Sigur Rós, Með suð í eyrum við spilum endalaust (2008), et l'image de Ryan McGinleyHighway.

10 pochettes d'albums qui ont secoué l'histoire de la photographie

Ou comment des images de Nan Goldin, Deana Lawson, Peter Hujar, Diane Arbus et Ryan McGinley ont eu droit à une deuxième vie.

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nov. 17 2017, 9:55am

Sigur Rós, Með suð í eyrum við spilum endalaust (2008), et l'image de Ryan McGinleyHighway.

Les photographies détournées sont partout. Sur la couverture des livres (A Little Life de Hanya Yanagihara, qui fait un brillant usage du portrait de Peter Hujar, Orgasmic Man). On les voit de plus en plus dans des campagnes de mode, comme dans la collection printemps/été 2015 de Patrik Ervell qui fait appel à des images inédites de Hujar sorties tout droit des années 1980. C’est donc assez naturellement que ces images se recyclent aussi comme pochettes d’album.

Des photographes de légende se sont tournés vers des musiciens à des fins artistiques depuis – à peu près – toujours. Mais les associations les plus mémorables sont souvent des commandes : Herb Ritts et Madonna (True Blue), Jean-Paul Goude et Grace Jones (Island Life), Robert Frank et The Rolling Stones (Exile on Main Street), Richard Avedon et Simon & Garfunkel (Bookends), Irving Penn et Miles Davis (Tutu), Ari Marcopoulos et Jay-Z (Magna Carta Holy Grail), Annie Leibovitz et Cyndi Lauper (She's So Unusual). Plus important peut-être encore, un certain Robert Mapplethorpe alors inconnu du public a illustré une pochette de Patti Smith (Horses).

Étrangement pourtant, il semble que l’on soit moins capable d’identifier des photographies lorsqu’elles se sont réincarnées sous la forme de pochettes d'albums.

Récemment, je suis tombé dans une vente aux enchères sur une photographie que j’ai immédiatement reconnue. L’image, de Nicholas Prior, apparaît sur la pochette de l’album de Brand New The Devil and God Are Raging Inside Me. J’étais encore au sommet de ma période émo lorsque ce disque monumental est arrivé en 2006 et j’ai perdu beaucoup trop de temps à étudier les masques et les chaussons de sa couverture. Alors pourquoi ne m’est-il pas venu à l’esprit que cette image existait avant, et indépendamment, des mélodies mélancoliques de Brand New ?

Pour tenter d’y répondre, voilà dix photos qui ont été reprises par des pochettes d’album et que vous connaissez probablement, en tant qu’œuvres artistiques ou que supports musicaux.

Pochette d'album de Brand New, The Devil and God Are Raging Inside Me (2006)

Brand New, The Devil and God Are Raging Inside Me
Le premier album de Brand New sur un gros label (le troisième du groupe) est encore considéré comme le meilleur et comme l’un de ceux qui définissent le mieux l’ère émo. The Devil and God Are Raging Inside Me troquait la sensibilité pop punk de Brand New contre un renouveau existentiel – théologie contemplative, mort et dépression. Le titre du disque serait tiré d’une conversation que Jesse Lacey, le leader des Brand New, aurait eue avec Daniel Johnston, un compositeur célèbre atteint de schizophrénie. La couverture de l’album a été réalisée par Nicholas Prior en 2003.

Untitled #44 fait partie de la série de Prior intitulée Age of Man. Cette œuvre lui a été inspirée par les écrits de Freud sur l’inconscient, « et l’idée qu’un adulte ne peut pas regarder son enfance avec ses yeux d’enfants, parce qu’il existe un gouffre mystérieux et impénétrable qui sépare le monde des adultes de celui des enfants, » explique Prior. Le photographe avance que le groupe aurait découvert l’image alors qu’elle était exposée à la Yossi Milo Gallery de New York. Quand Interscope le contacte pour obtenir son autorisation, il commence par décliner. Mais grâce à la persévérance de Brand New (et à l’écoute de l’une des premières copies de l’album) Prior finit par se laisser convaincre de donner sa bénédiction au groupe.

Pochette d'album de Layo & Bushwacka!, Night Works (2002)

Layo & Bushwacka!, Night Works
Pour Night Works, deuxième album sorti en 2002, le duo tech-house londonien Layo & Bushwacka! a utilisé une photographie de Nan Goldin. L’œuvre - Gigi in Blue Grotto with Light (Capri, 1997) – apparaît dans Ten Years After, un livre de photographies publié par Goldin après sa rétrospective au Whitney Museum en 1996. Elle visite l’Italie avec sa muse Cookie Mueller à la fin des années 1980. Dix ans plus tard, après la mort de Mueller, Goldin y retourne. Les raisons pour lesquelles l’image apparaît sur Nights Works demeurent obscures. Goldin met en musique sa série emblématique, The Ballad of Sexual Dependency avec des artistes comme The Velvet Underground ou The Creatures. Qui sait : peut-être est-elle secrètement fan de breakbeat house ?

