le louvre abu dhabi : la nouvelle croisade culturelle de la france ?

Il y a quelques jours, une nouvelle "franchise" du Louvre ouvrait ses portes à Abu Dabhi. Si la classe politique le défend comme un joyau universaliste, d'autres y voient davantage une nouvelle manifestation de l'impérialisme français.

par Kenza Aloui
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21 Novembre 2017, 11:17am

La semaine dernière, de nombreux articles, sujets et reportages ont circulé sur l’inauguration du Louvre Abu Dhabi. Ils se ressemblaient tous, acclamant de façon très consensuelle l’ouverture d’un musée qui se dit universel, présenté comme un pont entre les cultures, un bijou d’architecture suspendu entre ciel, mer et désert. À part une inquiétude très française sur le devenir du nu dans un musée arabe, on comptait assez peu de critiques visibles du projet, ou même de questionnements à son sujet. Jean-Luc Martinez, président-directeur du Musée du Louvre déclarait que « l'ambition singulière du Louvre Abu Dhabi (…) est de raconter culturellement une histoire de la globalisation. » Jusqu’à présent, le projet du Louvre Abu Dhabi et sa très sage sélection d’œuvres nous raconte l’histoire assez banale d’une globalisation en crise.

Un immense musée vient d'ouvrir ses portes dans un pays arabe. À priori plutôt une bonne nouvelle – on n’a jamais autant eu besoin de lieux d’expression artistique. Mais le Louvre Abu Dhabi est un musée qui a un nom français, construit par un architecte français, conçu par une agence française mais financé par l’émirat d’Abu Dhabi dans son intégralité à hauteur d’un milliard d’euros, dont 400 millions d’euros pour l'utilisation du nom « Louvre ». Parce que Abu Dhabi n’a pas de musée, Abu Dhabi a un « Louvre ». Le Louvre serait ainsi devenu une des franchises consommables de la #frenchtouch comme Ladurée ou Fauchon : joli, chic et Instagramable. Mais contrairement aux macarons, l’art ne s’achète pas par multiples de 6 dans une jolie boite capitonnée. À moins que si ?

Aujourd’hui, le Louvre est une grande institution, suffisamment puissante pour s’imposer à l’étranger comme une référence. D’autres citeront l’exemple du Guggenheim : New York, Bilbao, Abu Dhabi et bientôt Helsinki. Ces institutions muséales dominantes ont un énorme pouvoir : celui de choisir ce que l’on montre et ce que l’on cache. Elles capitalisent sur une quête de légitimité – beaucoup plus qu’une quête de sens ou d’authenticité - de celles et ceux qui veulent ouvrir des musées. Pour raconter quelle(s) histoire(s), exposer qui, quoi, à qui ? Ces questions sont presque secondaires. Ce qui nous intéresse ici c’est d’abord le rayonnement du musée par son existence même, en tant qu’écrin, avant son contenu ou son impact social. Cette certification de légitimité ne peut être apportée que par les plus grands, par la force de la marque « Louvre » par exemple, à ceux qui peuvent se le permettre financièrement : concrètement elle s’achète. C’est peut-être ce qui explique pourquoi le Louvre n’a pas ouvert au Caire, ou à Tunis.

Côté français, on se vante d’un projet culturel ambitieux « le plus ambitieux du monde » selon Jean-Luc Martinez, « une vitrine internationale pour la France ». Si l’on pensait révolue l’époque où l’on inscrivait son pouvoir dans de grands bâtiments en béton outre-mers, il faut croire que les méthodes de soft-power ont été mises à jour et que la France de 2017 se construise encore des vitrines en dur par delà ses frontières.

Le Louvre Abu Dhabi s’est auto-proclamé musée universel, notamment sur son site Internet, faisant l’apologie d’une vision transversale de la création artistique « afin d’illustrer les similitudes liées au partage des mêmes expériences humaines par-delà les réalités géographiques, historiques, et culturelles. » Derrière ce beau discours d’universalisme contemporain, les chiffres font mal : l’agence France-Muséums en charge du projet annonce que seulement 5% des œuvres exposées au Louvre Abu Dhabi émanent d’artistes locaux (pour une majorité écrasante d’œuvres étrangères voire européennes).

L’ICOM définit un musée comme « une institution (…) au service de la société et de son développement (…) ». On peut d’ores et déjà se demander quel impact sur la société aura le Louvre Abu Dhabi, et s’il saura accueillir la grande majorité de la population de l’émirat, à savoir les travailleurs immigrés du sous-continent indien. C’est d’ailleurs à eux, ouvriers étrangers, venus principalement du Bangladesh, d’Inde, du Népal, que l’on doit les travaux pharaoniques de construction du musée, et c’est là où l’expertise française semble étrangement s’arrêter : aux droits humains. Plusieurs scandales révélés par l’ONG Human Rights Watch (2009, 2012, puis interdiction d’accès au pays en 2014) sont venus éclabousser ces années de travaux. Exploités, déportés quand ils se sont soulevés contre les conditions de travail indignes qui étaient les leurs et la confiscation de leurs passeports, ils sont aussi les principales victimes d’un racisme banalisé dans le pays.

Du côté de la classe politique française, l'inauguration ressemblait davantage à une une valse de grands dirigeants parés de leurs plus beaux habits, unis pour lutter ensemble contre l’obscurantisme et œuvrer pour le dialogue entre l’Orient et l’Occident. Emmanuel Macron l'exprimait en ces termes : « Ce Louvre de la lumière et du désert, c’est ce message envoyé contre tous les obscurantismes. » Le Louvre Abu Dhabi est venu s’insérer sur l’île de Saadiyat, l’île du bonheur, entre la Sorbonne, NYU et bientôt un Guggenheim. Dans son discours d’inauguration, Emmanuel Macron a cité Dostoïevski : « La beauté sauvera le monde ». La beauté sauvera peut-être le monde si elle n’est pas réduite à « faire joli ». Et si ce ne sont pas toujours les mêmes qui en façonnent les critères.

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