« yves saint laurent c’est le disque dur de la mode »

À l’occasion des 10 ans de la mort d’Yves Saint Laurent, sa biographe Laurence Benaïm publie une édition enrichie de son ouvrage de référence sur le couturier. Artiste génial, Yves Saint Laurent n’a jamais été aussi inspirant qu’aujourd’hui.

par Sophie Abriat
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01 Juin 2018, 8:55am

Plus de 700 pages, des centaines de personnes interrogées, des milliers d’anecdotes : la biographie de Laurence Benaïm est le livre de référence sur Yves Saint Laurent, la bible du couturier qui raconte tout du génie de l’artiste. Si Chanel avait Edmonde Charles-Roux, Saint Laurent a pour lui Laurence Benaïm. Il disait d’ailleurs qu’elle connaissait mieux sa vie que lui ! Protégée par Yves Saint Laurent, acceptée par Pierre Bergé, l’écrivain a pu observer le fonctionnement du 5 avenue Marceau de longues heures durant - dans cette Maison de couture à l’atmosphère si particulière, aux facettes multiples et parfois contraires. Kaléidoscope, Yves Saint Laurent l’était aussi : tour à tour comédien, réservé, flamboyant, malheureux, mystique, génial, destructeur, mi-Bambi, mi-Roi Lion. Et cette œuvre parle pour lui.

La première biographie de Laurence Benaïm est parue en 1993, du vivant du couturier. Rééditée en 2002 lors de fermeture de la maison de haute couture, puis en 2010, cet ouvrage de nouveau enrichi retrace avec minutie l’histoire du couturier et explore ses collections comme s’il s’agissait de journaux intimes, des traces de lui-même et de son regard sur l’époque. L’auteur plonge dans son enfance à Oran, entouré de ses sœurs et de sa mère, « encerclé d’affection dévote ». C’est là, à 13 ans, qu’il s’écriait : « Un jour, j’aurai mon nom gravé en lettres de feu sur les Champs-Élysées ». Très tôt, il révèle un talent unique pour le dessin et les arts plastiques. En septembre 1954, il vient vivre à Paris pour suivre les cours de la Chambre Syndicale de la Couture. Le 15 novembre 1957 il est nommé à la tête de la direction artistique de la Maison Dior. « Inconnu le 15, Yves Saint Laurent devient célèbre le 16 (…) Il devient ce vers quoi son imagination l’a conduit : une légende ».


Le couturier a disparu le 1er juin 2008, il y a dix ans exactement. Il n’a jamais été aussi inspirant : deux musées lui sont consacrés (l’un à Paris, l’autre à Marrakech), sa muse Betty Catroux est l’égérie de la campagne Saint Laurent automne-hiver 2018-2019 pour la première fois (!), les fripes et l’androgynie sont partout, la diversité sur les podiums est un concept incontournable (lui qui le premier a fait défiler des mannequins noirs et métisses). Il a tout « déniaisé » avant tout le monde, il a posé nu devant l’objectif de Jeanloup Sieff pour promouvoir son parfum « Pour Homme », il a fait de la mode un média. Son héritage est colossal. Plus encore « il a compris avant les autres, pour en être l’un des initiateurs, le dérèglement d’une société où la culture devient un « show », la nuit, un « business », la marginalité, un « market », et la mode le miroir de cette société qui n’a plus envie de construire que sa propre destruction ».

Comment avez-vous rencontré Yves Saint Laurent ?
Je l’ai d’abord découvert à travers ses défilés ; la première fois en 1985, à travers une collection Rive Gauche. Et puis je l’ai vraiment rencontré un an plus tard. Yves Saint Laurent donnait très peu d’interviews, c’est une personne qui n’était pas accessible. À l’époque, ses attachés de presse disaient que leur métier c’était de dire non. Mon premier rendez-vous avec lui avait été pris très longtemps à l’avance, annulé puis reporté. C’était toujours compliqué et très intimidant de l’approcher même si une fois qu’on était avec lui, tout était tellement simple, il était tellement présent. On ne comprenait pas pourquoi il y avait eu tant de blocages.

Qui faisait barrage ?
Je pense que c’était lui, il était au courant d’absolument tout. C’est lui qui décidait.