Pochette d'album de Blood Orange, Freetown Sound (2016)

Blood Orange, Freetown Sound
Chacun des trois albums de Blood Orange par Devonté Hynes est fantastique à sa manière. Mais ils ont quelque chose en commun : des pochettes tirées de photographies originales. Le premier album de Hynes en tant que Blood Orange, Coastal Grooves (2011), comprend une image d’Exotica prise par Brian Lantelme dans les années 1990, à l’extérieur de Sally's Hideaway (un club de Times Square où ont été tournées les séquences d’ouverture et de fermeture de Paris Is Burning). La pochette de Cupid Deluxe a aussi été réalisée à Times Square, par Bill Butterworth.

Freetown Sound, le dernier disque de Hynes, inclut un portrait de Deana Lawson : Binky & Tony Forever, réalisé en 2009 dans son appartement de Bed-Stuy. La photographie « a commencé avec une idée que j’avais voulu représenter, explique Lawson à The Fader à propos de Freetown Sound, l’amour d’un jeune couple. » La photographe explique que Hynes l’a contactée et invitée dans son studio. « Nous ne nous connaissions pas, notre rencontre a été très professionnelle. Il m’a semblé très prolifique et j’ai trouvé sa musique particulièrement belle. »

Pochette d'album de Father Father, We Are All So Very Happy (1991)

Father Father, We Are All So Very Happy
Peu d’informations circulent sur internet à propos de ce disque. Il est sorti en 1991 sur le label suédois Metronome Records. D’après Discogs, We Are All So Very Happy est une aventure hip-hop marquée de soul, de funk et d’influences R&B. Le seul single qui a laissé des traces, « What is a Soul ? », est fait d’un chœur évocateur et de cordes amplifiées. Une chose est sûre : la couverture de l’album est un portrait réalisé par Bruce Davidson durant la Marche de Selma en 1965. Davidson a immortalisé les manifestations, qui passèrent en seulement trois jours de 300 à près de 25 000 participants. Menées par Martin Luther King, les manifestations pour le droit de vote des Noirs ont directement influencé l’adoption du Voting Rights Act, un moment fort de la législation des Droits Civiques. Les raisons pour lesquelles Father Father a utilisé cette image restent incertaines mais un indice demeure : « What is a Soul ? » contient la phrase « Look at our brothers in South Africa ». Sorti en 1990, le single est arrivé au moment où le pays mettait un terme à l’Apartheid.

Album cover for George Michael, Listen Without Prejudice Vol 1. (1990)

George Michael, Listen Without Prejudice Vol. 1
Le deuxième album solo de la regrettée star de la pop a récemment fait l’objet d’une réédition composée de quatre disques (comprenant son concert MTV Unplugged ainsi que des morceaux rares). L’album a suivi l’inoubliable Faith (1987), et son orchestration acoustique mâtinée de bossa-nova n’a pas suscité le même enthousiasme parmi les fans et les critiques qu’au Royaume-Uni, où le disque est vite devenu un hit, notamment grâce à son single « Freedom » devenu hymne des années 1990.

La couverture du disque est une version rognée d’une photographie prise en 1940 par Weegee à Coney Island. Aujourd’hui, cet ukrainien est considéré comme l’un des plus grands street photographers new yorkais. Ses images brutes et urgentes de la vie et du crime à Lower East Side se sont révélées particulièrement inspirantes pour Diane Arbus. L’arrière-plan de Listen Without Prejudice est ici débarrassé de la grande roue et la promenade, donnant une image plate et dense de baigneurs souriants.

Pochette d'album de Big Star, Radio City (1974)

Big Star, Radio City
William Eggleston est un photographe de légende largement célébré pour avoir été l’un des premiers à utiliser la saturation des couleurs pour capturer la beauté (et souvent, la tristesse) du quotidien. Eggleston a autorisé Spoon, Primal Scream, David Byrne, Cat Power, Joanna Newsom et Jimmy Eat World (entre autres) à utiliser son travail. Radio City, le deuxième album de Big Star, comprend l’une des plus célèbres photographies d’Eggleston, The Red Ceiling.

« C’est juste une image que j’ai offerte par hasard, précisait Eggleston au Guardian. Je suis tombé sur Alex [Chilton] et il m’a dit ‘J’adorerais l’utiliser’. Je lui ai répondu ‘Je t’en prie.’ L’histoire s’arrête là. » Ce qui est faux. Eggleston a connu la famille Chilton bien avant la sortie de Radio City en 1974 (au verso de la pochette apparaît une image prise lors d’une sortie à Memphis au TGI Friday en compagnie du groupe). Eggleston a aussi permis à Chilton d’utiliser l’une de ses photos pour illustrer son premier album solo sorti en 1978, Like Flies on Sherbert.

