l'histoire pop et punk de l'angleterre racontée par ses plus grands reporters

Une nouvelle exposition retrace en images 80 ans de cultures et contre-cultures "British" : du punk des Sex Pistols à la Reine d'Angleterre et des classes populaires à la haute bourgeoisie.

par Felix Petty
|
05 Août 2016, 10:35am

Bagga (Bevin Fagan) Hackney, East London, 1979 © Syd Shelton

Peu d'images ont le pouvoir de résumer l'époque et la société bouillonnante dans lesquelles elles s'inscrivent. Peu parviennent à en capturer l'essence. Mais celles comme le portrait de Tuniol Barry, punk iconique, front tatoué sur lequel on devine les paroles d'un titre des Sex Pistols "We are the flowers in your dustbin" (nous sommes les fleurs que t'as jetées à la poubelle, ndlr), dérogent à la règle. Sur une autre photo, Derek a immortalisé le jeune homme rasé, regard éblouissant de vague à l'âme, en légère plongée. Son expression en dit long sur l'Angleterre tatcheriste et surtout, sa jeunesse : entre défiance et résignation, à la limite du nihilisme. Le photographe réitérait l'expérience quelques années plus tard, laissant apparaître un homme grandi, cheveux longs, avec cet éternel tatouage provocant.

Entre ces deux images - shootées à quelques années d'écart - se dessine une époque, une culture, dramatique et violente de l'Angleterre qui voyait renaitre l'insaisissable underground. Dans les rues, Derek capturait une jeunesse en plein questionnement existentiel, en proie à la crise, en guerre contre le vieux monde érigé par ses pères. Une révolte qui naissait sur ses épaules ou son front, à grands coups de tatouages provoc' pour mieux cracher au monde le fruit de son rejet et de son incompréhension. Tuniol Barry, érigé en symbole de la mouvance punk, témoigne encore aujourd'hui, de cet état d'esprit.  

Tuinol Barry, Kings Road, London, 1983 © Derek Ridgers 

Ces photos ne présentent qu'un infime fragment de la nouvelle exposition proposée par la galerie londonienne Beetles + Huxley, intitulée An Ideal For Living, (un idéal de vie), qui rassemble le travail d'une vingtaine de photographes des années 30 à aujourd'hui. Leur point commun ? chacune se fait le testament d'une époque, d'une société et d'une identité propres à la Grande-Bretagne. De l'entre-deux-guerres à l'ascension du système de classe, en passant par la récession des années 1950, le renouveau culturel des 60' et la turbulence des 70s, du règne de Tony Blair à la Britpop des nineties, tout y est. L'écho de ces images résonne jusqu'en 2016.

La curatrice de cette exposition, Flora La Thangue, explique comment "Les photographies présentées rendent visibles les différentes classes qui composent la société." Et les photographes en ont été les plus grands témoins. Il n'y a qu'à se pencher sur les photos de jeunesse de Bill Brandt ou E.O Hoppé pour s'en apercevoir : les portraits de femmes de chambre ou d'un écolier bousculé, valise en main sur le quai d'un train à la gare de Paddignton racontent, l'une comme l'autre, la fracture à l'œuvre lors de l'époque Edouardienne britannique au début du 20ème siècle. Une photographie documentaire donc, bien ancrée dans son temps. Pourtant, elle sait flirter avec la mise-en-scène, comme en témoignent "Les photos que Brandt a prises des femmes de chambres, dans la maison de son oncle", note Flora. Quant à l'écolier de Hoppé, on ne peut que douter de sa véracité documentaire, tant elle semble parfaitement orchestrée. 

Mill Girls, Elland, Yorkshire, 1965 © John Bulmer 

Ces images ont donc été mises-en-scène par les photographes, certes. Mais le plus intéressant, c'est qu'elles montrent à quel point l'appartenance à une classe sociale induit, elle-même, un certain sens de la mise-en-scène : elle répond à des codes, des rituels savamment orchestrés. "Dès les années 1930, les photographes se sont intéressés aux attributs de chaque classe qu'elle soit sociale, religieuse, générationnelle ou ethnique et à la manière dont ceux qui en sont issus se regroupent et façonnent leur identité par son biais" poursuit Flora. "La théâtralité de cette identité de classe se retrouve clairement dans les photos de Bill Brand et ses femmes de ménage, mais aussi dans celles de Colin Jones, parti documenter les communautés ouvrières du Nord de l'Angleterre. Plus tard, ce sera au tour de Frank Habich d'analyser à l'aide de son appareil photographique, l'identité des Swinging 60s."

C'est d'ailleurs sur la décennie euphorique 60s que l'exposition s'attarde peut-être le plus. Cette époque rebelle qui a fait s'estomper les différences de classes et s'ouvrir une nouvelle ère photographique. L'imagination s'est déployée, le champ des possibles pour la mise-en-scène également. 

