Comme un garçon, Sylvie Vartan, 1996, Collection Noirmontartproduction, Paris © Pierre et Gilles

entre kitsch et queer, pierre & gilles célèbrent la pop music

Leur univers facétieux aux couleurs vives a fait le tour du monde. À la Philharmonie de Paris, le duo Pierre & Gilles célèbre 40 ans d'amour de la pop music.

par Patrick Thévenin
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29 Novembre 2019, 12:23pm

Comme un garçon, Sylvie Vartan, 1996, Collection Noirmontartproduction, Paris © Pierre et Gilles

L’exposition « La Fabrique des idoles » mériterait d’être visitée sous psychotropes, tant le duo Pierre & Gilles nous plonge dans un monde familier mais psychédélique. Un univers, ou plutôt une galaxie, remplie de paillettes dorées, de guirlandes lumineuses, de couleurs saturées, de fleurs en plastiques, de bulles de savons, de références à l’iconographie religieuse, comme des clins d’œil aux icônes de l’art gay ou au kitsch fantastique des loges de concierge.

Issus tous les deux de familles bourgeoises de province, Pierre et Gilles filent dès la fin de l’adolescence vers Paris, dans les années 70, paradis de toutes les libertés - surtout lorsqu’on est homosexuel. Pierre suit des études de photographie, pendant que Gilles peint et réalise des collages, inspirés tous les deux par le magazine américain Interview, fondé par Andy Warhol, dont le pop art débordant de couleurs vives et le culte de la célébrité bousculent la scène artistique de l’époque. Les deux garçons trainent dans un Paris en ébullition, tout près de la bande qui fera les beaux jours du Palace. En 1976, ils se rencontrent et ne se quittent plus. C’est une histoire d’amour sans pareille entre le blond et le brun, mais surtout le début d’une collaboration sans faille.

Entre Pierre qui prend les photos et Gilles qui les retouche à la peinture, le duo trouve un style qui prendra au fil des années ses marques de noblesse. Soit un goût immodéré pour l’imagerie religieuse (toutes confessions confondues), les bondieuseries kitch made in China, les magazines de fan comme OK Podium et leur poster central, les figures de la culture gay underground comme James Bidgood (réalisateur du légendaire « Pink Narcissus) et son univers de garçons lascifs, de carton pâte et de filtres roses, le cinéaste pré-queer Kenneth Anger et ses motards pailletés ou des dessinateurs oubliés comme Georges Quaintance ou célébrés comme Tom Of Finland.

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Amanda Lear, 1979, Collection Pierre et Gilles, Courtesy Galerie Templon, Paris-Brussels ©Pierre et Gilles

L’exposition s’ouvre, avec justesse, sur les premiers pas de Pierre & Gilles dans l’art, une de leur période les plus fascinantes. On y découvre des photos recoloriées, des collages géométriques et flashy où l'on renoue avec la faune branchée des années 80 : le divin DJ et chanteur Krootchey, la réalisatrice Eva Ionesco, le chausseur pas encore célèbre Christian Louboutin ou l’égérie de Jean-Paul Gaultier et de Jean-Paul Goude Farida Khelfa. Petit à petit, pas à pas, années après années, le style de Pierre & Gilles se précise, dans un déluge de mauvais goût, de paillettes et de décors artificiels, quand l’époque, plongée dans la new-wave, ne jure que par le noir & blanc minimal et les mises en scène brutes et déprimées.

C’est avec la sublime pochette de « La Notte, La Notte » (qu'Etienne Daho juge au départ un peu trop connotée gay) que Pierre & Gilles s’imposent. C’est le début d’une longue carrière, où leur amour du show-bizz, des stars de la pop et des jeunes et jolis garçons, s’affirme. Sans jamais renier leur amour du populaire, et de la variété la plus française, Pierre & Gilles photographient à tour de bras Marie France avec qui ils traînent au Palace, Lio qu’ils transfigurent en sainte, larmes brillantes sur les joues, Mikadoet leur univers naïf et sautillant qui colle parfaitement à celui de Pierre & Gilles, Indochine qui fait ses premiers pas, Amanda Lear dont les rumeurs sur le genre alimentent les ragots des tabloïds, Nina Hagen qui transforme son punk-reggae en électro. Et les inévitables stars que représentent pour Pierre & Gilles, les Sheila et Sylvie Vartan, comme deux ado qui ne se seraient pas remis de la disparition du magazine OK Podium.

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Le mystère de l'amour, Marc Almond et Marie-France, 1992 , Collection privée ©Pierre et Gilles

Ils réalisent aussi des clips pour des amis comme Mikado, Helena Noguerra ou Marc Almond, fidèles à leur style coloré comme une bulle de chewing-gum parfumée à la fraise. Et, puis au fur et à mesure de leur célébrité grandissante, dépassant le cercle des amis proches et des fans gays, ce sont les stars elles-mêmes qui approchent Pierre & Gilles pour avoir leur portrait signé par le duo le plus à part des années 80. Madonna répond présente, Michael Jackson aussi, puis Marylin Manson à l’époque de sa love story avec Dita Von Teese. Derniers et dernières à être passés dans leur maison-laboratoire, la jeune garde de la chanson française, les Stromae, Clara Luciani, Juliette Armanet, Eddy de Pretto, Lily Wood - comme si se faire tirer le portrait par Pierre et Gilles était un passage obligé pour devenir une icône pop française.

Dans la maison-atelier qu’ils habitent depuis des décennies et qui porte tous les gimmicks d'œuvres nécessitant jusqu'à un mois de réalisation, Pierre & Gilles dessinent les contours d’une pop française faite pour donner du bonheur aux gens, une pop sans prétention intellectuelle, une pop qui n’a pas l’intention de changer le long cours tranquille de la musique, et qui sait s’émerveiller d’un rien. À ce titre, deux pièces originales en 3D dans l’expo reflètent l’univers cocasse et disparate de Pierre & Gilles. Il y a d'abord « L’autel de la musique » on l'on découvre des coussins en formes de bites ou d’étrons, des mauvais tableaux de Sheila et Cloclo, des figurines en stuc, des objets chinés dans les tout à 1 franc. Et puis la chambre de Sylvie, où le duo a imaginé l’univers d’un ado fan de Vartan et l'a transformé en sanctuaire, lit en forme de cœur à l’appui, pour ponctuer avec bonheur, humour, intelligence et ténacité leur passion pour le camp. Grâce à leur premier degré assumé, à leur goût pour les formes les plus putatives de l’art et à leur passion sans bornes pour la notion d’idole, Pierre & Gilles prouvent avec merveille qu’il n’y a pas d’âge pour être fan. Merci à eux.

Pierre & Gilles : « La Fabrique des Idoles » à La Philharmonie de Paris jusqu’au 23 février.

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Extase, Arielle Dombasle, 2002, Collection particulière, Paris © Pierre et Gilles
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La Madone au cœur blessé, Lio, Collection François Pinault © Pierre et Gilles
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La Madone aux fleurs, Clara Luciani, Collection Pierre et Gilles, Courtesy Galerie Templon, Paris-Brussels ©Pierre et Gilles
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Sainte Mary MacKillop, (Kylie Minogue), 1995, Collection privée © Pierre et Gilles

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