Maison Margiela Haute Couture automne/hiver 2017,
Marques'Almeida automne/hiver 2016, Balenciaga automne/hiver 2017

doudounes, TN et lunettes futuristes : la mode ne s'est jamais remise du bug de l'an 2000

Il n’existe qu’un seul antidote à l’incertitude de notre époque : un shot d’optimisme rétro-futuriste sauce 2000.

par Aleks Eror
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12 Octobre 2017, 8:52am

Maison Margiela Haute Couture automne/hiver 2017,
Marques'Almeida automne/hiver 2016, Balenciaga automne/hiver 2017

2017 restera l'année où nous avons pris violemment conscience du chaos dans lequel le monde était empêtré. Malgré leurs hautes études, leurs connaissances pointues et leur expertise professionnelle, les gens censés avoir réponse à tous les problèmes de la planète ont eu fatalement tort, à tous les coups.

Prédire le futur à un moment aussi incertain que celui-ci est au mieux idiot, au pire follement arrogant. Mais bien heureusement, on peut toujours compter sur quelques invariables ; des inévitabilités presque réconfortantes : comme l'aube suit la nuit et l'été se fond en automne, le cycle de la mode continuera de tourner sur lui-même. Et maintenant que l'industrie a usé l'esthétique des années 1990 jusqu'à la corde, il va falloir se préparer à l'inévitable revival de la décennie 2000.

Les signes avant-coureurs sont là, présents un peu partout depuis une bonne année. L'hiver dernier a été couronné du succès de la doudoune, une tendance que l'on s'imagine mal arriver à son terme si l'on en croit les températures à venir et la doudoune argentée récemment dévoilée par Supreme. Sur les mannequins du défilé automne/hiver 2017 de Balenciaga, sur les épaules des fashionistas géorgiennes ou celles du journaliste mode de 032C Matt Goering, les fringues ressemblent de plus en plus aux costumes de Matrix. Et récemment, la Air Max 97, totem ultime du futurisme sauce 2000, était rééditée pour les 20 ans de sa sortie – sans parler de Nike TN, qui vit une joyeuse renaissance.

C'est toujours très étrange d'observer le style du passé se réanimer au présent. Mais ici la bizarrerie est encore plus prononcée. La mode des années 2000 est en total décalage avec notre contexte moderne – elle était le produit de circonstances historiques incomparables et d'un engouement pour le futur qui nous semble pour le moins naïf aujourd'hui, au lendemain des déconvenues politiques de 2016 et 2017.

The Institute for Y2K Aesthetics, un Tumblr compilant avec nostalgie le langage visuel de l'époque, décrit les années 2000 comme « un moment où incarner le futur consistait à porter des pantalons en cuir moulants, du fard à paupière argenté, des vêtements brillants, des lunettes de soleil multicolores et une tonne de gadgets. » C'était une période baignée d'optimisme. La démocratie libérale pointait le bout de son nez, les nouvelles technologies étaient la promesse d'un futur plus simple et les gens avaient juste hâte de quitter par la grande porte un siècle marqué par deux Guerres Mondiales, de nombreux génocides et la menace – encore présente, pour le coup – d'une catastrophe nucléaire. Ne restait que la promesse d'un nouveau millénaire, tout étincelant.

L'année 2000 était palpable avant son 1er janvier, et même si les voitures volantes étaient encore réservées aux films de science-fiction, les gens ont rapidement tenté d'imaginer en images et en vêtements une vision du futur, en s'habillant comme si nous y étions déjà. Le futurisme finit toujours par devenir risible quand on se retourne dessus, des années plus tard, mais il y a quand même une vertu progressive inhérente à ce besoin de prédire le futur. Et le simple fait que le futur ait été le thème majeur de cette époque nous rappelle à quel point cette période était pleine d'un espoir assumé. Un espoir rapidement fauché le 11 septembre 2001, quand le bruit assourdissant de deux avions plantés dans le World Trade Centre est venu nous réveiller en sursaut de notre rêverie 2000.

D'une certaine manière, c'est à ce moment-là que le futur – notre présent, donc – a commencé. La suite a été amère : des conflits en Afghanistan, en Irak, des crises économiques et financières sans précédents, des attentats, le Brexit, Trump… Le 21 ème siècle que nous avions collectivement imaginé n'a jamais vu le jour. Plutôt que d'être une force libératrice comme les techos le prédisaient à l'époque, la technologie est devenue l'instrument d'une oppression nouvelle. Instagram nous pompe et détruit notre santé mentale, Snowden nous a expliqué en quoi Facebook était un cauchemar digne d'Orwell et nos smartphones ne servent finalement qu'à nous pister. Et puis, alors qu'on frissonne en prenant conscience qu'un mec comme Donald Trump a accès aux codes nucléaires américains, le scénario de Docteur Folamour paraît de moins en moins satirique. Et plutôt que d'incarner le futur, on en a peur, on se recroqueville en se rattachant au maigre espoir d'être proprio un jour d'une belle maison de banlieue.

Ces circonstances pessimistes se ressentent dans l'air du temps. L'ironie est devenue à la mode, jusqu'à en oublier qu'elle est souvent une marque réactionnaire. Comme le souligne cet article du New York Times : « L'ironie est inattaquable, parce qu'elle s'est conquise elle-même. L'ironie sert de bouclier à la critique… elle est le mode de self-défense ultime, qui permet aux gens de se dédouaner de toute responsabilité, de tout choix, esthétique ou autre. » À l'inverse, la décennie 2000 était fondamentalement candide, parce que par définition, toute personne essayant de prédire le futur se risque au ridicule si elle se trompe dans les grandeurs.

La mode « moche », plutôt en vogue en ce moment, est aussi une forme de réaction. Plutôt que d'essayer de transcender les standards de beauté qui prévalent, elle s'élève contre eux. Elle utilise la contradiction pour masquer un défaitisme intégré qui est symptomatique de notre époque : face à un futur à ce point incertain, nous sommes par contre sûrs d'une chose, nous allons être la première génération depuis la Seconde Guerre Mondiale à être plus pauvre que nos parents. Non seulement la chance semble nous avoir quittés et on a l'impression d'être tombés au mauvais moment, mais tout le système semble gangréné par cela. Résister au pessimisme dans de telles circonstances est presque impossible, alors on ne se surprend que très peu de voir notre époque éviter tranquillement la positivité.

La mode des années 2000 n'a sûrement rien à voir avec le présent, mais c'est exactement pour ça que son revival est vital. Vu l'horizon morne qui se dessine devant nous, une telle source d'évasion ne nous fera pas de mal. Singer les attitudes de cette période et se draper de l'optimisme qui la définissait est un jeu de rôle réconfortant à un moment où il semble beaucoup plus dur de regarder vers l'avenir que de se retourner vers le passé.

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