une histoire politique du corset, de marie-antoinette à rihanna

Outil de domination ou objet de libération sexuelle ? Retour sur les implications sociales et historiques du corset, le favori des défilés de cette année.

par Wendy Syfret
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05 Octobre 2016, 9:00am

Prada Fall/Winter 16 campaign.

Voilà 100 ans qu'on les pensait disparus et pourtant, les corsets sont de retour. Depuis que Prada les a couplés avec des robes vintage et du brocart en février dernier, ils n'ont pas fini de se faufiler dans nos vies et nos fils Instagram pour finalement devenir la tendance dominante de 2016. 

Rihanna s'y est abondamment laissée aller cette année (avec une préférence pour les corsets Adam Selman), et les a mis en valeur dans la récente collection Fenty x Puma. Kim Kardashian est aussi une ambassadrice bien connue du corset, que l'on aura aperçu à foison dans les street styles de ce mois de la mode. 

Pourtant, les corsets ont longtemps été considérés comme l'une des pièces les plus litigieuses de l'histoire de la mode. Au cours du 20ème siècle ils sont devenus un symbole d'une oppression et une contrainte macabre à laquelle les individus étaient prêts à soumettre leur corps au nom de la mode. Les mythes urbains ont conquis notre conscience collective - les histoires de ces femmes, s'évanouissant, se cassant les côtes ou s'obstruant les poumons en s'enserrant dans leurs corsets. Comme cette fable selon laquelle Catherine de Médicis imposait à ses servantes un tour de taille de 30 centimètres, qui s'est muée en un fait indéboulonnable et emblématique, et aura fini d'entériner l'horreur que nous évoquent les corsets. 

Beaucoup de corsets à la récente présentation de Rihanna pour Fenty x Puma à Paris. Image via @thisismax

Les origines - officielles - du corset sont assez troubles. On dit qu'en Grèce Antique, les femmes contraignaient déjà leur corps à une silhouette plus souple. Mais le vêtement a fait son apparition en Europe au début du 16ème siècle. L'un des exemples, français, qui reste de l'époque consiste en deux pièces de métal attachées par des charnières. Si les opinions diffèrent sur son utilisation historique, on doute que l'objet ait été utilisé comme un vêtement. Certains historiens penchent pour des outils orthopédiques ; d'autres pour les instruments d'un fétichisme naissant. 

Au 18ème siècle, une fois les matières précisées, les corsets étaient déjà utilisés pour modifier les formes de la femme, mais on était encore loin de la démarche extrême que l'on s'imagine aujourd'hui. À cette époque de popularité grandissante, ils aplatissaient la poitrine, le ventre et les courbes pour créer une sorte de forme droite et conique. Avant d'en arriver à l'avènement de la « taille de guêpe », les corsets ne servaient la plupart du temps qu'à rendre une robe encombrante plus agréable à porter. 

À l'époque géorgienne, au 19ème siècle, si les femmes utilisaient les corsets pour se maintenir hautes, séparer leurs seins et affiner leur silhouette, beaucoup d'entre elles, naturellement fines, s'en passaient totalement. Ce qui équivaut aujourd'hui à ne pas porter un soutien-gorge quand l'humeur ne s'y prête pas. Mais à l'époque, comme encore trop souvent aujourd'hui, certaines personnes considéraient indécent le fait de ne pas porter plusieurs couches de sous-vêtements. C'est connu, Marie-Antoinette refusait de porter un corset lorsqu'elle passait du temps, privé, dans sa dépendance isolée, le Hameau de la Reine ; préférant des robes amples et légères pour une liberté de mouvement accentuée. Un geste vu comme un signe de promiscuité. 

Les corsets de l'époque géorgienne (de 1714 à 1830) étaient beaucoup moins contraignants. Image via

En 1828, un mal silencieux fait son apparition : les œillères pour lacet en métal, qui remplacent les coutures d'antan et permettent un serrage décuplé sans que le vêtement ne se déchire. De quoi se déplacer les organes de manière affolante et dangereuse. À l'urgente demande des docteurs, horrifiés par la pression exercée sur l'estomac, un nouveau corset pour monter sa taille est introduit, sensé être plus sûr. Mais lorsqu'il est porté très serré, ce nouveau design pousse le buste et le ventre en arrière créant la (triste) fameuse taille en « S » susceptible de causer de graves dommages musculaires et osseux.

S'il est vrai que certaines femmes furent handicapées par le corset, il est important de noter que cela était loin d'être la norme. La femme lambda n'allait pas se craquer les cotes en quête d'une taille de 35 centimètres. Cet exercice était réservé à une minorité très consciencieuse et arrêtée sur son look quotidien - comme certaines femmes qui, aujourd'hui, choisissent de porter des talons de 15 centimètres. 

