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non, nos selfies ne sauveront pas le féminisme

Le hashtag est-il réellement l'outil qui va libérer les femmes de la société patriarcale ? Permettez-moi d'en douter.

par Bertie Brandes
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29 Septembre 2016, 8:35am

"Votre disque dur est presque plein. Allez dans 'réglages' pour libérer de l'espace. » J'ai reçu ce message tellement de fois qu'il fait partie de ma vie. Je prends TROP d'images. Vous prenez trop d'images. L'année dernière et grâce aux hordes de joyeux snappeurs qui peuplent désormais la planète, une étude révélait que plus d'un milliard de photos étaient prises. Le monde s'adapte et suit le flot. Les politiciens s'achètent les services de jeunes étudiants qui leur pondent quotidiennement des mèmes, le nombre de vos followers dictent votre vie (et votre mort) sociale et les mouvements politiques et sociaux, à l'instar de Nuit Debout ou Black Lives Matter, se déclinent maintenant sur iOS. Parallèlement, une étude publiée en 2013 montrait que l'acte de photographier quelque chose diminue de moitié notre capacité à nous souvenirs des détails qui nous entourent lorsqu'on appuie sur la gâchette. La mémoire humaine s'est transformée en Dropbox. Mais quand même. Je ne peux pas m'empêcher de me questionner : n'est-on pas en train d'endommager autre chose que notre mémoire, en contorsionnant notre être pour qu'il fitte avec un écran 24 pouces ?

Lorsqu'on m'a tenu au courant du thème du dernier numéro i-D, 'the Female Gaze' (le fameux 'regard féminin'), mes yeux se sont instinctivement rivés sur mon iPhone. Et sur ma bibliothèque de photos. Et sur mes dizaines de milliers de selfies qui s'y trouvent. Je me suis aperçue que le 'moi' de bibliothèque iPhoto partageait peu de ressemblance avec le 'moi' réel. J'en suis donc venue à me demander en quoi l'auto-représentation affecte ou modifie notre relation à nous-même et aux autres femmes. Puisqu'on parle de technologie, de progrès, un selfie peut-il participer à la création d'un futur plus ouvert et tolérant ? Ou sommes nous en train de nous perdre nous-même dans le flot intarissable d'images qui nous représentent ?

Pour analyser la place actuelle qu'ont les femmes dans la culture visuelle, une petite leçon d'histoire s'impose. Toute petite, je vous le promets. En 1975, Laura Mulvey publiait un ouvrage fondateur des études féministes dans le cinéma intitulé Visual Pleasure and Narrative Cinema (Plaisir visuel et cinéma narratif, dans sa version française). L'auteure y dénonçait l'hégémonie du prisme masculin dans le 7ème art et la réification du corps des femmes à l'œuvre dans la plupart de l'histoire du cinéma. Laura Mulvey établissait un parallèle entre le désir, au cinéma et plus largement dans les médias, et les normes sociétales masculines et hétérosexuelles qui le fondent. Cet ouvrage est emblématique de la seconde vague féministe dont le combat principal a été de dénoncer la société patriarcale afin de questionner la représentation des femmes dans l'art, toutes disciplines confondues. En 2016, l'hégémonie du prisme masculin est encore et toujours une réalité. Elle s'immisce dans la sphère de la sexualité, - le lesbianisme n'est-il pas, à travers le porno ou la publicité, érotisé pour satisfaire et exciter le spectateur masculin qui le regarde ? - celle des jeux vidéos - leurs protagonistes principaux sont quasi-systématiquement de sexe masculin et les jeux comme Grand Theft Auto (GTA, pour les intimes), font l'apologie de la virilité et son corollaire, l'acte sexuel (avec des prostitués malmenées, évidemment). Plus récent, l'épisode final de la dernière saison de Game of Thrones mettait en scène un viol qui prenait la forme d'un châtiment, d'une punition. Tous ces exemples mettent en lumière les diktats patriarcaux à l'œuvre dans notre société contemporaine. 

