le ballet est mort : sergei polunin raconte le côté obscur de la danse

Nous avons rencontré l’anti-héros de la danse classique.

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mars 14 2017, 12:00pm

Tapez le nom de Sergei Polunin dans Google et vous découvrirez un éventail de titrailles toutes plus rocambolesques les unes que les autres. « Sergei Polunin quitte le Ballet Royal ! » « Sergei Polunin se confie sur ses problèmes de drogue ! » Sergei Polunin est l'enfant terrible de la danse classique, un anti-héros, un genre de Mickey Rourke. Une étoile qui brille de mille feux jusqu'à ce qu'elle entame son déclin, à force d'échecs personnels et professionnels ; des histoires de caprices sur fond de tatouages et de tutus.

Mais qu'est-ce qu'elle a brillé cette étoile. Né dans le brouillard de la ville de Kherson dans le sud de l'Ukraine, Sergei s'est éloigné des problèmes d'argent et de son cercle familial pour devenir, à 19 ans, le plus jeune danseur du Royal Ballet. Comparé à la légende Rudolf Nureyev, ses spectacles affichaient complets deux ans à l'avance. Tout laissait penser à un véritable conte de fées. Et pourtant.

Sergei souffrait de la pression constante et des restrictions qu'impliquait sa vie de danseur. En 2012, alors que des rumeurs courent sur ses prises de drogues et son tempérament volatile, Sergei réalise l'impensable : il quitte le Royal Ballet en déclarant que « son âme d'artiste est morte ». Il a alors 22 ans.

La suite de son histoire fait aujourd'hui l'objet d'un documentaire réalisé par Steven Cantor. En suivant Sergei en Russie, sa réorientation à Hollywood et son dernier fait d'arme - le clip de Take Me to Church des Hozier qui a été vu plus de 16 million de fois sur YouTube - Dancer, montre ce qui arrive lorsqu'on atteint le top avant d'entamer une redescente volontaire. Alors que Dancer sort en salle aujourd'hui (en Angleterre), nous avons eu la chance de rencontrer Sergei pour parler du film et comprendre ce qu'il aurait pu faire pour éviter d'atteindre le point de rupture.

Comment s'est fait le film ?
Il s'est fait grâce à la productrice Gabrielle Tana. Elle faisait un film sur Nureyev - qu'elle tourne encore aujourd'hui - et elle me voulait pour jouer son rôle. Ça faisait dix ans qu'elle cherchait un acteur - vous savez comment ça se passe. Elle m'a donc approché pour discuter et ses collaborateurs lui ont dit : « Pourquoi est-ce que tu ne ferais pas un film sur quelqu'un qui est encore en vie ? » et elle a répondu : « Oui, ça pourrait être intéressant. » On a donc commencé à le tourner sans véritablement savoir ce que l'on faisait. Comment est-ce qu'on fait un documentaire sur une personne vivante ? Et de quoi est-ce que ça va parler ? Ça a pris beaucoup de temps, quelque chose comme cinq ans. Et on a changé plusieurs fois de direction. Je me demandais sur quoi ils allaient le faire et j'ai mis du temps à leur faire confiance. En fait je ne savais pas ce qu'ils creusaient. Je ne savais pas qui était Gabrielle. Je n'avais pas fait de recherches Google ou quoi que ce soit. Et vers la fin du tournage ils ont retrouvé les images de ma jeunesse.

Qu'est-ce que tu as ressenti en les revoyant ?
Je ne voulais pas les voir. Je ne voulais pas participer à la création du documentaire…

Penses-tu que ce portrait te ressemble ?
Oui, je pense. Ce qui est bien c'est qu'il n'y a rien de faux. Peut-être une ou deux conversations un peu forcées… Mais dans un certain sens cela a été thérapeutique. Je n'avais jamais parlé avec ma mère de certaines choses. Donc cette expérience a été très bonne par rapport à ma famille. Nous avons communiqué. Je leur ai parlé. Et ça s'est vraiment très bien.

Le film traite de moments importants de ta vie… Ton départ du Royal Ballet, ton arrivée en Russie… En y repensant, est-ce qu'à un moment tu t'es dis : « Zut, j'aurais préféré faire ça autrement » ?
Ça peut arriver mais tout dépend de ton état d'esprit, tu vois ? Il y a toujours deux façons de penser. Même pour la fin du documentaire, il y avait un choix à faire. Est-ce qu'on finit de manière positive, de manière simple ou avec un truc un peu fou ? Cela ressemble à un choix de vie. Quand je suis d'humeur enthousiaste, je me dis que j'aurais pu faire un truc encore plus fort. J'aurais pu rester au Royal Ballet et m'assurer un bel avenir. Mais lorsque je suis d'humeur plus délirante, je me satisfais de mon parcours dévoyé, je me dis : « Ouais ! Génial ! » Je ne cherche pas la perfection. Donner le bon exemple, ça n'a jamais été mon truc. Je suis plutôt du genre à vouloir donner le mauvais exemple en fait. Finalement, tout dépend de ton état d'esprit, de ton humeur. C'est ça qui oriente tes choix.

