Photographie Alasdair McLellan

20 février 1988, le jour où manchester a fait son coming-out

En 1988, un rassemblement gay et lesbien dans le centre de Manchester change la ville à jamais. C'est le début d'un nouvel âge d'or et le commencement d'un tournant majeur pour l'ensemble du Royaume-Uni.

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nov. 15 2017, 3:00pm

Photographie Alasdair McLellan

Le texte qui suit est extrait du livre de Paul Flynn, Good As You.

Il y a quelque chose dans l'air de Manchester. « C’est une ville qui a du caractère et de la volonté. Une histoire radicale, un esprit indépendant. C’est une ville qui tient sur ses deux pieds. En tant que scène musicale, Manchester est suffisamment grande pour attirer les plus grands noms et les plus grandes entreprises, mais vit dans l'ombre de Londres : les gens peuvent s’y sentir isolés, coincés dans un ensemble de petits villages qui ne se connectent pas toujours, » affirme Chris Payne, fondateur du magazine Gay Life à la fin des années 1980. Manchester est un endroit suffisamment petit pour que l'on s'entende tous parler, et assez grande pour faciliter un engagement réel et collectif à une cause commune. C’est une ville de cons et de polémistes, de publicistes et de poètes dissidents. C’est une ville bénie et parfois maudite par une fierté changeante. « L’émergence d’un village gay s'est inscrit dans tout ça, dit Payne. Dans un contexte plus large que le Manchester du milieu des années 1980, et sous l'impulsion d'une administration travailliste prête à coopérer avec un gouvernement conservateur pour promouvoir Manchester. »

« Manchester est une ville qui a du caractère et de la volonté. Une histoire radicale, un esprit indépendant. C'est une ville qui se tient sur ses deux pieds. »

Chaque mois de septembre, la population étudiante régénère la ville et redonne un souffle d'irrévérence à la pensée collective. « Le fait que Manchester ait une très forte population étudiante – la plus grande d’Europe – signifie que chaque année, la ville renaît à travers les dizaines de milliers de nouvelles personnes qui s’y installent. C’est une résurrection continuelle. Au sein de cette population, il y a des lesbiennes, des gays, des bisexuels, des transgenres, des curieux, des personnes qu’on décrirait aujourd’hui comme métrosexuelles ou pansexuelles. Manchester donne de l’espace à toutes ces expressions. Elle se fait l'espace de conversations sur les droits de l'homme, les droits des femmes, les droits des personnes de couleur, tout un panel de questions progressistes. Il y a une source de progrès et de soutien qui était particulièrement forte dans les années 1980, de manière archétypale. C’est la colonne vertébrale de tout le reste. »

Et tout ça a pris vie comme rarement le 20 février 1988, alors qu'une marche traversait la ville, soutenue par un milieu gay local déjà très fort, facilitée par un conseil municipal très pragmatique et sécurisée par James Anderton, chrétien évangélique à la tête de la police locale. Ce rassemblement vit plus de 20 000 manifestants marcher sur Market Street, en direction du Square Albert. Un acte historique, qui asseyait là un nouveau record de manifestants pour la ville. Un acte symbolique, aussi, puisque le conseil municipal donnait les manettes à la communauté gay et lesbienne. « Le simple fait de pouvoir organiser ça au Square Albert et de se tenir à l'intérieur de la mairie, c'était dingue, raconte Payne. On voyait la place se remplir petit à petit, c'était magique. Il existe des photos aériennes devenues très célèbres, de la place remplie de manifestants. L'énergie y était incroyable. »

