Image via Twitter

voilà comment romero a imaginé la bande-son de « la nuit des morts-vivants »

L’utilisation d’une bibliothèque musicale dans La Nuit des morts-vivants a changé l’histoire du cinéma à jamais. Dans Unusual Sounds: The Hidden History of Library Music, son réalisateur mythique George A. Romero en dévoile les secrets.

|
juin 18 2018, 10:12am

Image via Twitter

En 1968, lorsque j’ai réalisé mon premier film, La nuit des Morts Vivants, j’avais à peine assez d’argent pour mener le projet à terme, engager un compositeur n’était donc absolument pas envisageable. Une fois fini, le film fonctionnait plutôt bien, mais il manquait quelque chose. Il fallait de la musique. Avec quelques amis, j’avais une petite boîte de production, Latent Image, qui survivait tant bien que mal grâce à des publicités de bières, des films industriels et des choses dans le genre. Pour réaliser La Nuit des Morts-Vivants, nous avons noué un partenariat avec une entreprise de production audio, Hardman and Associates. (Karl Hardman a fini par jouer l’ignoble Harry Cooper dans le film, tandis que Marilyn Eastman er Judith Ridley, toutes deux « Hardmanites » se sont vues confier les rôles de Helen Cooper et de Judy. Une vraie production maison.)

L’entreprise audio de Karl s’est révélé contenir des centaines - je dirais même des milliers - d’enregistrements, recelant de vinyles à l’origine d’innombrables heures de musique. Aucun morceau n’était lié à un film en particulier, mais certains passages s’intitulaient « Anticipation », « Suspense », « Sudden Shock ».

Les compositeurs de ces musiques étaient venus à la rescousse de réalisateurs fauchés, fournissant des partitions susceptibles d’être achetées à un coût infime par rapport au coût habituel d’un compositeur et / ou d’un orchestre. Chaque « needle drop » valait donc une somme abordable.

Sans prévenir, La nuit des Morts-Vivants venait d’hériter d’une bande-son. Karl et moi avons passé des jours, des semaines, des mois à écouter des morceaux. Je sélectionnais des candidats et les ramenais en salle de montage pour voir ce que donnait leur musique sur des scènes du film.

J’ai construit une partition qui au-delà de la cohésion que je recherchais, me semblait soutenir la trame narrative du film. J’aime l’idée qu’avec l’aide de Karl, j’ai pu sortir morceaux de cette bibliothèque qui ont servi notre film au moins aussi bien que si nous avions engagé un compositeur.

Depuis, j’ai travaillé avec des compositeurs sur des « bandes originales » (Donald Rubinstein sur Knightriders et Bruiser, John Harrison sur Creepshow, une bande-son que je trouve parfaite), mais laissez-moi vous assurer d’une chose : en tant que réalisateur qui a grandi avec Alfred Newman, Bernard Herrmann, Victor Young, il est très difficile, voire impossible, de communiquer une idée qui m'appartient profondément à un autre artiste. Avec Donald et John, il y avait quelque chose de magique, une connexion. On se connaissait peut-être suffisamment pour se comprendre sans se parler. Mais je me souviens avoir parcouru tous ces morceaux dans des bibliothèques musicales et minutieusement sélectionné ceux qui me semblaient les plus adaptés pour chaque scène du film. Aucune communication n’a été nécessaire. Aucune traduction. Karl et moi avons simplement choisi.

Pour Zombie, on a travaillé avec l’incroyable réalisateur italien Dario Argento. Il a fait venir un groupe de musique, Goblin, pour composer la bande-son de la version italienne du film. Quand je l'ai écoutée, j’ai trouvé la musique réussie mais un peu à côté du sujet. Pour la sortie américaine du film, j’ai abandonné Goblin pour de nombreuses scènes et suis revenu aux morceaux du catalogue musical. L’un d’entre eux, « The Gonk », est devenu le thème principal du film.

Quand un film est en passe d’être fini, on utilise généralement des « morceaux temporaires », c’est-à-dire de la musique que l’on reprend des films que l’on admire. Quand on travaille avec un compositeur, la première façon de communiquer avec lui consiste à lui montrer le film avec ces morceaux temporaires. Ces morceaux, on a vécu avec eux, parfois pendant des mois ! On a fini par les aimer ! Comment montrer à un compositeur ce qui nous plaît dans ces morceaux ? C’est une question d’émotion, non ? Des paroles qui nous tirent parfois même des larmes.

Certains réalisateurs ont suffisamment de poids pour exiger que leurs morceaux temporaires soient utilisés dans le film fini lorsque la musique qu'ils ont composée a souvent déjà enregistrée à grands frais. (« Zarathustra » dans 2001 : L’Odyssée de l’espace et « Tubular Nelles » dans L’Exorciste étaient des morceaux temporaires qui ont survécu pour entrer dans l'histoire.)

J’aime à penser que Friedkin et Kubrick étaient tellement conscients des effets provoqués par la musique de leurs films qu’ils n’étaient prêts à aucune compromission. Ils choisissaient de la musique qui n’était pas expressément composée pour leurs films mais qui leur semblait malgré tout la plus appropriée. D’une certaine manière, c’est un peu ce que je faisais quand Karl Hardman et moi écoutions des milliers d’enregistrements pour sélectionner ceux qui pourraient améliorer La nuit des morts-vivants.

Je suis là pour dire au monde que les artistes méconnus qui composent les catalogues musicaux sont des héros. Sans script, ils parviennent à exprimer l'amour et la haine, l'inimitié et l'amitié, le salut et la damnation, tout ça, dans le médium le plus abstrait qui soit.

En tant que personne qui sait, ou pense savoir, ce qu’est censée être une musique de film, je suis là pour témoigner et dire au monde que les artistes méconnus qui composent et jouent les morceaux de catalogues musicaux sont de véritables héros. Sans aucun script, ils parviennent à exprimer l’amour et la haine, l’inimitié et l’amitié, le salut et la damnation, tout ça, dans médium le plus abstrait qui soit. Le son qui en ressort – peu importe qu’il soit abstrait – réussit à connecter quelque chose chez le spectateur… un déclencheur insaisissable et indéfinissable qui nous fait rire, pleurer ou danser.

J’ai fait un film. Il n’était pas complet sans musique. Nous l'avons enrichi de morceaux de catalogues musicaux qui ont largement contribué à son succès. L’album de la bande-son est d’ailleurs disponible en vinyle. C’est peut-être la seule bande originale de film commercialement distribué qui est entièrement issue d’une bibliothèque musicale.

Je dois beaucoup de choses à beaucoup de gens. Et l’essentiel je le dois à vous : les compositeurs, les arrangeurs et musiciens qui n’ont jamais vu mon premier film mais qui, en puisant dans leur propre imagination, ont pu créer des passages musicaux qui ont mis de la viande sur les os de La nuit des morts-vivants. Le film serait grandement diminué sans leurs contributions. Je ne connais pas leurs noms, et ils ne connaîtront jamais le mien, mais nous avons fait de la musique incroyable ensemble.

Unusual Sounds: The Hidden History of Library Music est publié chez Anthology Editions depuis le 25 Mai.

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.