Photographie : Camille Bokhobza

le villejuif underground est le plus progressif et bordélique des groupes indés français

Trois instrumentistes parisiens associés à un fantasque chanteur australien, c’est le secret d’un groupe libre, capable de revendiquer l’héritage de Gong et de The Fall, et de s’excuser en chanson d’avoir mis John Cale en pétard.

|
01 février 2019, 9:46am

Photographie : Camille Bokhobza

Les quatre n’habitent plus Villejuif, ne se revendiquent pas du Velvet et ne seront peut-être bientôt plus underground. Ou alors pour prendre le métro. Peu importe car l’essentiel est là : le Villejuif Underground n’a rien perdu de sa singularité et de son charme tout bordélique sur son deuxième album. Accueilli à bras ouverts par Born Bad Records, le groupe ne répond en rien au cahier des charges du label indépendant parisien, souvent abonné au garage-rock décapant, à la cold-wave et à la pop psyché. Impossible de taxer le Villejuif Underground de sonner passéiste ou nostalgique tant sa formule (le mot rock semble ici réducteur) doit à une énergie née de l’assemblage d’un bric-à-brac quasi enfantin, au service d’un poète lunaire aux idées fantasques et farfelues pour les cartésiens que nous sommes.

Le Villejuif Underground n’est pas à prendre comme un groupe tricolore mais comme l’association de trois musiciens français à un auteur chanteur australien. Là où les textes comptent pour du beurre, voire du yaourt, pour nombre de rockers de chez nous, Nathan Roche y consigne ses passions, ses observations du quotidien, ses petites aventures nées de son parcours d’expatrié du pays des kangourous dans celui du saucisson.

Auteur sous son nom d’une multitude de disques lo-fi et de romans, il est celui qui donne son âme au groupe, slacker groovy d’une country urbaine brinquebalante où seule la boite à rythmes offre des gages de solidité. Personnage cool et sincère – comme le vaste continent à l’habitude de nous en envoyer, d’Alex Cameron à Jack Ladder en passant par les zozos de King Gizzard & the Lizard Wizard – le routard Nathan Roche nous livre les secrets de la création de When Will the Flies in Deauville Drop?.

Le Villejuif Underground, Camille Bokhobza
Photographie : Camille Bokhobza

D’où vient le titre du nouvel album ?

C’est extrait d’une chanson dont voilà toute l’histoire. Je suis aussi écrivain, j’écris des romans, et le père de Thomas, notre guitariste, possède un appartement en Normandie, à Trouville. Un été, j’y suis resté une semaine et j’en ai profité pour visiter Deauville. Mais sur la plage, c’était difficile d’être au calme car plein de mouches volaient. Les seuls moments de tranquillité, c’est quand elles restaient sur le sable. C’est devenu une métaphore : quand va-t-on pouvoir être tranquilles ?

Personne ne prête trop attention aux textes en anglais des groupes français. Comment viennent les tiens ?

C’est vrai que j’écris des textes très personnels. Ça date de mes groupes précédents en Australie. La différence, c’est qu’à l’époque, j’écrivais en m’accompagnant d’une guitare, donc avec plus de pauses. Maintenant, j’écris en m’appuyant sur une boîte à rythmes et ça me donne plus de liberté. Après, ce n’est pas difficile, les textes viennent tout seuls, par exemple quand je fais du vélo. Et j’en fais souvent. Comme je le disais, j’écris aussi des romans, ce qui représente un travail énorme. Alors qu’une chanson ne prend que deux minutes à écrire. Maintenant que je vis en France, je n’ai pas beaucoup d’amis avec qui parler anglais. La plupart du temps, je ne parle qu’en français. Alors quand je suis seul, je me parle beaucoup et ça me donne beaucoup d’idées pour les textes.

On y croise beaucoup de personnages. Les vraies personnes t’inspirent ?