Comment êtes-vous devenue une intime de la Maison ?
J’ai commencé assez vite à vouloir faire une biographie sur lui et j’ai fait des démarches en ce sens. J’ai ainsi pu l’interviewer plusieurs fois et avoir accès au 5 avenue Marceau. Je suis devenue très liée à la Maison. Mon métier de journaliste donnait une justification à ma présence. Mais, je n’étais pas du tout là comme une espionne. J’étais là parce que j’en avais envie et surtout parce que je m’y sentais bien. L’atmosphère était très particulière, avec de nombreuses facettes contraires qui se mélangeaient : il y avait cet esprit de saltimbanques, de troupe de théâtre et en même temps cet idéal très français de maison de couture où l’on portait des blouses en soie et où l’on ne buvait jamais dans des bouteilles en plastique.

Vous écrivez : « Quand Yves Saint Laurent consent à se livrer, c’est pour mieux taire l’essentiel (…) Avec lui, l’interview est un duel ». Il était difficile de le faire parler ?
Oui car il jouait ! Parfois, il jouait même à être Yves Saint Laurent ! Il pouvait lui arriver de s’arrêter de parler ; une fois je ne savais même pas s’il n’était pas en train de dormir, mais en fait pendant ce temps-là c’est lui qui me regardait… C’était assez particulier. Il était le jeu même, il était très sincère mais dans le jeu. Comme un enfant qui joue la comédie. Il oscillait des fous rires aux larmes, c’était le mélo Saint Laurent. En revanche, quand il parlait de son métier, il ne « trichait » jamais ; quand il parlait du silence d’un vêtement, de la vérité d’un corps, il y avait là quelque chose de presque mystique.

Votre biographie a été écrite et publiée une première fois du vivant du couturier, en 1993 : cela ne vous a-t-il pas empêché, à l’époque, de tout dire, de tout raconter ? On connaissait les exigences de Pierre Bergé à ce sujet. D’ailleurs depuis sa mort, les langues semblent se délier… L’ouvrage de Fabrice Thomas, ex-chauffeur de l’homme d’affaires, a été publié en novembre dernier. Interdit depuis 2002, le documentaire « Célébration » d’Olivier Meyrou devrait notamment être diffusé à la rentrée 2018.
Quand mon livre est paru, Pierre Bergé a eu une première réaction assez hostile alors que je le lui avais fait lire avant publication. Je pense qu’Yves Saint Laurent m’a protégée. J’ai d’ailleurs l’impression qu’il continue encore de me protéger aujourd’hui. À l’époque, dans une interview dans laquelle un journaliste l’interrogeait sur cette biographie qui faisait des remous dans la maison, il avait eu cette phrase pour moi : « Ne dites rien sur elle car personne d’autre qu’elle ne connaît mieux mon travail ». C’était une vraie déclaration. À partir de ce moment-là, j’ai compris que d’une certaine manière le patron c’était lui. Pourtant, certains continuent de le voir comme une victime…

Deux groupes semblent s’affronter à ce sujet ! John Fairchild (rédacteur en chef du WWD de 1960 à 1996) disait de lui : « le véritable boss de la maison, c’est lui. J’ai toujours pensé qu’il était à la tête de tout. Il n’est pas ce pauvre animal timide, ce Bambi de la fashion. C’est un vrai lion. Le lion de la jungle fashion ! ». Mais l’orfèvre Robert Goosens semblait dire le contraire : « On a peur de Mademoiselle Chanel, on n’a pas peur de Saint Laurent. Chanel ? Elle est Bergé et Saint Laurent à la fois… ». Qui croire ?
Yves Saint Laurent n’était pas Bambi c’était plutôt le Roi Lion ! Mais, avec Pierre Bergé, il devenait une sorte d’aigle à deux têtes. Il était aussi un serpent… Il était plein de personnages à la fois ! Plus qu’une victime de Pierre Bergé ou du système de la mode, c’était surtout une victime de lui-même. Il a construit les barreaux de sa propre prison. Yves Saint Laurent, c’est à lui tout seul le deuil éclatant de la gloire. Mais, il a voulu tout cela ; petit, il voulait déjà la gloire !

Vous vous êtes beaucoup intéressée à son enfance, n’est-ce pas ?
Son enfance est primordiale pour comprendre son parcours. En effet, je m’y suis beaucoup intéressée, c’est aussi ce qui fait la singularité de l’approche que je revendique. Pendant longtemps, on a dit qu’il était né au moment de sa rencontre avec Pierre Bergé… Je continue de découvrir des choses sur son enfance et son ascendance. Ainsi, j’ai retrouvé la trace d’une de ses aïeules mexicaines, à l’histoire assez hallucinante, née d’un rite sexuel isiaque et dont le père faisait partie d’une société secrète. Ce qui m’intéresse c’est le côté toujours un peu bizarre, mystérieux d’Yves Saint Laurent. Ses origines mexicaines l’amusaient beaucoup d’ailleurs. Au-delà de ses racines alsaciennes et algériennes, ces origines étrangères montrent combien chez lui le cosmopolitisme n’était pas une posture.

