certains oscars seront remis pendant la pub (et c'est une très mauvaise nouvelle)

L'Oscar du meilleur montage, de la meilleure photo, du meilleur maquillage/coiffure et du court-métrage seront attribués pendant la pause pub – une marque de dédain pour tous les artistes de l’ombre.

par Christina Newland
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18 Février 2019, 10:22am

Cette semaine, l’Académie des Arts et des Sciences du cinéma a annoncé que 4 remises de prix seraient coupées de la retransmission de la cérémonie. Le meilleur montage, la meilleure photographie, ainsi que le meilleur maquillage/coiffure et le meilleur court-métrage en live action seront – pour la première fois de l’histoire des Oscars modernes – remis pendant les coupures publicitaires. Il a ensuite été précisé que des versions écourtées de ces remises de prix seraient disséminées tout au long de la retransmission sur ABC, ce qui n'a pas empêché l'industrie de réagir de manière prompte et furieuse.

Spike Lee, Alfonso Cuarón, Guillermo del Toro et Russell Crowe n’ont pas caché leur désapprobation, et on aurait bien de la peine à trouver ne serait-ce qu’une voix s’élevant en faveur de la décision. S'ils peuvent sembler anodins pour de nombreux spectateurs, le montage et la photographie sont pourtant essentiels au septième art. Ce sont les gens qui filment – littéralement – et assemblent les films que nous aimons.

Il y a une centaine d’années, un monteur pouvait finir avec les doigts en sang à force de couper et de recoller sans arrêt, la faute aux éclats de celluloïde se logeant sous ses ongles. En 2019, grâce à un impressionnant arsenal technologique, le travail est bien moins sanglant, mais il requiert tout de même de rester assis dans une chambre obscure 16 heures par jour, parfois des mois durant. Les directeurs de la photographie qui filment et aident à concevoir l’esthétique et la composition de l’image collaborent étroitement avec le réalisateur. À partir de là, il devient très compliqué de minimiser l’un de ces rôles.

Historiquement, les directeurs de la photo sont des inventeurs et des innovateurs. Dans les années 1940, Gregg Toland, le cameraman de Citizen Kane, a inventé la profondeur de champ, la possibilité de faire simultanément la mise au point sur chaque plan d’une image. Jack Cardiff est devenu le maître de la Technicolor, perfectionnant les codes couleurs de films tels que Les Chaussons Rouges grâce à ses connaissances en peinture et en histoire de l’art. James Wong Howe a sublimé l’éclairage dramatique du film noir et créé une version primitive du caméscope, avec lequel il faisait du roller pour se rapprocher au maximum des plans qui l'intéressaient. Avant qu’ Easy Rider ne soit tourné en 1967, les cinéastes essayaient d’éviter le reflet de la lentille lorsqu’ils filmaient au soleil – mais le directeur de la photo Harrison Arnold l’a, lui, accueilli chaleureusement, lançant une tendance qui continue de perdurer. Aujourd'hui, les champs de la 3D et du digital avancent, et les vainqueurs les plus récents de cette catégorie des Oscars reflètent ce basculement technologique : Emmanuel Lubezki pour Gravity, Robert Richardson pour le film en 3D Hugo Cabret, et Claudio Miranda pour L’Odyssée de Pi, d’Ang Lee.

Quel raisonnement se cache donc derrière cette décision ? Il est probable que John Bailey, le président de l’Académie, qui est à l’origine de cette déclaration, ait eu l’intention de raccourcir la (bien trop longue) cérémonie, en espérant voir augmenter le nombre de ses spectateurs. Après l'envoi d'une lettre de protestation dont Quentin Tarentino, Dee Rees et Martin Scorsese ont été signataires, la colère est devenue difficile à ignorer. Quant à la question de savoir si l’académie va rétropédaler, cela semble improbable – jusqu’ici, ils tiennent bon. L’an dernier, l’idée d’ajouter une catégorie « Meilleur Film Populaire » avait suscité l’indignation publique, et cette année, l'Académie est revenue sur sa décision d’inclure deux performances musicales en direct. Pourtant, il semblerait qu'un changement de cet ordre garde plus de chances d'être bien accueilli que celui qui annule les contributions des artisans de l’ombre les plus essentiels au cinéma.

Les raisons à poser problème sont nombreuses. Ces individus, qui ont tendance à naturellement s’effacer, sont rarement mis sous les feux des projecteurs. Inscrire leurs noms dans les esprits des spectateurs permet de préparer le futur de la profession, tout en leur donnant la légitimité et la reconnaissance qu’ils méritent. Au-delà de ça, comme le souligne la journaliste de The Playlist, n'est-ce pas une nouvelle manière d'invisibiliser les femmes et les personnes non-blanches, déjà peu présente dans la cérémonie à proprement parler ? L’an dernier, la directrice de la photographie de Mudbound et de Black Panther Rachel Morrison est devenue la première femme de l’histoire des Oscars à être nominée pour son travail dans la catégorie Meilleure Photographie.

L’envers du décor, c’est que le montage a longtemps été une discipline dominée par les femmes, principalement parce qu’au début du 20 e siècle, on y accordait peu d’importance et qu’on le traitait comme un simple aspect de la ligne d’assemblage. Mais des femmes comme Thelma Schoonmaker (Raging Bull, Les Affranchis, Le Loup de Wall Street) et Anne V. Coates (dont l’incroyable carrière va de Lawrence d’Arabie à Cinquante Nuances de Grey) ont fini par devenir les monteuses les plus réputées d’Hollywood. Si nous voulons continuer à saluer la réputation de l’une des disciplines les plus féminines d’Hollywood, la meilleure façon de s’y prendre n’est clairement pas de couper la remise de prix de la retransmission.

Il est devenu une tradition annuelle pour les acteurs de l’industrie cinématographique de dénigrer les Oscars et de se demander pourquoi les médias leur accordent encore une telle importance alors qu’ils ont été autant à côté de la plaque, guindés et élitistes par le passé. Certains les défendent sur la base de l’indéniable travail de l’Académie pour la préservation et l’histoire du cinéma. D’autres saluent les – occasionnelles – excellentes décisions (décerner le prix du Meilleur Film à Moonlight, par exemple) et semblent oublier les autres. D’autres encore – et ceux-là sont les plus nombreux – pensent que les Oscars sont un baromètre de ce qui sera accepté dans le futur, ou qui indique à quel point l’industrie est progressiste. Mais le fait est que pour de nombreux spectateurs profanes qui souhaitent simplement savoir quel film a raflé les prix les plus connus, il est plus simple d’aller droit à l’essentiel.

En laissant de côté ces disciplines essentielles, on réduit d’autant leurs chances d'être remarquées, appréciées et convoitées. Dans ce cas, que reste-t-il du cinéma ?

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