Une illustration de 1900 démontrant la différence entre la silhouette victorienne et la silhouette édouardienne, en "S". Image via

Malgré ça, et comme pour Marie-Antoinette, jugée 100 ans avant pour ses choix (ou ses non-choix) de sous-vêtements, les femmes des ères victorienne et édouardienne étaient constamment moquées selon la manière qu'elles avaient de présenter leur corps. Aujourd'hui, on dit souvent que les corsets étaient un moyen pour les hommes de contrôler et d'oppresser les femmes en les empêchant de bouger ou de travailler librement ; mais elle réalité, ils étaient un produit du regard féminin. Les hommes se fichaient de la mode. Dans une des premières éditions de Punch Magazine, un dessinateur avait attaqué les femmes, les caricaturant, mises à mal, engoncées et incapables de se déplacer au nom de la mode. En plus de reconnaître les dangers médicaux du port du corset - comme la déformation du foie - les médecins de l'époque affirmaient aussi qu'un tel choix vestimentaire pouvait causer l'hystérie. 

Non pas qu'ils voulaient les jeter à la poubelle d'un simple revers. Les corsets étaient malgré tout reconnus comme une marque de haute société, de classe, et ne pas en porter c'était le risque d'être vue comme une débraillée. À ne plus savoir ou donner de la tête : le docteur, psychologue sexuel et fan du corset Havelock Ellis expliquait même à la presse victorienne qu'il était vital pour les femmes de porter le corset. Son raisonnement semble complètement dingue. Selon lui, l'évolution humaine, de l'horizontal à la verticale, était moins évident aux femmes : « La femme est le plus fidèle à sa physiologie lorsqu'elle est à quatre pattes. Lorsqu'elle imite l'homme en se tenant droite, les déplacements physiologiques et viscéraux qui s'opèrent chez elle sont tellement profonds… que le corset lui est morphologiquement essentiel. » En gros, les femmes n'auraient pu se tenir debout sans corset. 

Description satirique de la vanité qui entoure le port du corset. Images via Wikipedia Commons.

La disparition du corset est une histoire familière. Au tournant du 20ème siècle, la libération des femmes et les designers comme Chanet ou Poiret ont signé la fin de son règne. Les gens se sont éloignés de la parfois dangereuse taille en « S », et la voie s'est ouverte aux figures plus garçonnes et athlétiques. 

Le corset a bien pu quitter nos garde-robes, il n'a jamais vraiment quitté nos esprits. Souvent représenté comme l'expression d'une féminité impossible, il a été fétichisé et a régulièrement trouvé sa place dans nos tiroirs de lingerie. À la fin du siècle, des artistes comme Madonna ou Jean Paul Gaultier l'ont utilisé comme un outil, pour examiner les notions fluctuantes de la beauté féminine. Les premiers designs de corsets de Gaultier étaient inspirés de sa grand-mère, qui en portait jusqu'à un âge avancé, comme un rappel de sa jeunesse. Et quand Madonna l'enfilait pour sa tournée Blonde Ambition de 1990, elle jouait du complexe historique d'un vêtement passé de manipulateur de chair à objet d'engagement sexuel. 

Quelques années plus tard, les Spice Girls - la combinaison la plus électrique de musique, politique, genre et commercialisation de masse de la décennie - en portaient régulièrement. Une audace sexuelle qui inversait l'héritage de la pièce. Un engagement qui a collé à Victoria Beckham, qui est revenue au corset plusieurs fois sous son propre label. 

Y/Project Printemps/été 2017

Mais quand Catlyn Jenner nous a offert l'une des interprétations du corset les plus iconiques du 20ème siècle, on a pu saisir la potentielle puissance de l'objet. Le corset satin vintage qu'elle porte en couverture du Vanity Fair de l'année dernière évoquait celles de Playboy - l'affirmation éhontée de la féminité. C'était ici bien plus qu'une histoire de sexe ou d'histoire. Loin de toute connotation oppressive, c'était une démonstration courageuse et positive de pouvoir, de sophistication et de confiance. 

Arrivés en 2016, entourés de nouveau par le corset et chargés de son histoire, difficile de ne pas se demander ce qu'il signifie aujourd'hui. Pour Miuccia Prada, c'était un catalyseur, de quoi explorer l'histoire des femmes et le mythe de la mode pour examiner la manière que nous avons d'utilisé notre corps et notre apparence pour interpeler ceux qui nous entourent. Une interprétation résolument moderne en ce qu'elle démontre que la féminité détient ce potentiel de puissance mais aussi de réification. Une interprétation qui admet que le corset sert de nombreux rôles, comme les femmes qui le portent incarne de nombreuses identités. On le retrouvait cette saison également sur le podium de Y/Project pour la collection printemps/été 2017 de la marque, immensément féminin et résolument assumé. De son côté, pour sa première collection chez Dior, Maria Grazia Chiuri le revisitait, sous des dentelles ou en matelassé, et en faisait un outil d'émancipation et de pouvoir - au féminin. 

En se retournant sur l'histoire de cet étrange vêtement, sujet de désir et de révolution, on réalisé que le fil rouge reste l'expression et le changement. Le corset est un autre exemple de ce que la mode offre comme moyen de communiquer, via la couture et la matière, de modifier notre corps, notre vie, notre position sociale et notre apparence en un coup de lacet. Donc si vous décidez de vous enlacer dans un corset un jour, prenez un moment pour vous rappeler de la chaîne d'identités à laquelle vous vous rattachez - des membres de la cour de Catherine de Médicis à nos aimées Spice Girls. 

Credits


Texte Wendy Syfret

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