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      cinéma Marion Raynaud 9 juin 2017

      héléna klotz interprète le romantisme de koché dans dream baby dream

      La réalisatrice française a prêté son regard à la créatrice Christelle Kocher pour illustrer sa collection printemps/été 2017. De cette rencontre sont nées deux vidéos – aussi sentimentales que brutales. i-D les a rencontrées pour parler de mode, de cinéma et de leur engagement poétique.

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      Une bande de filles intenses s'embrassant sur un air d'Aamourocéan : voilà le pitch de Dream Baby Dream, le duo de clips présenté par la marque Koché pour illustrer sa collection printemps/été 2017. Familière des rêves cotonneux depuis son long-métrage L'âge atomique, Héléna Klotz a réalisé ces deux films pour la créatrice Christelle Kocher, scellant l'aboutissement d'une collaboration intime, née en 2014. À cette époque, Christelle envisage de lancer sa propre marque. Héléna, elle, est en plein tournage de L'âge atomique et se demande comment habiller l'un de ses personnages. Dans une intuition qui se révélera juste, la créatrice lui livre ses idées. Peu de temps après, c'est Helena qui l'incite à faire confiance à son instinct : Kocher doit s'écrire avec un accent aigu. Loin de la rigueur du storyboard, elles ont travaillé pour Dream Baby Dream dans un état similaire, celui de l'impulsion.

      Porté par un romantisme brutal, Dream Baby Dream suit les errances nocturnes d'une jeunesse en quête d'infini. Pour faire écho aux gouttes scintillantes de Koché, Héléna Klotz a déplacé des starlfilters sur du bitume et confié à Krampf le soin d'interpréter une chanson d'amour. Cela donne quelques minutes de vertige, d'extase et de mélancolie - plaquant le film de mode pour l'ampleur du sentiment.

      Dans un dialogue où les mots ricochent avec une infinie justesse, Christelle Kocher et Héléna Klotz ont évoqué pour i-D ce qui les inspire. Du spleen révolté de la jeunesse à la force de transgression du sentiment, elles révèlent les contours de leur engagement poétique. 

      Comment vous êtes-vous rencontrées ?
      Christelle : J'ai d'abord rencontré Ulysse, le frère d'Héléna, qui travaillait au théâtre sur des projets avec Julien Lacroix, mon petit ami.

      Héléna : Julien, le petit ami de Christelle, a joué dans un film de mon père qui s'appelait La question humaine.

      Christelle : On s'est rencontrées à un dîner. T'étais en plein tournage de L'âge atomique et tu bloquais sur les costumes.

      Héléna : Je me souviens avoir décrit le personnage à Christelle et elle m'a dit : « prends-lui une chemise un peu dandy et un perfecto. » Je l'ai fait, et ça a marché. Tu te souviens ?

      Christelle : Et un foulard ! Pour en faire un dandy hors du temps.

      Héléna : C'est aussi arrivé au moment où tu commençais à penser à Koché tout en travaillant encore sur d'autres marques.

      Christelle : Tu m'as beaucoup encouragée et ça a été un déclencheur. C'était au moment où toi aussi tu travaillais pour plein de gens, où on sentait toutes les deux que c'était le moment de se lancer.

      Comment est venue l'idée de collaborer ?

      Héléna : Je suis venue au studio avant même qu'il y ait des vidéos. J'ai tout de suite été admirative de ce que Christelle avait créé en si peu de temps.

      Christelle : Mais c'est même toi qui as déclenché le nom de la marque ! J'hésitais entre plusieurs options et un jour je suis rentrée de New York en disant « ce sera Koché. » Mon petit ami, mes proches : tout le monde pensait que c'était une mauvaise idée. La seule dans qui m'a conseillé de foncer c'était Héléna ! Quelques mois plus tard, pour mon premier défilé aux Halles, on travaillait déjà sur une petite vidéo ensemble.

      Héléna : C'était pas un projet de la même ambition, on recherchait une autre esthétique donc on a filmé avec un portable, en journée, sans lumières. C'était une approche que je ne connaissais pas du tout et j'aimais bien l'idée que Christelle me fasse bouger par rapport à mon point de vue sur l'image.

      Christelle : Pour Dream Baby Dream, on a pensé que ce serait bien d'aller vers quelque chose d'un peu plus écrit, de se rapprocher d'un format cinéma. On a essayé de trouver une fréquence qui collait aux vêtements et à nos deux univers.

      Qu'est-ce que le film de mode et en quoi votre travail s'en affranchit ?
      Christelle : On n'a pas approché le projet comme un film de mode, ni comme une narration mais plutôt comme un feeling incarné par des personnages. On voulait un regard sur la jeunesse, un regard sur Paris.

      Héléna : On voulait parler d'un état romantique, dans lequel l'habit soit presque une armure. Koché embellit d'une manière vraie, assez frontale. Je l'associe vite à un baiser, à deux filles qui s'embrassent.

      Christelle : C'était la clé d'entrée sur le film. Je ne voulais pas montrer de looks du défilé, j'ai fait des looks comme pour un film.