Dans la préface vous écrivez : « Ecrire la vie de cet homme de son vivant, c’était refuser de tomber dans certains pièges ». Quels sont ces pièges auxquels vous faites allusion ?
Je ne voulais pas tomber dans le piège du journaliste qui cherche à devenir une sorte d’indic. Même si j’ai parfois le sentiment dans mon travail d’être un profiler, de mener une enquête de détective, il y a des choses auxquelles je me refuse : rentrer dans les chambres et me draper dans les draps sales de l’histoire d’une personnalité pour me dire que j’ai fait mon travail. Dans ce cas, on confond le voyeurisme avec le métier de biographe et journaliste. René Char disait « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves ».

En effet, vous évoquez sa difficulté de vivre mais toujours avec pudeur. Quand d’autres insistent sur sa consommation de drogues, vous ne le faites que discrètement. Sa relation qualifiée de tumultueuse avec Jacques de Bascher, si souvent romancée, n’est que très brièvement relatée. Vous n’aviez pas envie de vous appesantir sur les zones d’ombre du couturier ?
Je ne suis pas à la recherche d’indices – qui ne sont autres que des leurres, à mon sens - qui m’amèneraient à explorer la sexualité sadomasochiste d’Yves Saint Laurent ou son rapport à la drogue. Ce sont finalement des choses assez banales dans le sens où il y a beaucoup de gens qui se droguent et qui ont des pratiques violentes dans leur sexualité… Pour moi, ce n’est pas ce qui rend Yves Saint Laurent unique. Ce qui le rend unique c’est son talent d’alchimiste, c’est-à-dire la facilité avec laquelle il recompose sa propre histoire, avec laquelle il cherche à se purifier après s’être détruit. Ce rapport de balancier entre la destruction, la dépendance, la monstruosité et l’élévation, la perfection, la beauté absolue fait partie de son processus créatif. C’est ce qui m’intéresse, c’est pour moi ce qui le célèbre et définit son mystère.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans la personnalité d’Yves Saint Laurent ? Dans votre ouvrage, Isabelle Hebey, la décoratrice des boutiques Rive Gauche disait : « Quand Yves éteint la radio, je l’imagine en train de dire pardon au speaker ». Son principal trait de personnalité était-il sa courtoisie ?
Je dirais plutôt qu’il mettait son rapport avec le réel et l’imaginaire sur le même plan. Il était à fois très présent, conscient de plein de choses et en même temps… ailleurs. Tout chez lui était dans l’exagération. Il a un rapport au monde de comédien jusqu’à parfois devenir la parodie de lui-même.

C’était un homme de fantasmes mais la femme qu’il donnait à voir était très réelle…
Très réelle. Dans sa manière de percevoir les femmes, il n’y avait pas de fantasme. Il arrivait à les rendre encore plus sublimes à travers le rêve et la lumière qu’il projetait sur elles… Violeta Sanchez, grand mannequin d'Yves Saint Laurent, dit à son sujet une chose sublime : « En Yves Saint Laurent, on se sentait au-dessus du monde, on se sentait comme une reine ». C’est un passeur d’énergies, de mémoires, il communiquait aux femmes cette possibilité du rêve et de devenir des héroïnes de leur propre histoire. C’est peut-être la différence que je vois avec Martin Margiela par exemple – actuellement exposé au MAD, Musée des Arts Décoratifs. Ses vêtements sont très beaux mais il n’y a personne dedans. Les vêtements d’Yves Saint Laurent étaient incarnés par des personnalités. Les femmes chez Margiela sont des absentes présentes, chez Yves Saint Laurent, elles dominent tout. Il aimait profondément les femmes, ils les aimaient d’amour. Il n’avait pas peur d’affronter tous leurs paradoxes… Ni soumises, ni insoumises, elles gardent avec lui leur singularité.

Qui vous a le plus aidé à reconstituer sa personnalité ?
Loulou de la Falaise, Betty Catroux, mais j’ai interviewé tellement de personnes. Yves Saint Laurent est la somme de tous ces gens. Si on connaît quelque chose d’Yves Saint Laurent ce n’est toujours qu’une partie, c’est le propre de quelqu’un qui est plus que bipolaire : multipolaire, kaléidoscope. Comme dans un proverbe oriental, celui qui sait c’est celui qui sait qu’il ne sait pas. Ce qui était intéressant c’était de recomposer un puzzle en sachant qu’il y aura toujours des pièces manquantes… Mais au fond, est-ce que ce n’est pas ça la vie ? Est-ce qu’on vit pour être poursuivi par un biographe ? Non, je ne crois pas.

