Photographie Sory Sanlé

burkina faso, 1960 : quand sory sanlé photographiait les jeunes de son quartier

Au moment de l’indépendance, Sanlé a ouvert un studio où il a photographié une jeunesse prise entre son attachement aux traditions et l'influence de son passé colonial.

par Sarah Moroz
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17 Octobre 2018, 10:11am

Photographie Sory Sanlé

Quand Sory Sanlé était jeune, il dessinait au crayon des fleurs, des arbres et des animaux, qui servaient de modèles aux tissus des couturières de son village burkinabé. Un jour, il passe devant l'objectif pour faire des photos d'identité. L'expérience est décisive : il se prend de passion pour l'art photographique et pour le potentiel offert par un studio. En 1960, il finit par monter le sien à Bobo-Dioulasso, la deuxième plus grande ville du pays. A Volta Photo, qui devient un véritable repaire de sa communauté, il tire le portrait des gamins du quartier : « juste une prise, et c’était bon ! » se souvient-il. Il réussit à immortaliser la combinaison des styles traditionnels et de la mode occidentale qui caractérise les années 1960 et 1970 – des jeunes femmes avec des hauts en imprimés ethniques, des jeunes hommes filiformes en pantalons pattes d’eph avec des tee-shirts sur lesquels sont inscrits « Adieu » ou « I’m in » - soulignant l’exaltation d’un pays qui laisse derrière lui son passé colonial.

S'il est aujourd'hui représenté par les prestigieuses galeries Yossi Milo à New York et David Hill à Londres, Sanlé a oeuvré dans l’ombre pendant des décennies. Il a même brûlé ses négatifs, pensant qu’ils étaient dépassés et qu’ils n’intéresseraient personne. « La création et l’art africains ont toujours existé. C’est juste que le monde prend enfin conscience de notre richesse et de nos artistes talentueux, qu’ils soient musiciens, peintres, ou photographes », dit-il. Après avoir fait l’objet d’une première rétrospective à l’Art Institute de Chicago au printemps dernier, ses images sont actuellement visibles (et ce jusqu’en Janvier 2019) sur rendez-vous à l’Arts Club à Londres, et 250 d’entre elles feront le voyage jusque dans le sud de la France pour le festival de photographie de Mérignac ce mois-ci. Nous avons discuté avec le photographe de musique, d'optimisme national, et des raisons pour lesquelles une bouteille de whisky peut s'avérer être un bon investissement pour votre carrière.

1538507176248-Sory-Sanle-Je-Vais-De-Coller-1977-courtesy-the-artist-and-David-Hill-Gallery

Comment avez-vous approché la photographie pour la première fois ?
J’ai été pris en photo au studio Photo Lux à Ouagadougou pour ma carte d’identité en 1957. C’est cette expérience qui a déclenché ma passion… A l’époque, je n’étais qu’un garçon qui travaillait dans un bar. S’il n’y avait pas eu ces photos d’identité, je ne serais pas devenu photographe. Pour 4 photos, il fallait débourser 200 francs, ce qui était très cher, pour l’époque. Quand j’ai payé, je me suis dit : « voilà un métier dont je pourrais bien vivre ». J’ai donné environ 25,000 francs et offert une bouteille de whisky à un photographe ghanéen nommé Kojo Adamko pour devenir son apprenti. Il a été mon mentor pendant près de deux ans. Mon cousin Idrissa Koné – un célèbre musicien de jazz – a décidé de m’aider à créer mon propre studio, que j’ai appelé Volta Photo.

1538507280178-Sory-Sanle-Les-Amoureux-Yougou-Yougou-1980-courtesy-of-the-artist-and-David-Hill-Gallery

Quel type d’atmosphère souhaitiez-vous créer quand vous avez avez commencé Volta Photo ?
Je voulais que le studio reflète l’esprit de l’époque. C’étaient les années de l’indépendance, la liberté, le bonheur, et l’optimisme régnaient à Bobo-Dioulasso. Le Burkina Faso, puis la Haute-Volta devinrent indépendantes vis-à-vis de la France en 1960, et la plupart des gens méprisaient le passé colonial. Ils voulaient être eux-mêmes. Quand j’ai ouvert le studio, je suis devenu très proche de mes clients. Je faisais partie de la communauté et mon studio était une attraction populaire – il y avait alors très peu de studios photo.