Oui. Par exemple, John Forbes, qui donne son nom au premier titre, est mon poète australien préféré. À un moment de sa vie, il a vécu à Townsville, la ville où j’ai grandi, dans une région tropicale. Quant au JC de « I’m Sorry JC », c’est John Cale. C’est une histoire qui date de l’époque où j’étais à la fac à Townsville. Le prof m’a mis une mauvaise note à une rédaction et j’ai décidé de partir. J’ai pris un bus pour Brisbane y retrouver un ami. Là, on a fumé du shit et bu des bières pendant une semaine, et un soir, John Cale jouait dans une salle, le Tivoli. Je n’étais pas un grand fan de Lou Reed mais j’adorais les disques solos de John Cale comme Fear, Paris 1919… Au concert, j’étais complètement défoncé, juste face à la scène avec mon ami, dans cette salle de 400 personnes. Et à un moment, Cale annonce une chanson comme ça, de façon grave : « Je la dédie à un ami qui nageait dans l’Hudson et n’est jamais revenu… ». J’ai pris ça pour une blague et j’ai éclaté de rire, au beau milieu du public silencieux. John Cale m’a regardé, puis s’est tourné vers son groupe, consterné. J’ai crié : « I’m sorry! I’m sorry! ».

Ta chanson « Bataclan » refuse aussi d’être un hommage.

Oui, le refrain c’est « Ce n’est pas une chanson pour le Bataclan / Mais je ne supporte pas un homme avec du sang sur les mains ». Ce n’est pas une chanson politique mais plutôt une réaction humaine face au drame.

Quant à ta déclaration d’amour à Pernety (« I Love Pernety »), c’est un quartier de Paris qui te plait ?

J’ai vécu pendant quelque temps rue Bobillot, près de la place d’Italie, et la rue arrive de l’autre côté vers Pernety. Un jour que je marchais dans la rue, je me suis dit que ce n’était pas un quartier extraordinaire mais qu’il méritait une chanson.

Les lieux t’inspirent beaucoup, c’est quoi le château hanté de la dernière chanson ?

Il n’existe pas. Le texte parle de moments pendant de longues tournées du Villejuif où tout le monde se parlait en français et je me sentais complètement perdu. Maintenant, je comprends mieux la langue mais à l’époque, pas du tout. Quand on me demandait ce qu’était pour moi la vie en France, je répondais que c’est comme un château hanté. C’est comme si les gens parlaient dans une autre gamme musicale. Le château représente un truc très beau mais parfois, je me sens un peu détaché, j’ai peur, je me sens perdu.

Sur le premier album, un titre évoquait le village marocain de Chefchaouen, tu connais ?

Oui, j’y suis allé trois fois. C’est un coin incroyable, mystique, très beau. J’ai passé beaucoup de temps au Maroc, tu peux trouver des billets d’avion pour 10 ou 20 balles. J’adore d’autant plus que je parle mieux français et que les jeunes parlent lentement. C’est un pays génial à visiter, la vie est calme.

Tu vis maintenant à Marseille, les autres membres un peu partout, comment faites-vous pour répéter ?

En fait, on ne répète jamais. Quand nous avons une nouvelle chanson, on l’essaye en direct sur scène. Parfois, ça tourne au désastre. Le public se demande quelle est cette horreur, pourquoi on n’a pas répété. La vérité, c’est qu’on a la flemme.

En cas de succès, serais-tu prêt à être moins underground ?

Je ne suis pas du tout carriériste. Mais le succès me fait moins peur que quand j’étais jeune. Je me fous de l’image, j’ai un grand appétit d’expériences. Si on peut faire des tournées dans des pays lointains, tant mieux, et ce sera plus facile si on a plus de succès. Mais si ça doit s’arrêter demain, ça s’arrêtera demain…

Il y a chez vous une liberté rare, qu’on trouve aussi chez les Anglais de Fat White Family, tu aimes ce groupe ?

Je ne le connaissais pas jusqu’à il y a six mois. On était en tournée dans le camion et on m’en a parlé, j’ai écouté et ça m’a tout de suite fait penser aux Country Teasers, un groupe écossais des années 90 que j’adore, lui-même inspiré par The Fall. En écoutant Fat White Family, j’ai tout de suite compris leur enfance qui doit ressembler à celle que j’ai vécue. Nous devons aussi avoir les mêmes sources d’inspiration.

Alors justement, quelles sont-elles chez toi ?