Pense-tu qu'il est impératif que l'industrie et les institutions prennent en compte l'équilibre mental des danseurs professionnels ?
Bien sûr. Si j'avais eu un manager ou un agent en lequel j'avais eu confiance, tout aurait été réglé bien plus facilement. Il aurait simplement eu à me dire : « Sergei, prend trois jours off. Laisse-moi leur parler…» Il n'y a pas eu mort d'homme mais un véritablement manque de communication. Je suis allé voir le directeur de l'opéra pour lui dire que je ne voulais pas continuer. Et il m'a dit : « Okay ! » Désormais j'ai un super agent, Simon Beresford, qui un jour m'a dit : « Tu sais, si j'avais été là, je t'aurais dit de te prendre une semaine. » Il travaille avec de supers acteurs et si l'un de ses acteurs est trop stressé, il lui dit de prendre du repos. Un truc comme trois mois. Voire six mois. Il l'oblige à prendre des vacances. À s'isoler sur une île. Puis il lui dit de revenir lorsque tout va mieux. Mais quand tu es seul, tu dois te débrouiller par tes propres moyens. Moi, la seule chose que je savais faire à ce moment-là était de tout détruire pour reconstruire à partir de rien. Le problème c'est que c'est devenu un schéma, et moi j'y étais dépendant. Je suis entré dans un cercle vicieux. Mais il y avait quelque chose d'hyper plaisant là-dedans. Tu détruis tout et à peine après avoir commencé à reconstruire, tu détruis à nouveau. Cette destruction à répétition devient une drogue, un cercle sans fin fait de hauts et de bas.

Est-ce que tu t'es parfois senti obligé d'être à la hauteur de ta réputation de « bad boy » de la danse classique ?
Je n'aime pas vraiment ce terme… Mais je n'ai jamais aimé la perfection non plus. J'ai toujours pensé que les personnes qui sont mal vues par la société sont en réalité de bonnes personnes. Je ne pense pas obligatoirement qu'ils sont mauvais. Ils acceptent de se mettre dans le pétrin… La société est étrange. Une personne va dire : « Oh mon dieu c'est génial ! » et tous les autres vont dire : « Oui, oui, oui. » C'est une réaction en chaîne.

Pourquoi as-tu voulu continuer à danser après avoir tourné dans le clip Take Me To Church en 2015 ?
Je voyageais depuis un an en essayant de trouver ce que je voulais faire et j'ai décidé de me lancer à 100% dans le cinéma. La productrice, Gabrielle, m'a dit qu'elle m'aiderait dans tout ce que j'entreprendrais. Elle m'a dit qu'elle m'aimait comme son propre fils et elle m'a promis de m'aider à entrer à l'Actors Studio de Los Angeles. J'étais sûr d'y arriver. Pendant quatre mois je n'ai pas beaucoup dansé, je me suis surtout préparé pour le tournage du clip, qui allait être ma dernière danse. On a tourné pendant 9 heures. Et vu que je m'étais préparé à ce que ce soit ma dernière danse, je me suis complètement vidé émotionnellement. Tout était clair pour moi mais quelque part je me suis dit que je laissais quelque chose derrière moi. Je n'avais pas la grosse tête, je ne me disais pas que les gens avaient besoin de moi ou quoi que ce soit. Mais j'avais l'impression qu'il me restait quelque chose à accomplir. À ce moment-là je travaillais avec David LaChapelle et je suis parti brusquement. Il m'a demandé de rester pour éditer la vidéo, mais je ne pouvais pas, il fallait que j'aille danser. C'était vraiment urgent. Je suis retourné en Russie pour trois mois et j'ai dansé gratuitement. Je ne voulais pas le faire pour le fric mais simplement parce que j'aime ça. Après trois mois je me suis demandé ce que j'allais faire, j'ai donc continué à voyager. Ça n'a pas été facile. Il y a encore un an nous n'avions rien. Je suis revenu à Londres sans équipe, j'étais seule avec Gabrielle. Personne ne voulait nous écouter. Mais lorsque Take Me To Church est sorti ça a recommencé. Nous sommes allés au théâtre et les gens ont recommencé à nous écouter. Ils nous ont pris plus au sérieux, ils ne nous voyaient plus comme une simple productrice accompagnée d'un mec un peu border.

Est-ce que la vidéo de David LaChapelle représente le futur du ballet ? Est-il important que cet art commence à se développer à grande échelle ?
Je pense que c'est essentiel. Sans blague. Le ballet est mort. Tout à été fait il y a de ça cent ans. Les mêmes ballets. D'accord, Giselle, c'est cool, il est important de le garder en vie. Mais pensez-vous que les jeunes ont envie de voir ça ? Je ne leur proposerais même pas ! Allez voir Broadway, allez au théâtre. N'allez pas voir un ballet car c'est vieillot. Il faut que ça soit plus populaire, il faut que ça passe à la télé, il faut que ça se développe. C'est la seule forme d'art qui ne s'est pas développée. C'est la seule forme d'art dans laquelle les danseurs n'ont pas de managers ou d'agents. On a voulu que ça reste un monde fermé, mais ça n'est plus royal. Ce n'est pas comme si la Reine se déplaçait pour ça. Donc ça a perdu de sa splendeur, sans jamais se développer pour toucher un public plus large. Je ne souhaite pas que l'on délaisse les standards. Je souhaite que l'on garde ces mêmes standards, mais qu'on touche plus de monde. Si la danse est bien maîtrisée, le ballet est une des plus belles choses à voir.

Sortie prochainement.

Credits


Texte : Matthew Whitehouse