« si ton petit frère veut faire du rap, dis-lui que c’est l’âge d’or » - laylow

Le rappeur toulousain, qu'on a vu récemment aux côtés des pontes de la trap marocaine, sort aujourd'hui le clip de « Ciudad », tourné à Los Angeles. Imparable, comme d'habitude.

par Antoine Mbemba
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26 Avril 2018, 12:15pm

« Lay low », en anglais, c’est « se faire discret » ou « faire le dos rond » et dans le cas qui nous intéresse aujourd’hui, on ne pourrait faire plus ironique. Difficile de faire moins discret que Laylow, rappeur virtuose que la dégaine marque au moins aussi fort que le flow, les prods salées et les clips hallucinés. Difficile de passer à côté de sa tignasse blonde et filandreuse et du flow traînant qui hantait le romantique Digitalova sorti l'an dernier, ou le clip magnifique et tout frais de « Money Call » tourné à Meknès en featuring avec la jeune garde de la trap marocaine.

Nous vivons un âge d'or du rap en France, le nier serait absurde, et Laylow fait partie des optimistes de la scène, de ceux qui en voient le potentiel et soulèvent de toute leur créativité l'énergie folle qui fait vibrer le mouvement depuis quelques années. Mais pour en arriver à cette force, il a fallu passer par quelques désillusions, par la machine à laver Barclay qui parie et qui jette quand le résultat n'est pas suffisamment convaincant. Et qui manifestement se trompe. De ce passage en major en 2013, en duo avec Sir'klo, Laylow a gardé une conscience du business, de l'économie de la musique et surtout une rage de vaincre et de faire seul avec les moyens numériques de l'époque. Ce qu'il appelle la digitalisation. Enfin, seul avec TBMA, le collectif qui le soutient, tourne des clips et fait aller sa propre machine sans jamais trop se montrer.

En solo depuis 2016, le rappeur toulousain n'a cessé d'enthousiasmer par sa singularité, la cohésion parfaite d'un son et d'une esthétique et son rap qui ne cherche pas ce qui marche, mais apprend à faire marcher son authenticité. Il s'embarrasse bien heureusement d'une curiosité sans fin, d'une envie d'ailleurs qui l'a poussé à Londres pour l'enregistrement de Digitalova, au Maroc à la rencontre d'une scène trap florissante et à Los Angeles pour mixer son projet à venir et empiler les images qui feront les clips de l'été. La première saveur de ce qui nous attend, c'est le nouveau clip de « Ciudad », une virée nocturne qui ne pouvait se passer de moteurs rugissants et de néons incandescents.

Est-ce tu peux me rappeler un peu ton parcours, ce qui t’a mené au rap ?
C’est en moi depuis longtemps. Je devais avoir 10 ou 12 ans quand j'ai posé mon premier texte. J’ai commencé avec mon grand frère. Un classique : le grand frère qui fait du rap et le petit qui veut le suivre. Ça n’a pas été facile dans ma famille à ce niveau-là, mon frère est parti en taule et j’ai voulu continuer l’héritage, c’était ma fixette. C’était aussi notre moyen de communiquer quand il était là-bas. Il était fier de moi. Et outre le grand frère, c’est devenu un truc de fou, j’ai commencé à kiffer.

Ça a été quoi le déclic, de l’héritage du grand frère à une véritable passion ?
Les premiers clips. J’adore la vidéo, c’est là que j’ai vu que le rap était un tout. Penser à l’idée du clip, être dans le clip, j'adore. C’est avec ça qu’on s’est lancé à Toulouse, qu’on nous a remarqués. Et c’est avec ça que j’ai compris que je pouvais faire un truc de ouf. En musique pure, mes sons de quand j'étais jeune je les trouve pétés. Mais quand je regarde mes vieux clips, je trouve qu’il y avait déjà une énergie différente. Le rap c'est venu avec le temps.

Ça ressemblait à quoi tes premiers textes ?
J’étais dans un film ! J’avais fait un son qui s’appelait « le monde est ouf », il avait été tourné au collège, il était pourri mais les gens kiffaient, ça parlait du monde, des inégalités. Le rap de l’époque, c’était moins trap, j’étais inspiré par les gens qui écrivaient, qui racontait des trucs. Le délire cainri, c’est venu après. J'étais encore dans le délire revendiqué, assuré du rap.