Time gentlemen please: London Stock Exchange, 1960, © Frank Habicht

Il y a cette image, immortalisée par Frank Habicht au début des sixties, de deux jeunes filles en mini-jupes, serre-têtes et pullovers, abordant fièrement un banquier très propre sur lui. Elles semblent lui demander l'heure - la nouvelle génération et l'ancienne se côtoient ici : la libération sexuelle rencontre les chapeaux melon sans une once d'animosité. Le banquier s'esclaffe en jetant un coup d'œil à sa montre, comme s'il assistait à une comédie burlesque. Cette photographie est une charnière entre deux mondes : un premier qui s'estompe au profit d'un nouveau, plus ouvert, tolérant, libre que ces deux jeunes filles semblent épouser avec une joie non feinte. 

Red Hijab, Red Dress and Bling, from the series 'Honest with you', 2013 © Mahtab Hussain 

Les années 1960 ont sans doute été un exemple en matière de paix sociale : les générations, les classes sociales et les cultures s'embrassaient, dialoguaient et coexsitaient avec une étonnante simplicité, avant que le crash des seventies ne vienne assombrir le tableau d'une Angleterre prospère et sereine. La réalité a rattrapé le rêve et le nihilisme punk a remplacé les idéaux de la décennie passée. Le punk, c'était la réponse de la génération 'flower in the dubstin', celle qui s'est sentie soudain bien incomprise par la société anglaise. L'immigration issue des vieilles colonies britanniques avait amené avec elle une culture nouvelle qui elle-même donna naissance à plusieurs sous-cultures très british : les mods, ou la fusion de deux cultures identitaires ; puis les skins sont apparus, comme une violente réponse à une culture et une identité mouvante au sein du territoire : "Ironie du sort, la notion de rébellion est un trait caractéristique de la plupart des photos de l'exposition," souligne Flora. La rébellion étant elle-même indissociable de la jeunesse et de sa volonté (la nôtre) de s'élever contre le monde construit par nos parents.

Deux photographes, en particulier, se sont fascinés pour cette jeunesse du siècle dernier : Jürgen Schadeberg a posé son objectif sur les étudiants de Cambridge, issus des classes très aisées, tandis que Charlie Philipp s'est penché à l'inverse, sur l'immigration noire et ses communautés. Ceux qui se rebellaient ou ceux qui tentaient, tant bien que mal, de se frayer un chemin dans les méandres d'une société en pleine ébullition. L'exposition, An Ideal For Living, questionne notre rapport à l'identité. Elle retrace l'impact culturel et social qu'a eu l'immigration sur la société anglaise, ses habitants. À ce titre, les images de Mahtab Hassan nous prouvent la pluralité des identités. Son portrait d'une jeune fille en jihab rouge, devant une porte à la devanture écaillée, se fait le contre-point de celui que propose le photographe Syd Shelton, à travers les yeux d'une jeune fille en total look mod. Ces deux clichés côte à côte montrent deux versants d'une même société, deux cultures en cohabitation et nous invitent à repenser notre définition de l'identité, forcément plus mouvante qu'il n'y paraît. 

May Ball, Cambridge, 1983 © Jurgen Schadeberg 

Quant aux paysages écossais photographiés par James Morris à l'ère post-industrielle, ils capturent l'évolution des mœurs et des classes sociales. Celles de Peter Dench, prises à Epsom, capturent ceux qui n'ont cessé de regarder dans le rétro pour construire un mode, en miroir de celui d'hier. une tendance qu'on retrouve chez Martin Parr à qui l'on doit d'avoir documenté la classe ouvrière anglaise en déréliction.

Le système de classes évolue, l'identité est mouvante. Pour autant, certaines choses semblent figer, condamnées à rester de marbre. Le succès de cette exposition, An Ideal For Living, réside dans sa capacité à soulever des questions qui, à travers les époques et les décennies, continuent d'avoir du sens. C'est également un moyen de révéler l'imapct positif qu'a eu l'immigration sur notre culture, notre économie et son rayonnement. Et surtout, c'est une raison de remettre cet adage au gout du jour : le temps passe mais rien ne change. 

Blaenau Ffestiniog, Gwynedd Wales, 2008 © James Morris 

Picnic in the car park on Derby Day at Epson Downs Racecourse, June 2001 © Peter Dench 

New Brighton. From The Last Resort. 1983-85 copyright Martin Parr / Magnum Photos 

No loss of face, Earl's Court, London c 1960 © Frank Habicht 

And the crowd went crazy: Stones concert, Hyde Park, 1969 © Frank Habicht

George and his son, Marlin, Acklam Road, 1972, © Charlie Phillips 

beetlesandhuxley.com

Credits


Texte : Felix Petty
Images courtesy of Beetles + Huxley