The Red Ceiling n’est pas qu’une image. D’après le Getty Museum, Eggleston la considère lui-même comme l’une de ses œuvres les plus importantes. « Tellement puissante qu’en fait, je n’ai jamais été satisfait de sa reproduction. »

Pochette d'album d'Antony and the Johnsons, I Am a Bird Now (2005)

Antony and the Johnsons, I Am a Bird Now
Le deuxième album d’Antony and the Johnsons (avant le projet pop Anohni) a remporté le Mercury Prize en 2005. Il fait appel à collaborateurs de premier plan dont Rufus Wainwright, Devendra Banhart, Lou Reed, et Boy George. Quand à sa couverture, il s’agit de l’un des meilleurs portraits de Peter Hujar : l’image puissante et douloureuse de Candy Darling sur son lit de mort.

En 2007, Anohni, a écrit un hommage à Hujar (mort de complications liées au SIDA en 1987, et dont le travail a fini par être reconnu ces dix dernières années). « Il a photographié des marginaux en adoptant une perspective de l’intérieur. L’expérience de l’aliénation extrême et de l’émotion est ce que Hujar semble avoir partagé avec les sujets de ses photographies, et c’est ce qui rend ses portraits aussi grands, explique-t-elle. Dans sa critique de I am a Bird Now, Pitchfork évoquait la couverture en la décrivant comme « le complément parfait aux hymnes fantomatiques qui volètent et soupirent derrière ses ombres noires et blanches. »

Pochette d'album de Sigur Rós, Með suð í eyrum við spilum endalaust (2008)

Sigur Rós, Með suð í eyrum við spilum endalaust
L’artiste islandais et danois Olafur Eliasson était initialement censé concevoir la couverture du cinquième album de Sigur Ros, sorti en 2008. Mais le groupe n’a pas aimé la proposition d’Eliasson et a lui a préféré une image du photographe américain Ryan McGinley.

Le 3 avril 2008, McGinley commence I Know Where the Summer Goes, son spectacle solo à la Team Gallery. Il a passé l’été précédent à voyager à travers les Etats-Unis avec 16 modèles, trois assistants et 4000 rouleaux de pellicule. L’affiche du spectacle, prise en 2007 et intitulée Highway, arrive dans la boîte aux lettres du leader Jónsi, « alors que le groupe se demandait comment représenter visuellement au mieux leurs nouveaux morceaux » : il la choisit pour faire la couverture de l’album. McGinley a rencontré Sigur Rós six ans avant pour une commande et en 2012, il l’a invité à s’associer à nouveau au groupe pour créer un clip vidéo). Le titre I Know Where the Summer Goes n’est autre qu’un emprunt à une chanson de Belle et Sébastien.

Pochette d'album de SNFU, And No One Else Wanted to Play (1985)

SNFU, And No One Else Wanted to Play
Le groupe canadien de punk hardcore SNFU (Society's No Fucking Use) s’est aventuré sur un terrain glissant en utilisant la photo de Diane Arbus Child with Toy Hand Grenade in Central Park (1962) pour la couverture de son premier album sans demander la moindre autorisation. « Nous avons été complètement naïfs, expliquait l’un des membres du groupe en 2005. Nous avons trouvé la photo dans une banque d’images et l’avons utilisée. Jello nous a contactés et nous a dit que Crucifux avait failli être attaqué en justice. Sex Gang Children voulait aussi utiliser des photos d’Arbus et a été sommé de ne pas le faire. Nous avons essayé de trouver un ajustement. C’était assez négligent de notre part. »

Ces « ajustements » ont d’abord consisté à trouver un artiste qui dessine sa version du célèbre cliché d’Arbus. Mais l’illustration ressemblait trop à l’image originale pour s’éviter des poursuites, c’est donc une option de couverture qui a été rapidement écartée. La quatrième version s’est avérée être la bonne, dévoilant un massacre de Noël, avec un enfant à tête d’éléphant à l’arrière-plan, arborant le même short de marin que le Child With Toy de Diane Arbus.

Pochette d'album de The Smiths, The Smiths (1984)

The Smiths, The Smiths
Comment pourrait-on parler de couverture d’albums sans évoquer The Smiths ? NME s’est un jour plongé dans les 27 (superbes) pochettes du groupe (dont chacune a été conçue par Morrissey en personne). Conclusions de l’enquête : Moz a souvent puisé l’inspiration dans le septième art, et ses disques mettent à l’honneur des acteurs comme James Dean, George O'Mara, Jean-Alfred Villain-Marai, ou Pat Phoenix de Coronation Street. Les couvertures utilisent aussi des captures de films, du documentaire sur la Guerre du Vietnam intitulé In The Year Of The Pig, du film soviétique The Enchanted Desna, d’ Orphée de Jean Cocteau ou encore de L’Insoumis, chef-d’œuvre du film noir français sorti en 1964.

La couverture du premier album de The Smiths (1984) est un cliché tiré du film d’Andy Warhol The Flesh. On y retrouve l’acteur et superstar de Warhol Joe Dallesandro, re-colorisé dans un étrange violet-roux. Ce n’est pas la première pochette d’album sur laquelle apparaît Dallesandro. Warhol est aussi derrière Sticky Fingers, la légendaire pochette des Stones. Tandis que de nombreux fans imaginèrent (ou auraient bien aimé) que la bosse de la pochette soit celle Mick Jagger, elle appartenait à Dallesandro enfilant un jean désormais entré dans l’histoire.