Beaucoup de country comme Townes Van Zandt, Skip Spence… J’ai commencé la musique dans un groupe expérimental free-jazz et c’était compliqué pour moi de jouer. Vers 14 ans, j’ai découvert le rock progressif avec King Crimson, Van Der Graaf Generator, Emerson Lake & Palmer... et ça a été la révélation. Ensuite, je suis tombé sur la pop plus expérimentale comme Kevin Ayers, les premiers Brian Eno, puis John Cale. Je me souviens de l’album live June 1st, 1974 avec Brian Eno, John Cale, Kevin Ayers, Nico et Robert Wyatt à la batterie, c’était le concert de mes rêves. Avec eux, ça devenait possible de réaliser de la pop avec des idées abstraites. Ça m’inspire encore maintenant, comme le post-punk mais c’est autre chose. Le punk avec des idées expérimentales, c’était plus intéressant que le punk.

Comme The Fall que tu évoquais ?

Oui exactement. Mark E. Smith était un type très ouvert d’esprit, influencé par la science-fiction, Philip K. Dick autant que par les banalités de la vie, le krautrock ou le prog-rock. Ça démontrait une super ouverture d’esprit. J’ai du mal avec les groupes fermés sur un seul style de musique. Pour moi, ce serait comme une prison.

Tu trouves que dans la scène actuelle, trop d’artistes sont repliés sur un style ?

Oui mais ce n’est pas vrai pour tous. Par exemple, j’adorais Cheveu chez Born Bad, un des deux groupes français avec Sister Iodine que je connaissais quand je vivais en Australie. C’est bizarre pour moi car là-bas, il y a 1000 groupes incroyables que tu peux découvrir chaque soir de la semaine. J’ai gardé cet état d’esprit des musiciens australiens qui jouent pour rien, en faisant les disques eux-mêmes pour n’en vendre que vingt. En France, c’est différent. C’est peut-être pour ça qu’on est un groupe unique ici. C’est marrant car en Australie, j’ai rencontré Daevid Allen de Gong six mois avant sa mort. J’étais fasciné par cet Australien, qui, arrivé en France, avait fondé un groupe, joué à Saint-Tropez dans la maison de Brigitte Bardot…

Au final, j’ai vécu la même chose au bout de six mois en montant un groupe même si je n’ai pas joué chez Brigitte Bardot ! Il jouait dans Soft Machine avec Robert Wyatt et Kevin Ayers, mais un visa pour l’Angleterre lui a été refusé. Vu qu’il lui était possible de rester en France, il y a fondé Gong. Quand j’ai rencontré Adam Karakos, le bassiste de Villejuif Underground, je lui ai demandé s’il connaissait Gong et il m’a répondu que oui. En fait, il est le fils Jean Karakos, qui a produit les disques de Gong. C’est donc incroyable. J’ai dormi trois nuits chez Daevid Allen et en arrivant à Paris, je tombe dans la maison du fils de Jean Karakos, avec au sous-sol le synthé du mec de Gong.

Que penses-tu de la scène rock française ?

Les groupes qui chantent en français sont ceux qui m’intéressent le plus comme Ventre de Biche, Noir Boy George… Depuis que je vis ici, la musique expérimentale me frappe et c’est d’elle que j’apprends le plus. Quand je vais à des concerts, avec Villejuif on va voir du rock mais quand je suis seul, je m’intéresse à ce que fait l’association Non-Jazz par exemple. Nous avons beaucoup d’amis dans la scène rock française mais je suis plus connecté avec la scène australienne. La différence, c’est que je peux y donner des concerts dans quatre villes toutes séparées par quinze heures de transport alors qu’en France, on a déjà pu jouer dans cinquante villes. Tu sens tout le monde intéressé par la musique, ça me semble hallucinant et excitant de pouvoir donner des concerts au fin fond de la Mayenne. Dans les petites villes d’Australie, les gens s’en foutent de la musique. Là-bas pour un gars, c’est « tu gagnes de l’argent, tu fais l’amour avec ta femme, puis tu meurs ». L’Australie est un pays jeune et n’a pas toute l’histoire que possède la France.

When Will the Flies in Deauville Drop? Sortie le 1er février sur Born Bad Records.

Retrouvez Le Villejuif Underground pour la release party de leur nouvel album à la Station Gare des Mines le 5 mai 2019.

Retrouvez i-D sur Facebook, Instagram, Twitter et Flipboard.