vos selfies censurés seront bientôt publiés dans un livre d'art

Instagram prend garde.... Les deux artistes féministes Arvida Byström et Molly Soda comptent bien en finir avec les discriminations du corps sur la toile.

par Tish Weinstock
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14 Avril 2016, 8:40am

Arvida Byström et Molly Soda se sont rencontrées sur le net. Il aura suffi de quelques likes et follows mutuels pour qu'une amitié se crée. Un match digital évident et béni des dieux, pour ces deux ferventes féminines devenues célèbres en ligne - Molly pour ses selfies nus et ses sextos de fins de soirée fuités et Arvida pour son univers coloré de jeune fille. Si leur travail a déjà été exposé côte à côte, dans des expositions groupées telles que Girls at Night on the Internet de Grace Minelli, ce projet à venir est une initiative conjointe visant à explorer la pratique de la censure en ligne en rapport au corps et la question de ce qui est visuellement "approprié" à l'heure du digital. 

Pensé sous la forme d'un livre, Molly et Arvida ont dû, pour mener à bien ce projet, lancer un appel sur Instagram pour rassembler des images supprimées par Instagram (ironique), jugées en violation des règles strictes de la plateforme de partage. Des poils pubiens aux tétons en passant par un hijab, les résultats ont varié d'une proposition à l'autre, mais il faudra encore attendre l'année prochaine et la sortie du livre pour constater le choix des deux artistes. D'ici là, on a discuté avec elles de sexe, de censure et du pouvoir des selfies à poil.

Comment vous êtes vous rencontrées ?
Molly Soda : On s'est rencontrées sur Internet ! Sur Tumblr, probablement. En fait, on ne s'est vues en personne pour la première fois qu'après avoir décidé de travailler sur le bouquin.

Comment vous est venue l'idée de ce livre ?
M : D'après ce que je me souviens, Arvida venait de se faire enlever une photo de son compte Instagram et y avait écrit quelques lignes pour exprimer sa frustration. J'ai commenté un truc du genre : "On devrait faire un livre (de ces photos supprimées)" et elle m'a envoyé un message. Tout s'est fait très vite et très naturellement.

Pourquoi un livre ?
Avida Byström : J'aime l'idée d'en faire un livre qui nous permette de nous demander, dans 10, 20 ou 30 ans si les choses ont changé.

M : Le livre fait un peu office de capsule temporelle. Quand une image est supprimée d'Instagram, elle est perdue. On ne vous dit jamais quelle image a été supprimée, seulement qu'un de vos clichés était inadapté. Cette suppression par Instagram donne immédiatement de l'importance à cette image. Placer ces photos "perdues" ou "détruites" dans un livre, c'est une belle manière de les commémorer.

Quel genre de photos vous a-t-on soumis ?
M : De tout ! Certaines sont assez littérales, d'autres plus abstraites.

Vous avez eu des surprises ?
A : La photo la plus surprenante qu'on nous a soumise est de loin celle d'une personne en hijab. Le gars qui a pris la photo l'avait accompagnée d'un commentaire qui, mal interprété, pouvait avoir des relents terroristes. Ce qui n'était absolument pas son intention.

M : Cette photo est la plus surprenante parce qu'il n'y a pas de nu, rien de trop graphique ou violent. Rien de ce genre ; c'est un portrait.

A : Parfois, on ne peut même pas discerner si l'image est une photo d'un corps, mais la légende fait mention d'un téton, alors la photo est enlevée.

M : On nous a aussi envoyé deux photos montrant une substance visqueuse sur une main.

A : C'est intéressant, ça montre bien comment la société fonctionne. On est moins surpris quand des photos qui montrent le corps féminin sont enlevées que quand elles montrent des hommes. 

Comment la question du genre s'insère-t-elle dans tout ça ? Vous avez reçu plus de photos de femmes que d'hommes ? Les photos de femmes concernent plus la nudité, et celles des hommes la violence ? Qu'avez-vous observé ?
M : Je dirais qu'il y a plus de propositions mettant en scène des femmes, simplement parce que les femmes n'usent pas d'Internet de la même manière et sont davantage enclines à se prendre en photo. Je n'ai vu aucune proposition qui soit "violente".

A : Je suis sûre qu'il y a des choses violentes qui se font retirer. J'ai même lu un article sur les gens qui ont la charge de retirer des images de décapitations ou d'autres choses horribles et des vidéos de certaines plateformes majeures. Je ne pense pas que ces comptes qui postent des choses violentes nous suivent, ou sont intéressés par notre travail, du coup on ne nous propose pas ce genre d'images. Notre livre tournera autour du corps, de la féminité et des défis que le corps doit surmonter quand il passe du domaine privé au domaine public.

Vous vous êtes toutes les deux faites retirer certaines de vos photos. Que ressent-on quand on te dit que ton corps a violé les règles d'une entreprise aux codes majoritairement masculins ?
M : Au point où j'en suis, ça ne m'énerve même plus. Je traîne sur Internet depuis assez longtemps pour anticiper et savoir quand une photo sera enlevée ou non. Ce n'est plus une surprise. Ces sites et applications ne sont pas nos amis, mais on continue à les utiliser parce qu'on y est liées et dépendantes. Ça permet aux autres d'avoir accès à notre boulot et nos idées ; ce sont des outils indispensables au milieu d'un système très imparfait.