      Héléna : D'ailleurs, les filles ne portent pas que des vêtements Koché. L'idée c'était plus de se demander ce que portaient quatre filles qui se retrouvent, pas de dire qu'il fallait montrer telle ou telle pièce.

      Christelle : C'est ce qui faisait naturel et réel. J'aime ce mélange du réel et de l'onirique, à la fois très contemporain et très fictionnel.

      Héléna : Il y a quelque chose de très brillant chez Koché, de l'ordre du bijou. Techniquement, j'ai trouvé dans le starfilter l'écriture cinématographique parfaite pour traduire cette impression. Quand tu amènes ce starfilter dans une cité, tu retrouves Koché dans l'effet et le côté très urbain.

      Comment décririez-vous vos travaux respectifs ?

      Héléna : Il y a chez Koché un vrai romantisme, pas un romantisme passéiste, un romantisme frontal, assumé. Quand je vois une fille porter Koché, ça m'évoque quelque chose d'assez sentimental. Un mix entre le frontal et le fignolé, l'éclat du détail, le physique et le rêve. Une vision de la féminité d'aujourd'hui.

      Christelle : Héléna porte un très beau regard sur les gens. C'est jamais évident de filmer un baiser, de filmer l'amour et elle parvient à faire ça en sublimant l'émotion, sans voyeurisme ni perversité. Il y a quelque chose de très contemporain dans sa manière de filmer l'énergie du moment, la jeunesse. C'est ce que j'essaie de faire à travers mes vêtements. Ce que j'aime chez elle, c'est qu'elle ne reste jamais dans sa zone de confort. Elle aime se donner des challenges, expérimenter de nouvelles choses en tout en gardant son identité. C'est quelqu'un qui a énormément de courage.

      Héléna, comment appréhendes-tu le vêtement dans la construction d'un personnage au cinéma ?
      Héléna : Pour moi le vêtement, c'est la peau du personnage. Quand je fais un film, tout est en première place : la musique, le décor, le scénario et le vêtement, c'est le battement de cœur du personnage. Je parle souvent d'uniforme. On dit que l'habit ne fait pas le moine mais je ne suis pas d'accord. L'habit dit tellement de choses de soi… Surtout au cinéma.

      Christelle, le cinéma t'inspire-t-il dans ton travail ?
      Christelle : Je suis très cinéphile et c'est vrai que je suis entourée de gens du cinéma qui m'inspirent beaucoup. Mais je n'aime pas être dans la référence, ça ne correspond pas à ma façon de travailler. J'aime considérer un film dans son ensemble, comme un regard, une proposition artistique, une réflexion sur le monde. Pas de manière partiale. C'est le cinéma en grand qui m'intéresse.

      Le casting a toujours été très important pour Koché. Est-ce que tu dirais que tu as une approche cinématographique de la mode ?
      Christelle : Les filles que je fais défiler sont des copines, des actrices, des DJ, des étudiantes que j'ai castées dans la rue. Des filles qui font des choses à Paris, qui se battent. Et quand je dis personnalités, je ne pense pas forcément qu'à des tempéraments extravagants. Certaines filles qui défilent pour moi sont très timides mais elles ont quelque chose qui me touche et puis elles participent, se rendent dispo pour défiler pour moi alors qu'elles ne font pas ça le reste de l'année. Et puis je les mélange avec de vraies mannequins. La mode, pour moi c'est l'idée de créer un dialogue, qui touche les femmes de mon époque, qui ne consiste pas à imposer un physique, un diktat.

      Et toi Héléna ? Fonctionnes-tu de la même manière au cinéma ?

      Héléna : C'est exactement la même chose pour moi. J'aime mixer des acteurs connus avec des gens que je ne connais pas du tout, que j'ai trouvés dans la rue, dans les bars… Ce qui m'intéresse, c'est l'émotion que peut générer une personne, la part documentaire qu'elle porte en elle. Je n'ai pas de fantasme d'acteur. Proposer un visage qu'on n'a jamais vu, c'est comme offrir un trésor que personne n'aurait encore touché. Il y a quelque chose de l'ordre de la naissance des héros dans l'idée de faire entrer dans le cadre un visage inconnu. Je trouve ce mouvement vers la lumière assez émouvant. Après, j'aime bien l'idée de mixer avec des visages connus, ça crée un éclat dans le jeu, une étincelle dans les rapports, qui est toujours intéressante.

      Comment avez-vous travaillé pour réaliser ce projet ? Pour choisir les filles ?
      Héléna : On n'a rien fixé sur papier, on est vraiment parties d'une couleur, d'un état.

      Christelle : Le point de départ c'était un sentiment amoureux avec différentes facettes. Un point de vue assez générationnel.

      Héléna : J'ai rencontré la plupart des filles le jour du tournage. Donc tout ce que j'avais projeté sur elles ne se révélait pas forcément vrai. Quand je découvre les gens, je suis obligée de réajuster mon regard. C'est presque cardiaque : je bouge les lignes pour entrer dans la fiction, dans quelque chose qui soit cinématographiquement beau et c'est là que la lumière est importante. Il y a beaucoup d'impro, je pense que pour capter la vie il faut laisser une part de hasard et de liberté advenir. On a mis des dispositifs et à l'intérieur de ça, laissé advenir le documentaire.

