A student being arrested during last year's student protests. Photography Imraan Christian.

en afrique du sud, avec la jeunesse qui résiste

Pour sa dernière série photo, Imraan Christian est allé capturer le combat de la génération Z contre un pays encore très inégalitaire.

par Courtney DeWitt
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28 Juillet 2016, 10:40am

A student being arrested during last year's student protests. Photography Imraan Christian.

L'année dernière, Imraan Christian a attiré l'attention internationale. Le photographe originaire du Cap avait couvert les manifestations étudiantes en Afrique du Sud. Ses images mettaient plus que jamais en lumière les ramifications encore bien vivaces de l'apartheid au sein de la génération « born free ». Dans les mois qui ont suivi, le jeune homme de 23 ans est devenu l'une des figures importantes de la scène locale. Sa capacité à marier l'esthétique et les idées fortes l'a fait voyager au Royaume-Uni pour documenter la tournée de Little Simz et s'octroyer au passage l'admiration de quelques superstars - A$AP Rocky pour ne citer que lui. Eh oui, le rappeur l'a récemment apostrophé, à coup de "Ur photos are amazing bro". i-D est allé s'enquérir de son dernier projet auprès d'Imraan : il est allé photographier la nouvelle génération de créatifs et d'activistes sud-africains.

Tu as grandi dans le fameux secteur des Cape Flats, au Cap. Qu'est-ce que tu as appris en grandissant dans cette atmosphère ?
Le quartier ça t'apprend pas mal de choses, la plus importante étant : "Fait ce que tu as à faire". En 6ème, mes profs et le principal de mon collège ont conseillé à mes parents de me mettre dans une école plus stricte. Ils avaient peur que je finisse dans un gang. Avec du recul, c'est sûr que mon environnement scolaire était dur, mais le fait que j'ai eu à le quitter en dit plus sur notre système éducatif que sur le banditisme.

Mes parents m'ont transféré dans une école "model-c" (un terme post-apartheid qui désigne des écoles majoritairement blanches et bourgeoises). Ces écoles, comme beaucoup d'autres structures du Cap, n'ont pas vraiment changé depuis l'apartheid. Alors on s'est moqué de mes origines sociales ; de ma manière de m'habiller, de parler, de manger, de vivre et même de respirer. Mais c'était trop tard, je m'étais déjà trouvé, j'étais un enfant de la terre, et aucun suprématisme blanc ne pouvait changer ça. Ma vie n'a été que résistance depuis. 

Dans quelle mesure les Cape Flats ont influencé ce que tu créés maintenant ?
Ils m'ont appris à me connaître moi-même. Très jeune, j'ai dû apprendre à cohabiter avec la violence. Elle était une réalité. Autant que je m'en souvienne, se battre était souvent impératif. C'est une décision que l'on prend tellement de fois qu'elle finit par devenir naturelle. Donc quand j'ai commencé à interagir avec le monde extérieur et que j'ai fait face au racisme institutionnel, aux préjugés, je n'ai pas eu le choix. J'ai été obligé de me battre, parce que ça fait partie de moi.

Comprendre cela à totalement influencé mon travail. De plusieurs manières. Notamment à la lumière des intimidations et violences policières pendant la grogne des étudiants, l'année dernière. Plus important encore, les Cape Flats m'ont permis de trouver la beauté dans la lutte : les pauvres ne font pas que souffrir, ils créent aussi. Ils aiment, ils dansent et se réjouissent. Ça fait partie de la mission que je me suis donné dans la vie, de corriger cette caricature complètement à côté de la plaque qui ne voit que les "Cape Coloured" (les métis du Cap) comme des gangsters. De montrer que nous avons, comme tous les noirs, une palette immense d'émotions, d'archétypes et de talents.