Qu’est-ce que tu gardes de ton temps passé à rapper en groupe, avec Sir'klo notamment ?
Il y a des vidéos à partir de Laylow x Sir’klo mais j’avais un groupe encore avant. On était une dizaine, il y avait un petit côté famille que je comprends, qui attire beaucoup de jeunes encore aujourd’hui. Le côté crew où tout le monde partage les mêmes valeurs. Je me sentais plus fort, j’adorais ça. En vrai, la passion tu la vois dans les yeux des autres.

Comment il t’est venu ce blaze ? « Lay low » en anglais c’est « se faire discret », ça ne colle pas vraiment à ton personnage à première vue...
Alors je vais être sincère, en vrai le blaze il m’est venu super jeune. J’ai vu un film, Hustle & Flow, l’histoire d’un mac qui galère, qui veut faire du rap. Il m’avait touché, il commençait son truc à petit niveau, je m'étais reconnu de fou même si j'étais petit. Donc je suis parti sur un délire cainri, sur Laylow et ça sonnait bien, même si je savais pas trop ce que ça voulait dire. Je l’ai gardé depuis. J’ai toujours trouvé pété les gens qui changent 3-4 fois de blaze. Un blaze quand tu le prends, c’est comme quand ta mère te donne ton prénom. Quand tu l’as pris, tu l’as pris. Maintenant je me fais plus trop discret. C’était plutôt dans un délire je reste en bas, je reste street. J’ai pas envie de m’en défaire, je vois mon parcours dans ce blaze.

En parlant de parcours, ce qui est intéressant avec le tien, c’est que tu es passé assez tôt par une major, Barclay. Qu’est-ce que ça t’a fait comprendre de l’industrie de la musique ?
Les jeunes artistes rap ne se rendent pas vraiment compte de l’économie du truc. On apprend ça bien plus tard. Avant cette ère du stream c’était flou. Alors quand on m’a proposé un contrat j’étais trop chaud, je me suis dit c’est le moment, c’est l’ouverture. Ça m’a fait comprendre que c’est pas tout rose, qu’il y a des gens qui sont là pour exploiter les rêves, la vivacité de jeunes qui ne comprennent rien. Il y a des artistes pour qui les planètes sont alignées qui ne vont pas critiquer leur major. Mais y a des mecs comme moi, qui sortent un EP, à qui on dit « tu vas briller, être le prochain Pharrell » et quand le mec n’est pas content de tes ventes il te dit « barre-toi t’es une merde ». Ça, tu le gardes. J’ai appris à m’enregistrer moi-même, à faire des prods, j’ai trouvé mes gars pour les clips. La réponse aux majors, c’est qu’on peut tout faire nous-mêmes. Ce côté anti-système sera toujours dans ma musique. Je ne le ferai pas à l’ancienne, « fuck-ci, fuck-ça », parce qu’il y a une économie et je la comprends, mais je conseille à tout le monde d’apprendre de soi-même. Quand les gens vont te lâcher, tu n’auras que toi et tes capacités.

C’est ça que tu appelles la digitalisation ?
C’est ça. Se faire soi-même avec les outils numérique. C’est le régal. Maintenant le circuit c’est le créateur de l’œuvre et les médias. Les majors essayent de trouver leur place, c’est de plus en plus galère et je trouve ça trop bien ! C’est rigolo. C’est le nouveau monde digital. Moi j’aime pas trop les trucs trop naturels, j’adore les plug-ins, les effets. Avec les mecs de TBMA, même quand on regarde une belle vidéo, avec une qualité de ouf on se dit qu’il manque un truc, on trouve ça chiant tant qu’on n’a pas mis d’effets ou rajouté un bordel. On a commencé ça il y a 4-5 ans à ma sortie de major, et quand je vois les clips d’aujourd’hui où tout le monde se bute à ça, je me dis qu’on a vu clair. « Ciudad » on est allé le faire aux États-Unis, grosse cam et tout, mais on n’a pas pu s’empêcher de rajouter des choses.

