les bébés rockeurs : la plus bourgeoise des contre-cultures françaises

Il y a dix ans, en 2009, la vague des « Baby Rockers » se tassait définitivement après avoir inondé la France. Retour sur un mouvement qu'on a adoré détester – ou l'inverse.

par Antoine Mbemba
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28 Janvier 2019, 9:34am

Si je vous dis Naast, Brats, Second Sex, Shades ou Plasticines, ça vous dit quelque chose ? Ce sont les noms de tous ces groupes nés au milieu des années 2000 dans des garages parisiens ou banlieusards. Des groupes portés par l’ennui ou l’ambition de jeunes nourris aux riffs des Ramones ou des Whites Stripes. En 2007, le monde (Paris, au moins) leur appartient. Ce sont les babys rockers – des bébés pour toujours, puisque deux ans plus tard leur règne touche à sa fin.

Mais pour l’instant, alors que Nicolas Ier débute son règne, que la crise économique mondiale pointe son nez, que Mika domine les charts et que la jeunesse est encore libre de l’emprise d’Instagram, ce sont eux qui font bouger Paris. Qui réunissent une foule homogène au Tryptique, par exemple, tous les vendredis pour les soirées « Rock’n’Roll Friday ». On vient y voir The Parisians, notamment, le groupe dont tout le monde parle à l’époque. Ils ont déjà fait la première partie des Libertines, ont le même âge que leur public et semblent vivre leur instant de gloire. Dans l’intérieur étroit de la salle qui deviendra un an plus tard le Social Club, les dégaines glissent du casual chic au dandy poussé. Les franges sont uniformes et unisexes, le perfecto se porte avec un jean serré et des chaussures pointues. Sur scène, de jeunes hommes tiennent la guitare comme Pete Doherty et chantent comme Julian Casablancas.

Spectateurs et musiciens, tous font partie de ce même mouvement de jeunesse que les labels se disputent et que les cours de lycée adulent ou détestent. Ils réécrivent un passé glorieux, distordu parce qu’ils ne le connaissent qu’en photo ou mp3. Ils ont tous en commun la pointe d’arrogance qu’il faut, l’élégante insouciance du jean-foutre et les références musicales plaquées au corps pour toucher néophytes et darons nostalgiques. Parmi les adultes immédiatement charmés : un certain Philippe Manœuvre, gardien du temple rock en France et rédacteur en chef de Rock & Folk. Sous son impulsion, depuis 2005-2006, le magazine parraine le mouvement des bébés rockeurs et remplit ses colonnes des aventures nocturnes de ses jeunes figures. Comme d’autres, il croit voir là un nouveau mais profond souffle rock ; le vent rebelle qui manquerait à une France sarkozyste.

Forcément, dans un contexte de France post-émeutes des banlieues de 2005, la rébellion (et la jeunesse) est toujours plus agréable quand elle est (plus ou moins) artistique, (majoritairement) blanche et (souvent) aisée… un peu plus docile, en fait. La dernière fois que le rock a été rebelle, c’était avant les yéyés, quand les blousons noirs affolaient la France. La juvénile insouciance, ça les bébés rockeurs la portent jusqu’à leur nom. Mais en réalité, le cuir de la révolte a changé d’épaules. Il brûle des voitures et possède un flow plus saccadé. Le mouvement des bébés rockeurs a été l'occasion parfaite de regarder ailleurs et de retarder le moment inévitable où la nouvelle vague rap allait tout emporter.

« Les bébés rockeurs formaient un mouvement bourgeois, parce que tout le monde n'avait pas les mêmes chances d'y accéder. »

Dans un article de Tsugi qui tirait déjà en 2016 l’héritage des baby rockers, Philipe Manœuvre revenait justement sur ce grief classiste qu’on leur a fait à l'époque : « Les thèmes de l’exposé étaient récurrents : ce sont des fils de bourgeois. C’était un mensonge. Comme dans chaque mouvement de jeunesse, il y avait de tout, des fils de flic, de journaliste, de chauffeur de taxi. » Bourgeois, peut-être pas dans tous les recoins, mais le bébé rockeur qui plaisait à Philman et à ses sauteries du Tryptique était le même que celui du « teen-movie » LOL : mec, blanc, bourgeois et parisien. Et c’est justement cette notion d’exclusivité qui a fait le succès (et la chute) du mouvement.