      Et la musique ? à quel moment s'est-elle imposée ?
      Héléna : La musique est venue après. Il y avait un morceau de Krampf écrit pour Koché. J'avais envie de le faire chanter et de le faire collaborer avec mon frère (Aamourocean). Je voulais une chanson française d'amour. Il a choisi une chanson sur laquelle chanter et mon frère a fait les arrangements.

      Christelle : Ulysse connaît très bien l'univers, il travaille sur tous mes défilés. C'est assez beau de travailler avec des gens qu'on connaît, d'avoir des intuitions communes. On a besoin de ces processus collaboratifs. J'ai conçu Koché comme une plateforme créative où les gens peuvent s'exprimer, un truc frais, spontané et créatif dans la collaboration.

      Le premier film d'Héléna, L'âge atomique et Koché explorent différemment les notions de genre et de sexualité. Pourquoi est-ce important dans vos projets respectifs d'aller vers ça ?
      Héléna : Pour le coup c'est presque politique ; tu peux tomber amoureuse de quelqu'un de beaucoup plus âgé, de beaucoup plus jeune, d'un différent pays, du même sexe que toi. Pour moi l'état amoureux c'est la plus grande force de transgression qui existe. Les vêtements de Koché portent en eux cette puissance sentimentale. L'état du sentiment est un endroit très fort, et il l'est encore plus s'il est représenté entre deux filles ou deux hommes.

      Christelle : C'était aussi beau de montrer les filles sous différentes facettes. Aujourd'hui, tout le monde est libre par rapport à sa sexualité. Koché est fondé sur un engagement profond, qu'on peut lire à travers mon casting, mon regard.

      Héléna : La vision des filles dans la mode, c'est souvent le rêve hétéro. J'aimais bien l'idée de me dire cette femme est cette femme-là, et pas le rêve de tous les mecs, juste celui de cette autre fille qui est dans le film.

      Il y aussi une dimension festive dans votre travail à toutes les deux, qui hésite entre euphorie et mélancolie dans le cas de ce projet.

      Héléna : J'aime bien être dans la vie, et en même temps j'ai cette mélancolie. On est dans un monde d'incertitudes, on ne sait pas où on va, tout peut basculer d'un moment à l'autre . C'est quelque chose que je ressens profondément. C'est impossible aujourd'hui de faire des images sans parler de ça. Il y a une profondeur dans la vie. Et dans la fête aussi. La fête c'est des solitudes côte à côte. Ce n'est jamais totalement innocent, il y a l'idée que tu vas le payer et une révolte assez puissante dans l'alcool, la drogue. C'est une sorte de sortir de soi, et si tu as envie de sortir de toi c'est que quelque chose te pousse à le faire.

      Christelle : Je suis tout à fait d'accord, il y a une urgence à capter le moment présent. On est là pour vivre chaque moment intensément mais on a aussi besoin de ce monde intérieur qui n'est pas toujours fait de moments de joie.

      Héléna : Il y a ce côté très double, très festif. La jeunesse a toujours un endroit de mélancolie.

      Dans le cinéma, comme dans la mode, quel regard portez-vous sur la place de la création féminine ? Voyez-vous le fait de s'entourer de femmes comme un choix naturel ?

      Christelle : Dans le cas d'Héléna, c'est vrai qu'il y a quelque chose d'instinctif et de naturel. C'est une conversation qu'on a souvent, on s'interroge sur ce que ça signifie d'être chef d'entreprise ou réalisatrice en assumant sa vie de femme. On n'est pas dans une vision revendicative ou excluante vis à vis des hommes, qui sont très présents dans nos métiers mais ce sont des questions qu'on se pose.

      Héléna : C'est parfois compliqué pour une femme d'avoir tout l'espace pour exercer un métier créatif. Ça demande beaucoup d'efforts. Dans le ciné tout le monde s'extasie en disant qu'il y a plein de réalisatrices mais faut pas déconner, elles restent minoritaires.

      Christelle : Pareil dans la mode ! Les choses sont en train de changer mais la majorité sont des hommes qui dessinent pour des femmes. C'est agréable parce qu'on sent du mouvement. On ne dit jamais d'un homme qu'il est égoïste, on dit qu'il fait son métier. Par contre on dira facilement d'une femme qu'elle est carriériste parce qu'elle a sacrifié des week-ends, des soirées. On est très fortes, très humaines et ambitieuses, on veut vivre nos rêves à fond. Parfois c'est des compromis, des dilemmes, de l'euphorie quand je pense à tout ce qui s'est passé ces deux dernières années pour ma marque. En même temps oui, il y a des sacrifices et des moments qui sont durs pour une femme. Mais je ne ferais pas les choses autrement. 

      Crédits

      Texte : Marion Raynaud

      Photo : Capture du film Dream baby dream, Héléna Klotz

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      Tags:cinéma, mode, koché, helena klotz, dream baby dream

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