Justement, est-ce que tu peux me parler de ce voyage à Los Angeles.
C’était lourd. Je suis resté trois mois à Los Angeles. La plupart des sons, je les ai enregistrés en France, mais je ne les avais pas mixés. Tant que le son n’est pas mixé, je suis à 50% du résultat. On a fait plusieurs studios là-bas pour avoir une patte américaine qui cogne, pour avoir des nouvelles images et pour voyager, tout simplement ! J’avais vraiment envie de partir pendant longtemps, sortir de la France. Los Angeles ça tue. Moi j’adore les voitures, et Los Angeles c’est la ville des voitures. J’ai adoré les grands coins, les étendues, le désert. C’était pour se libérer la tête, trouver de nouvelles vibes, enregistrer des nouveaux sons pour les projets d’après, etc.

On parle de voyage, il y en a un autre qui a fait du bruit récemment, c’est quand tu es allé poser avec les marocains Shobee et Madd sur « Money Call ». C’est quoi ta relation avec cette scène trap marocaine ?
C’est un pote, Mohamed Sqalli, qui a monté NAAR, qui n’arrêtait pas de me parler du rap marocain. Au début j’écoutais ça comme ça, je comprends pas la langue alors j’étais un peu éloigné. Mais c’est comme tout, dès que tu te plonges dedans tu commences à kiffer. Moi je suis métissé, je vois toujours les choses en binaire, je ne suis pas fermé à me dire « on est les plus forts », il y a toujours un autre côté. J’ai découvert ce côté marocain et même si ce ne sont pas mes origines ça m’a touché. Les gars sont super forts. Sqalli m’a convaincu d’essayer, il nous a réunis au même endroit au même moment, on a fait tourner des prods, on a fait le son et j’ai trop kiffé. Et, comme t’as capté, je kiffe les clips, alors quand on est allé tourner à Meknès c’était fou. J’ai vu des gens de là-bas, et c’est pas facile pour eux ! Il faut être sensible aux autres pays, aux autres défis culturels qu’ils ont. Le rap n’est pas aussi intégré à leur culture là-bas. Ils se battent pour que ça marche et ça m’a touché de fou.

En France j’ai le sentiment qu’on vit un âge d’or du rap, avec de moins en moins de gens qui crient « c’était mieux avant », des producteurs, des rappeurs surdoués de plus en plus jeunes, des délires de plus en plus variés…
Mais totalement. C’est pour ça que tout le monde est aussi déterminé, que tout le monde pousse dans son délire. Tu vois ma période Barclay, c’était y a seulement 5 ans mais c’était complètement différent. C’est maintenant le moment, tout le monde le sent et moi je suis content. Je suis pas envieux à me dire « lui, il vend trop, comment ça se fait? » Non, je trouve ça ouf, c’est parti les gars ! Il y a des trucs de dingue qui sortent dans tous les sens, je suis impressionné par le game. Pas par ceux qui font les choses les plus simples possible mais par la diversité, par ceux qui tentent des choses et qui marchent. Ça me pousse encore plus dans ma direction, ça me pousse à rester moi-même. Et puis il y a des retombées économiques, on vit mieux, il y a plein de choses qui font qu’on peut continuer à faire ça. Mais ouais c’est l’âge d’or. Si ton petit frère veut faire du rap, dis-lui que c’est l’âge d’or.

Qu’est-ce que tu peux nous livrer de ton projet à venir ?
Je vais pas lâcher le titre, mais c’est encore un projet de dix titres. Dans l’ensemble c’est un projet violent. Dans « Digitalova » tu avais « love » et 70% des sons parlaient de relations. Là, je suis revenu un peu aux sources, j’ai kické, j’ai retrouvé mon délire tout en gardant ce romantisme qui me plaît : pourquoi les gens m’aiment ? Mais ceux qui attendent du Lay violent vont être servis. Les gens qui ont un projet de carrière pour moi préféraient un truc doux, mais j’avais pas envie. Pour moi, il y a pas un son en France qui sonne comme l’intro de l’album. Tu comprendras en entendant. Il y a plusieurs clips qui ont été tournés, je suis content de ça aussi. Le mot qu'il faut retenir c'est brut. À part le mix, comme je t’ai dit, mais dans l’intention et les choix de prods, c’est brut.

Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour 2018 ?
Un monde encore plus digital, continuer à faire de la musique librement, continuer sur cette vague, sur cet âge d’or. Espérer que les gens pourront continuer à être eux-mêmes, que moi aussi je pourrais être moi-même avec encore plus de gens qui suivent et comprennent le délire. Il y a un destin et la vie elle fera les choses, mais j’y crois, je suis motivé.