Ce rassemblement sonnait comme la fin d’une ère du Manchester gay, mais surtout comme le début d’une autre. Y reconnaître tous les visages familiers du gay village avait presque quelque chose de ludique. Le président du conseil Graham Stringer donnait ce jour-là son discours triomphant, sous les cris de joie de la foule : « Tout d’abord, au nom du Labour Party de Manchester et au nom du conseil municipal, j’aimerais souhaiter la bienvenue à Manchester à tous ceux qui ne viennent pas de Manchester, et applaudir ce merveilleux rassemblement. C’est le plus grand rassemblement que l’on ait vu à Manchester depuis 20 ans et nous en sommes très fiers… La police nous a indiqué qu’il y avait entre 12 000 et 15 000 personnes présentes ici, mais comme la police n’est pas toujours la plus fiable à ce niveau-là, on continue de compter. Nous pensons être environ 20 000. »

À ce moment-là de la journée, la foule criait déjà aussi fort que les spectateurs des stades de foot locaux, Old Trafford et Maine Road, qui répandent un brouhaha dans la ville tous les samedis après-midi. « En ce moment, les gens de ce pays sont très concernés par la santé et les droits civiques, continuait Stringer, et nous ne devons pas faire l’erreur de penser que la Clause 28 et les attaques dans les médias à l’attention des gays et des lesbiennes sont deux choses différentes. Le vrai projet des conservateurs, c’est de détruire le service public, de détruire la démocratie locale et de mettre tout le pouvoir entre les mains des gens et des organisations les plus riches. La Clause 28 a été introduite pour faire diversion, pour cacher le vrai projet : créer des boucs émissaires, victimiser et créer des citoyens de seconde classe. Le Manchester City Council et le Labour Party de Manchester ne sont pas prêts à être utilisés dans l’objectif de créer des citoyens de seconde classe dans cette ville ou ailleurs. »

« Manchester est une ville suffisamment petite pour que l'on s'entende tous parler, et assez grande pour faciliter l'engagement réel autour d'une cause commune. C'est une ville de cons et de polémistes, de publicistes et de poètes dissidents. C'est une ville parfois bénie, parfois maudite, à la fierté changeante. »

Puis Stringer quittait la scène, pour laisser la place à un Tom Robinson chantant « Glad to be Gay ». La foule lui répondant comme une seule personne : « Sing if you’re glad to be gay, sing if you’re happy that way, » et on avait là un moment de bonté et d’union collective de la ville. Sir Ian Mckellen, merveilleux acteur du Lancashire – pas encore « Sir » à l’époque – délivrait ensuite un discours des plus personnels : « Je suis ici parce que je fais partie de ces millions d’homosexuels qui sont affectés par cette loi. La Clause 28 est en partie conçue pour nous forcer à nous taire, à rester à notre place. Mais ça ne me convient pas. Nous devons envahir les rues de Manchester, nous devons envahir les médias, les pubs, les clubs, les salles de classes, pour parler d’homosexualité, encourager nos amis et nos familles à y penser. Pour, d’une certaine manière, faire la promotion de l’homosexualité. Nous devons faire ça jusqu’à ce que le pays entier réalise, comme nous, que cette Clause 28 est tout sauf naturelle. »

McKellen s’avançait alors sur scène pour présenter Michael Cashman, qui venait de quitter son rôle de Colin dans le soap opera EastEnders, la moitié du premier couple gay jamais montré dans une série britannique en prime time, et qui s’engageait à l’époque dans une sérieuse carrière politique. « Je suis ici parce que je suis fier, assurait Cashman, le poing en l’air. Les hommes et femmes gays et lesbiennes sont des hommes et des femmes ordinaires que la société a rendus extraordinaires en ne s’intéressant qu’à ce que nous faisons au lit. En tant qu’hommes et femmes ordinaires, nous demandons les mêmes droits que les autres, pas moins, pas plus. Les mêmes droits que tous les autres êtres humains civilisés et ordinaires. On a beaucoup parlé de l’argent dépensé pour la ‘promotion’ de l’homosexualité. Mais dans une société civilisée, nous ne devrions pas avoir besoin de promouvoir l’égalité. Parce que c’est tout ce que nous voulons, l’égalité. Rien de plus. Et finalement, je vais finir là-dessus : ils peuvent nous encercler, ils peuvent nous gazer, ils peuvent nous tirer dessus. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent avec nous, mais ils ne nous annihileront jamais, parce que tant que les hommes et les femmes continueront de procréer, l’homosexualité existera. Et jamais nous ne nous rendrons. »