Voilà pour la société du divertissement. Mais qu'en est-il des réseaux sociaux ? Lorsque l'une d'entre nous décide de poster une photo d'elle en ligne, difficile de savoir si cet acte se situe dans la continuité des normes patriarcales instaurées ou si, à l'inverse, il s'en défait pour mieux les tordre. Penchons-nous sur Instagram. La plateforme permet d'accroitre la visibilité des femmes du monde entier : couleurs, croyances, corpulences et opinions confondues. Au début des naughties, Tumblr ouvrait la voie au féminisme online. Instagram, dans son sillon, offrait dès sa création, un espace de communication essentiellement visuelle pour les jeunes générations. Les femmes y sont libres de s'auto-proclamer, de célébrer leur existence, leur corps, leur quotidien et de le crier haut et fort au monde. Les mouvements sociaux, et le féminisme en première ligne, se sont emparés de ces plateformes démocratiques. Aujourd'hui, les hashtags #Iwokeuplikethis ou #freethenipple qui célèbrent le corps sous toutes ses formes et dans son plus simple appareil atteignent les millions de posts. Les communautés LGBT, quant à elles, accèdent enfin à la visibilité qui leur manquait depuis des décennies. Leurs corps, dénigrés et mis à part dans la société, trouvent aujourd'hui leur raison d'être sur la toile. Évidemment, cet engouement jeune, neuf et tolérant, n'a pas échappé aux médias qui commencent à brandir l'étendard de la tolérance à leur tour. Aujourd'hui, je peux considérer mon iPhone comme une arme puissante contre la hiérarchisation, la marchandisation et la canonisation du corps des femmes. 

C'est effectivement une victoire. En apparence. Pour certains scientifiques et sociologues, cette nouvelle vague féministe online n'est pas si inoffensive et tolérante qu'elle en a l'air. Quelques voix s'élèvent en effet pour dénoncer ce mouvement qui reproduit, inconsciemment, les frasques de l'industrie du divertissement et la réification du corps de la femme. Angela McRobbie, qui a écrit sur le sujet dans son essai de 2015, on the Perfect, maintient que la plupart des mouvements féministes sur les réseaux sociaux requiert de ses participantes « qu'elles se surpassent pour obtenir la visibilité et l'approbation du public ». En d'autres termes, ce féminisme exclue, selon l'auteure, les femmes récalcitrantes à se dévoiler sur la toile. McRobbie avance que ce phénomène consistant à se dénuder pour s'affirmer et s'affranchir des normes patriarcales mène en réalité à une contradiction inhérente au mouvement féministe 2.0. Prenons un exemple pour éclairer sa thèse : une jeune femme, riche, blanche et au clair avec sa bisexualité n'a aucun problème avec le fait de poser à côté de Kate Moss (coucou Cara Delevingne) pour une célèbre campagne de pub, ni d'érotiser son attirance pour les femmes ni de servir, au final, les aspirations de la société de consommation. Ici la monstration de la sexualité sert de levier à l'appât publicitaire. Cara est encensée dans la presse car elle assume pleinement sa bisexualité mais aussi et surtout, car elle répond aux normes patriarcales qui dénaturent et érotisent son soi-disant lesbianisme. Eh bien, lorsqu'on poste une photo de notre corps sur les réseaux sociaux, il se produit, toujours selon l'auteure, un peu la même chose qu'avec Cara. Nous sommes confrontées à cet éternel paradoxe : nous entendons lutter contre la réification du corps de la femme mais du même coup nous donnons du pain aux médias, aux magnats de la publicité et à l'industrie du divertissement qui ne tarderont pas à s'emparer de nos corps dénudés pour les objectiver à nouveau. Le problème c'est que cette frénésie du dévoilement sur la toile s'inscrit dans une société qui dénature et s'approprie systématiquement nos faits et gestes - même les plus politiques. Je crois qu'il est donc nécessaire de se rappeler que le partage d'un selfie sur les réseaux sociaux n'est pas nécessairement synonyme d'acte politique. Il ne garantit pas non plus la protection de celles qui ont le courage de se montrer. On le sait toutes, la réception d'un selfie n'est jamais simple à gérer. Les réactions divergent et peuvent aussi devenir carrément hostiles. Attention, je ne veux pas minimiser l'impact qu'ont eu les réseaux sociaux sur la visibilité et la reconnaissance des minorités. Je pense en revanche que les selfies, aussi engagés soient-ils, ne profitent pas à tout le monde ni n'aident à lutter contre celles qui sont moins privilégiées par notre société.