L'apartheid est une notion encore très présente dans la culture sud-africaine. Quels sont les combats menés par ta génération et qui échappent peut-être aux gens ?
La chose la plus importante pour laquelle les jeunes se battent, c'est justement cette idée que le combat est loin d'être fini - et encore plus loin d'être gagné. Cette nation sud-africaine "arc-en-ciel", c'est juste l'apartheid avec un lifting. Imagine que l'Afrique du Sud est une personne, et que les vampires de colons ont poignardé cette personne pendant 400 ans pour lui boire le sang. La génération Z veut enlever le couteau, soigner nos blessures et se relever, se tenir debout parce qu'on est "libres". Malheureusement, de nombreux facteurs se croisent - médiatiques, historiques, et culturels - et font que l'opinion publique perd son temps à débattre de si oui ou non le couteau existe. Ceux qui sont épuisés par cette discussion et réclament l'espace nécessaire pour se relever et se tenir debout sont vilipendés. Ils deviennent trop "radicaux". 

Le danseur et activiste Jarrel Mathebula. 

#Feesmustfall, c'était un grand moment. Pas seulement pour ta génération mais aussi pour toi et ton travail. Raconte-nous ce qui s'est passé après que tes photos ont été internationalement vues.
Pour moi, comme pour beaucoup d'autres, ces manifestations ont radicalisé mon âme. La résistance n'était plus une idéologie, de simples essais ou de pensées - c'était là, en action, en vrai. La police ne représentait plus ni l'ordre ni la justice. Leur brutalité a transformé les policiers en gangsters en uniformes bleus. Notre parlement n'était plus l'arme de la justice réparatrice, mais un champ de bataille. L'ironie du sort ? On était des étudiants éduqués, pacifiques et désarmés, à se battre pour une éducation libre et socialiste, ce qui avait été promis en 1994 après l'abolition de l'apartheid. Après les manifestations, ma carrière à fait une vague, disons. Les marques mainstream et conservatrices et les compagnies me trouvent trop à gauche. Mon processus créatif depuis s'est concentré sur beaucoup des créatifs, des artistes, des activistes et des compagnies underground d'Afrique du Sud, qui sont eux-mêmes considérés comme trop radicaux.

Tu es passé très vite des photos d'activistes à la tournée de Lil Simz. Tu penses que suivre des musiciens et des artistes est aussi important que ton travail politique ?
Je pense que tout ce qu'on fait est politique, parce que la sphère politique n'est pas séparée des sphères sociales et économiques. La musique a toujours été une force prédominante dans mon cheminement artistique, et Little Simz est clairement sur l'ascendant. Elle met la barre très haut, et ses concepts viennent de très loin. J'ai vraiment eu beaucoup de chance, de passer plusieurs semaines avec la SPACE AGE 101 Family. C'était génial ! Et puis, le truc vraiment fou à Londres, c'est que personne ne porte de couleurs ! C'était vraiment trippant. Tout le monde était habillé en noir, en couleurs nues, et moi j'étais là, tout seul à être tout content, tout frais, tout coloré. J'avais l'impression de faire tâche. 

Lil Simz au Cap.

Tu pense que la génération Z s'active à changer le monde, ou bien l'incertitude dans laquelle nous vivons la mène à l'apathie ?
Je pense que l'apathie est un luxe réservé à la bourgeoisie. Comment tu peux être passif quand la baraque de ton voisin est en train de brûler ? Je pense que nous, la jeunesse, nous commençons à nous trouver et à nous transformer en leaders de demain. On fait le changement - et on va continuer à la faire - rien qu'en existant. Donc pour répondre à ta question : non on ne s'active pas au changement. Nous sommes le changement. 

@imraanchristian

Le mannequin et activiste Sanele Xaba.

Le rappeur Dope Saint Jude.

Le collectif artistique ToneSociety.

L'artiste Tony Gum.

Les réalisateurs et musiciens Lebogang Rasethaba et Spoek.

Des activistes de Rhodes Must Fall.

Le designer Thabang Rabothata.

Credits


Texte Courtney DeWitt
Photographie Imraan Christian

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Afrique du Sud