1538507316021-Sory-Sanle-Mali-Djeli-1984-courtesy-of-the-artist-and-David-Hill-Gallery

Discutiez-vous avec vos sujets de leurs attentes avant de les photographier ?
Avant qu’ils ne me demandent quoi que ce soit, ils voyaient mes images sur le mur à l’extérieur de mon studio. En jetant un oeil à mes clichés précédents, ils savaient qu’ils pouvaient me faire confiance. Je leur disais comment se tenir et quelles positions adopter, mais certains voulaient faire ce que bon leur semblait, avec leur propre pose et leur propre attitude. Certains demandaient des vêtements – cravates ou costumes – pour incarner un personnage différent de ce qu'ils étaient dans la vie réelle.

1538507340866-Sory-Sanle-Je-Suis-dans-le-Coup-1980-courtesy-of-the-artist-and-David-Hill-Gallery

Le passé colonial du pays a-t-il influé sur la façon dont vous vouliez photographier vos compatriotes ?
Il ne m’a pas influencé le moins du monde. J’ai appris la photo auprès d'un photographe africain, j’ai donc une approche africaine. Je n’ai pas interagi avec des Français. Quand vous avez votre propre studio, vous créez votre propre monde, et vous y amenez vos clients. Beaucoup d’entre eux venaient de la brousse : mon nom s’était répandu parmi les Peuls, qui sont pour la plupart gardiens de troupeau ou fermiers. Beaucoup de Maliens de mon quartier étaient aussi des clients réguliers de Volta Photo.

1538507486380-Sory-Sanle-Jeune-Fan-DEddy-Mitchell-1974-courtesy-the-artist-and-David-Hill-Gallery

Y a t-il une différence entre le fait de photographier des couvertures d’albums et de tirer des portraits ?
Pour moi, c’était pareil. Mon cousin Drissa Koné m’a engagé pour prendre des photos de son groupe. Il a payé pour les négatifs en couleur, et nous avons été au jardin municipal de Bobo. J’étais un peu influencé par les couvertures de singles des Bantous de la Capitale du début des années 1960. Le Volta Jazz Band portait des costumes rouges, avec un costard jaune réservé au chef d’orchestre. Nous faisions partie de la même scène et nous voulions créer notre propre culture. Volta Jazz a crée la bande son des soirées de Bobo.

1538507586764-Sory-Sanle-Les-Gentlemen-de-Cocody-1978-courtesy-of-the-artist-and-David-Hill-Gallery

Votre travail s’étend sur plusieurs décennies, des années 1960 aux années 1980. Votre vision globale de la photo a t-elle changé avec le temps ?
Quand je me suis rendu compte que je pouvais vivre décemment de mon travail, que j’ai commencé à m’exposer et à vendre des tableaux, ma carrière naissante a soudain pris tout son sens. Avant cela, tout le monde s’en foutait. Je brûlais mes négatifs, vu que je les croyais sans valeur. Je me suis senti isolé pendant de longues années, jusqu’à ce que mon ami auteur et photographe Florent Mazzoleni ne vienne en 2011 et ne présente mon art au monde extérieur. Bobo était une ville isolée et mon travail ne sortait pas de mon studio ; je n’avais jamais pris part à une communauté plus large. Avec les expos et les livres, j’ai commencé à comprendre que mon art pouvait atteindre un public plus important.

1538507641322-Sory-Sanle-Regard-Sur-Le-Present-1973-courtesy-the-artist-and-David-Hill-Gallery
1538507661641-Sory-Sanle-Les-Deux-Fermiers-Peuls-1977-courtesy-of-the-artist-and-David-Hill-Gallery
1538507673723-Sory-Sanle-Les-Afro-Pop-1973-courtesy-of-the-artist-and-David-Hill-Gallery
1538507650992-Sory-Sanle-Yamaha-De-Nuit-1972-courtesy-of-the-artist-and-David-Hill-Gallery
1538507718122-Sory-Sanle-Le-Pirate-1974-courtesy-of-the-artist-and-David-Hill-Gallery
1538507727927-Sory-Sanle-Les-Deux-Amies-Au-Pagine-1972-courtesy-of-the-artist-and-David-Hill-Gallery
1538507736548-Sory-Sanle-Le-Vendeur-Senegalais-Qui-Fume-1972-courtesy-the-artist-and-David-Hill-Gallery

Cet article a initialement été publié par i-D US.

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