La représentation de soi sur la toile n'est pas, dans sa totalité, un outil de libération féminine. Elle étiquette le féminisme et le range dans la case « cause défendue uniquement par les femmes », en oubliant d'y inclure l'autre moitié de la planète à savoir, les hommes. La commercialisation du féminisme autour des publicités pour après-shampooing ou Tampax ne fait que renforcer cette idée selon laquelle les hommes n'ont rien à faire là-dedans. C'est en tout cas ce que dénonce McRobbie, qui voit dans le comportement de certaines féministes et universitaires contemporaines une réticence à « ressusciter et réinstaurer des termes clés comme la 'domination masculine', 'le patriarcat' et 'le pouvoir aux hommes'» jugés « trop essentialistes ». Il serait néanmoins profitable à la cause féministe actuelle de se réapproprier les combats de leurs ainées pour ne pas tomber dans l'abstraction ou pire, dans les oubliettes d'Instagram.

Si les mouvements sociaux et politiques comme le Black Lives Matter vivent très bien leur ascension en ligne et permettent à leurs acteurs de se retrouver IRL pour défendre une cause, le féminisme 'selfie' peut s'apparenter à une coquille vide. Je ne dis pas qu'il faut arrêter de poster des selfies. Juste que ce dernier n'est pas une conclusion en soi. La vague #freethenipple éclaire de manière éloquente les contradictions inhérentes au féminisme 2.0. Le mouvement apparu sur la toile qui a encouragé des millions de femmes à partager des photos d'elles topless dans le but de protester contre les politiques patriarcales d'Instagram tout refusant l'objectivisation et la sexualisation du corps des femmes. Il entend combattre le sexisme et les inégalités de sexe mais échoue à intégrer celles qui refusent de faire tomber le haut sur la toile. Il est en réalité plus excluant qu'incluant. C'est également un mouvement qui, dans le sillon des normes patriarcales, a prôné un corps nu, libéré et féminin. Mais surtout et avant toute chose un corps jeune et blanc. Il est important de reconnaître que l'auto-représentation féminine sur la toile profite en réalité à une élite, aussi exclusive et conservative que les stéréotypes qu'elle entend combattre.

Alors que faire ? Poster un selfie en solidarité au mouvement ou descendre dans la rue pour gueuler un bon coup ? Heureusement et contrairement aux filtres Instagram, vous pouvez superposer ces deux options. L'universitaire Christina Scharff a donné de nombreuses conférences en ce sens. Elle nous engage, à travers son discours, à embrasser la protestation sous ses formes les plus diverses car pour résister à quelque chose « il faut le saisir et s'en emparer. » Elle définit d'ailleurs la résistance, non pas comme « quelque chose qui vient de l'extérieur » mais bien « quelque chose qui vient de l'intérieur » et qui, de fait, est « forcément un peu salissant ». Salissant est un joli terme : si les réseaux sociaux excluent et exploitent encore notre corps, sa capacité à propager des idées à travers le monde ne peut pas être négligée. Nous ne pouvons pas accepter, en revanche, que nos voix ne soient plus entendues sous prétexte que le flot d'images les couvre. Les millions de selfies de femmes postés chaque jour nous disent une chose : la révolte gronde, à l'intérieur. Et croyez-moi, la colère ne vient pas (que) d'un disque dur presque plein. Un peu. Mais pas seulement.  

Credits


Texte : Bertie Brandes
Image via Pexels

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