A : Je suis sur Internet depuis toujours, moi aussi. J'ai traversé une période difficile, adolescente. Mon physique ne me plaisait pas. Maintenant j'ai une relation à mon corps bien plus apaisée, mais le fait qu'une entreprise ne soit pas d'accord avec moi de temps en temps ne m'étonne pas. Ces gens se sont construits sur l'idée selon laquelle un corps n'est utile que s'il permet de vendre quelque chose et qu'il n'atteint pas l'image de la marque. Mais c'est intéressant de constater ce qui est diabolisé et montré du doigt ce que les jeunes ne devraient pas voir ; "sauvez nos enfants" est l'argument qui revient le plus. On pourrait répondre que le fait de n'avoir qu'accès à un seul type de corps (nu ou pas) cause bien plus de de voir de la différence de temps en temps.

M : C'est intéressant, tu peux toujours trouver quelque chose qui ne va pas avec ton corps, quelque chose pour lequel tu es censée avoir honte, vu que tes photos continuent à être supprimées.

A : L'autre jour j'ai publié une photo de ma zone pubienne et j'étais sûre qu'elle serait retirée. Je portais une culotte et on ne voyait pas de poils le long de la culotte (et pourtant j'en ai des poils à cet endroit-là). Mais au milieu de la culotte, il y avait un trou découpé en forme de cœur, et on pouvait y apercevoir mes poils pubiens à travers. Mais parce que les poils n'étaient ni sur le côté ni au-dessus, la photo n'a pas été censurée - même si c'est des poils pubiens, et peut-être ce qui s'approche le plus du fait d'avoir mon vagin à l'air. Mais si tu publies des photos avec des culottes plus couvrantes ou un maillot de bain, mais comme il y a des poils qui dépassent des côtés, elles sont supprimées.

M : Tu penses que ces photos ne seraient pas censurées s'il n'y avait pas de poils ?

A : C'est sûr, à 100%. Il y a un tas de filles bien épilées qui montrent beaucoup de leur corps sans jamais être censurées. Quelle est la limite ?

M : Tu commences à te demander, lesquels de ces corps sont les plus acceptables ? Certains sont plus "convenables" que les autres. Ce serait drôle qu'un groupe avec des corps différents prenne la même photo ; je me demande lesquelles seraient supprimées.

Pour ce qui est des images de corps féminins, à quel point le facteur "sexe" joue-t-il dans la décision finale de censurer ?
M : Le corps féminin est constamment ramené au sexe puisqu'il est considéré comme un objet. Du coup tout devient très vite sexuel, que ce soit voulu ou non et même parfois quand ces femmes sont entièrement habillées.

Pourtant il y a des photos bien plus "sexuelles" (même si habillées) sur Instagram que la simple vue de quelques poils pubiens...
A : C'est un gros problème, mais oui, un corps nu n'est accepté que dans le privé ou dans les vestiaires. Mais je me dois de soulever la question : les corps nus sont-ils dangereux ? Ont-ils quelque chose à voir avec le sexe ? Est-il forcément dangereux d'exposer les jeunes au sexe ? Je pense que l'éducation sexuelle est plus importante que le fait de censurer des photos et priver les jeunes de leur corps, dont la représentation n'a souvent rien à voir avec le sexe.

Quelles places prennent l'ethnicité et la diversité dans tout ça ?
A : Alors, c'es très important et ça doit être pris en compte : c'est principalement nos followers à Molly et moi qui vont nous soumettre des photos et sans surprise il s'agit malheureusement pour la plupart d'Occidentales blanches et minces, qui se sentent à l'aise quand il s'agit de montrer leur corp. Donc si vous avez un corps potelé, gros, asymétrique, noir, on espère que vous savez que vous êtes toutes aussi mignonnes que les autres et nous vous invitons à nous envoyer vos photos !!

Plus généralement, quel est le message que vous voulez faire passer avec ce livre ?
M : Ce livre n'est pas un combat contre Instagram. Je ne tente pas mon "free the nipple" et ce n'est pas la lutte la plus acharnée à laquelle le féminisme doit faire face, loin de là. C'est juste une manière de réunir des images qui ont été cachées, qui n'ont pas été vues et qui selon nous aurait dû l'être.

A : Il est même possible de ne pas du tout l'aborder comme un livre féministe. La manière qu'ont les gens d'appréhender quotidiennement le corps sur les réseaux sociaux est une réponse à une société peu tolérante. Quand une de vos photos est censurée, Instagram vous demande de relire ses règles, pour conserver "l'intégrité d'Instagram". Peut-être que la société doit réévaluer et redéfinir ce terme. C'est un livre qui constate où nous en sommes à ce niveau et comme on l'a dit avant, qui fera office de capsule temporelle marrante et, espérons-le, moins pertinente dans quelques années. Ça ne m'ennuierait pas que la vue d'un téton soit moins stigmatisée et plus jugée dangereuse, comme tout le reste du corps, ses poils et ses liquides. On peut dire que c'est un livre sur les corps qui ne se soumettent pas aux desiderata des entreprises. 

Si vous voulez participer à ce projet, envoyez vos images censurées à instabannedbooked@gmail.com avec votre nom et votre compte Instagram.

Credits


Texte Tish Weinstock

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