Vous décrivez tous ses collaborateurs proches et vous écrivez dès le début du livre : « On ne travaille pas pour Yves Saint Laurent. On s’adonne à lui ». Il avait une sorte de pouvoir magique ?
Oui et c’est resté ! Encore aujourd’hui, ses collaborateurs en parlent avec une émotion très forte qu’ils emporteront toujours avec eux.

Cette émotion est très difficile à mesurer pour les personnes de l’extérieur…
Ce n’était pas une forme d’intimidation triviale, la peur classique du patron. C’était ce sentiment de pouvoir exister à travers la beauté à laquelle il vous conviait.

Ses collections sont remplies de références à des cultures et des pays variés : Maroc, Espagne, Inde, Chine, Russie, Afrique. Exception faite du Maroc, il n’a pourtant pas beaucoup voyagé : comment expliquez-vous que ses collections soient pourtant aussi riches en matière de références étrangères ?
C’est sûr qu’il ne partait pas en voyage d’inspiration avec 50 personnes. C’était un voyage dans sa chambre. C’était un voyageur immobile. Sa plus grande addiction était le rêve et l’imaginaire. Il dessinait des sensations, il peignait des caractères. Selon les mots d’Albert Camus, Yves Saint Laurent était « un romancier du corps ».

Pour vous, Yves Saint Laurent « n’est ni un précurseur, ni un initiateur »…
Non car sa femme n’est ni une Barberella ni une cosmonaute, il ne revendiquait ni de façon formelle ni de manière outrancière une forme d’avant-gardisme, comme d’autres ont pu le faire.

Ce qui frappe en lisant votre biographie, c’est à la fois son extrême modernité et son goût très certain pour le classicisme. « Yves Saint Laurent, c’est l’imaginaire plutôt que l’image, la femme plutôt que la fille, le théâtre et le cinéma plutôt que la télévision », sans compter son adoration pour Proust. Comment a-t-il pu faire la mode en étant autant tourné vers le passé ?
Il n’était pas un barbon nostalgique. Ce qui l’intéressait c’était de retrouver dans n’importe quelle chose, qu'elle soit ancienne ou actuelle, une dimension juste et contemporaine. Il n’était pas dans un rapport déploratoire au passé, sauf peut-être à la fin… La beauté n’a pas de date, on ne peut pas la dater ni l’antidater.

Était-il l’héritier à la fois de Chanel et de Dior ? Chanel disait de lui : « Il ose me copier. C’est bien. Il ira loin ce jeune homme… »
Il est l’héritier de la culture du renouvellement de Dior et de la recherche obsessionnelle de la bonne coupe, du bon tombé de Chanel. Il est aussi la somme de tous les autres couturiers : des grands atours brodés de Balenciaga, du crêpe et du flou de Madeleine Vionnet, des couleurs de Schiaparelli. Yves Saint Laurent c’est le disque dur absolu de la mode.

Éprouvez-vous aujourd’hui de la nostalgie quand vous repensez à cette époque ?
Non, mais cette époque est en moi et j’aimerais partager toutes ces émotions en les prolongeant avec des gens de toute sorte qui regardent la même chose : des amoureux de la beauté. Aujourd’hui, se pose la question : comment faire vivre l’héritage Yves Saint Laurent, avec un vrai point de vue ? Le risque est de tomber dans ce que lui redoutait : le triomphe de la bourgeoisie avec ses objets de vitrine. Une robe Yves Saint Laurent ce n’est pas un vase en cristal d’Arques avec des glaïeuls.

Que dirait Yves Saint Laurent de la mode d’aujourd’hui ?
Il serait hyper critique mais on a tous besoin d’un Yves Saint Laurent aujourd’hui. On a besoin de quelqu’un qui soit leader, qui pense, qui tient un propos. Peut-être qu’aujourd’hui des Yves Saint Laurent s’expriment ailleurs que dans la mode. L’important est d’avoir toujours les yeux ouverts. Je serai toujours surprise et étonnée par ceux qui, envers et contre tout, défendent la beauté comme une forme d’humanisme.

Vendredi 1er juin, l’entrée du Musée Yves Saint Laurent situé au 5 avenue Marceau 75016 Paris est gratuite, à l’occasion des 10 ans de la mort du couturier.

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