C’est ce qui, moi, a pu m’attirer à l’époque. Ce qui a pu me faire chiner des bottines et foulards de lord en friperie pour m’extirper de ma banlieue le week-end et me mêler discrètement à ceux dont les parents payaient 300 euros le perfecto. À cette population qui connaissait Paris mieux que moi. Me saper en bébé rockeur, c’était accéder à quelque chose d'incompréhensible jusque-là, une nouvelle géographie intangible, interdite. Mon Tout ce qui brille à moi. Il suffisait de gommer un peu de naturel, retenir les « wesh » à chaque coin de phrase et réviser ses classiques rock. S'oublier pour plaire à un mouvement dont la diversité tenait après tout en un membre métisse des BB Brunes et le trio féminin des Plasticines. En cela, oui, les bébés rockeurs formaient un mouvement bourgeois, parce que tout le monde n'avait pas les mêmes chances d'y accéder.

Le plus amusant dans tout cela, c’est qu’il se construisait en France, à peu près au même moment, un autre mouvement et d’ampleur bien supérieure, celui de la tecktonik. Objet du même rapport amour-haine populaire et médiatique, il avait pourtant pour lui une mixité sociale bien plus avantageuse. L’uniforme prévalait aussi, mais tout le monde pouvait s’y glisser. Le QG de ses danseurs aux bras fous et aux mulets décomplexés, c’était le Métropolis, boîte immense localisée… à Rungis, en banlieue pas si proche. Tout est dit. Plus égalitaire, beaucoup plus paritaire, plus ethniquement et socialement variée, la tecktonik a peut-être été la réponse en temps réel à l’exclusivité des bébés rockeurs. Voilà les deux derniers mouvements de la jeunesse à avoir eu en France des contours aussi précis et critiqués.

« Les baby rockers n’ont jamais su déborder, parce que le futur ne les intéressait pas, parce que le confort d’une classe est dur à quitter, parce que leur « mécène » était un journaliste parisien de 50 ans et parce que leurs modèles étaient fixes dans le temps. »

Chacun se fera son avis sur l’héritage musical des bébés rockeurs. On s’accordera souvent à dire qu’il est minime. La fin du mouvement vient aussi de là : d’un calque trop usé par les groupes pour copier leurs idoles. Des groupes qui, à l’exception des BB Brunes qui ont su se transformer en un phénomène musical plus large, n’auront jamais su se réinventer après les premiers disques. Mais cela ne veut pas dire que les bébés rockeurs n’ont pas joué un rôle important.

Le contexte pré-réseaux sociaux dans lequel le mouvement des baby-rockeurs est né a fait d’eux la dernière contre-culture française « à l’ancienne », qui se retrouvait dans des bars et salles open-mic, qui ne vivait quasi exclusivement qu’IRL. Ces rockeurs en herbe se suffisaient à eux-mêmes. Si la curiosité ne leur venait pas, il pouvaient vivre heureux dans la méconnaissance la plus totale des émules qu’ils avaient créé jusqu’en Province. En comparaison, le mouvement tecktonik était beaucoup plus conscient de son temps et n’aurait jamais eu la même force sans des vidéos pixélisées publiées quotidiennement sur YouTube, créant chaque semaine de nouvelles idoles. Les baby rockers n’ont jamais su déborder, parce que le futur ne les intéressait pas, parce que le confort d’une classe est dur à quitter, parce que leur « mécène » était un journaliste parisien de 50 ans et parce que leurs modèles étaient fixes dans le temps.

Si aujourd'hui la jeunesse répond généralement « un peu de tout » quand on lui demande ce qu'elle écoute, si elle s'accroche à internet comme à un deuxième cerveau pour se créer chaque mois ses nouvelles contre-cultures personnalisées et si la banlieue lui paraît plus attractive que l'intra-muros, c'est peut-être un peu grâce à leur « échec ». Alors merci, les gars. Merci d'être restés des bébés – c’est grâce à vous qu’on est devenus grands.

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