer. 

Chalayan printemps/été 1998
En 1997, Hussein Chalayan est sur le toit du monde. Avec derrière lui une série de défilés acclamés par la critique, le créateur britannique et chypriote décide de surprendre et de prendre des risques avec une collection qui traite de l'Islam, du Niqab et de la nudité frontale. Peut-être Chalayan estimait-il que son succès commercial lui autorisait une sortie plus engagée, au risque d'être controversée. 

Quel que soit sa motivation, cette collection, Between, reste dans les mémoires - et principalement pour son final. Un groupe de mannequin a clos la présentation à l'unisson, portant des niqabs de différentes tailles. Chaque pièce rétrécissait à mesure que le défilé touchait à sa fin : la première touchait le sol, quand la dernière fille est apparue entièrement nue, vêtue d'un simple masque. Après le défilé, Chalayan déclarait au Times : « Je suis tout à fait conscient de l'espace culturel, et j'aime observer le langage corporel. » Une démarche que Chalayan répétera à plusieurs reprises dans les saisons qui suivront. La démarche : clore un défilé avec un groupe de mannequins qui composent une performance. Mais peu de défilés auront reproduit la puissance de Between, et sûrement aucun n'aura fait pleurer le public de la même manière. 

Alexander McQueen printemps/été 1999
Le mois de la fashion week touche à sa fin et les critiques commencent à se faire entendre. Le public veut voir plus de mannequins rondes, plus de femmes de couleur et plus de différence sur les podiums. Si de nombreux créateurs ont répondu à cet appel, McQueen a ouvert la voie à cet éloge de la diversité. Il y a 18 ans maintenant. À l'occasion de son défilé, No. 13, Aimee Mullins s'est démarquée sur le podium. L'athlète paralympique amputée des jambes à son jeune âge a défilé comme les autres grâce à des prothèses conçues par le créateur. En juillet 2000, McQueen expliquait son choix à i-D : « Lorsque j'ai choisi Aimee pour [cette collection], j'ai voulu à tout prix éviter de la faire défiler en prothèses de course. On lui les a faites essayer et puis j'ai changé d'avis. Je voulais qu'elle soit comme toutes les autres filles. »

Credits


Texte Isabelle Hellyer
Photographie Maison Margeila by Jean-Claude Coutausse, McQueen courtesy of the Metropolitan Museum