Aujourd’hui, en regardant les archives de cette manif à Albert Square, on ne peut que penser aux manifestations organisées par Harvey Milk pendant son combat américain pour les droits des gays. À Manchester en 1988, Cashman tendait son micro à sa consoeur de la télé, Sue Jonhston, qui jouait à l’époque le rôle de la matriarche Sheila Grant dans le soap opera Brookside. « Je n’avais pas prévu de parler, disait-elle. Je ne suis pas très douée sans script. Mais quand j’ai entendu parler de la Clause 28, j’ai pensé à Hitler brûlant les livres. Et nous savons tous ce qu’il s’est passé à ce moment-là. Ça ne doit pas se reproduire ici. » Plus tard, pendant un concert de Never Going Underground au Free Trade Hall, un concert parmi une longue série d’autres organisés en soutien au rassemblement, Jimmy Somerville montait sur scène pour chanter « There’s More to Love than Boy Meets Girl. » Puis Ian McKellen reprenait la parole après le groupe The Communards pour raconter à une foule en délire que la première fois qu’il avait mis le pied dans cet endroit, c’était pour un concert de Cliff Richards, laissant le public se faire une idée de l’histoire de la visibilité gay en Grande-Bretagne.

« Manchester est une ville qui a toujours eu conscience de sa propre place, de son propre rôle. C'est dans ce contexte que la communauté gay et lesbienne a pu éclore, s'épanouir, grandir. Parce que l'environnement est favorable, fertile. Une ville qui pousse les gens à quitter l'ombre pour profiter un peu de la lumière. »

« La fête a duré très tard dans la nuit, raconte Chris Payne. On avait réquisitionné tous les bars et tous les clubs. Ils avaient tous des permis exceptionnels, accordés par le conseil municipal. On a invité tous ces gens à venir dans notre ville, pour faire une démonstration de force et pour passer un bon moment. »

Et dans tout ça, la vie nocturne encore émergente de la ville a eu un rôle à jouer. « Tout ça était politique, mais on avait un objectif réel, et cet élément de fête. On voulait être sûrs que les gens s’amusaient. Et d’un coup, tous ces gens qui s’étaient rassemblés, et qui n’étaient jamais venus à Manchester avant ça, ont su qu’ils y reviendraient. Ça a donné beaucoup d’élan au mouvement. Et on ne s’est pas arrêté là. En 1989 on a organisé les Love Rights, puis Liberation 91, et toutes ces choses s’inscrivaient continuellement dans l’opposition à la Clause 28 mais s’ouvraient à de nouvelles problématiques comme l’égalisation de l’âge du consentement. On a réussi à conserver l’énergie folle du moment. »

« Il s’est passé quelque chose, continue-t-il. C’est un moment fondateur, qui a transformé Manchester et la culture gay en général. Je ne dis pas que le Manto [qui est devenu le premier bar ouvertement gay du pays à son ouverture sur Canal Street en 1990] ne serait pas né sans la manifestation contre la Clause 28, mais ça a évidemment aidé. Ce moment de l'histoire marque aussi la transformation de Manchester et l’avènement de 'Madchester'. C’est le summer of love et l’ecstasy, à partir de 1988. C’est cette atmosphère de fête. C’est l’Hacienda et le FAC 51, et des t-shirts sur lesquels on lit ‘Au sixième jour… Dieu créa Madchester.’ Manchester est une ville qui a toujours eu conscience de sa propre place, de son propre rôle. C’est dans ce contexte que la communauté gay et lesbienne a pu éclore, grandir et s’épanouir ; parce que l’environnement est favorable, fertile. C'est une ville qui pousse les gens à quitter l’ombre pour profiter de la lumière. »