les 8 expos qui donneront le ton en 2018

Partout en France !

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18 janvier 2018, 9:39am

En art comme ailleurs, les questions identitaires occupent le devant de la scène, indice d’un monde en pleine reconfiguration. Secoué par les épisodes de censure à répétition, la crispation identitaire autour de l’appropriation culturelle et les scandales de harcèlement sexuels, le monde de l’art aura au cours des derniers mois passé plus de temps à sanctionner qu’à reconstruire. Pour rebondir, i-D a sélectionné 8 expositions qui déclinent autant de manières de repenser l’individu en 2018.

VALIE EXPORT

VALIE EXPORT, c’est d’abord un nom. Un nom choisi, faut-il encore préciser, plutôt qu’un nom hérité, manière de se détacher de celui du père pour se confectionner son identité comme une marque : quelque chose qui s’exporte, devient viral et à quoi on adhère. Depuis 1967, l’autrichienne VALIE EXPORT réalise une série d’actions où se lit l’impératif pour une femme artiste (et une femme tout court) de s’approprier son propre corps. Montrée en France en 2003 lors d’une exposition au Jeu de Paume, elle s’expose cet hiver à la galerie Thaddaeus Ropac – les deux confiées à la curatrice Caroline Bourgeois. Le parcours s’ouvre sur une œuvre iconique de 1970 : VALIE EXPORT-SMART EXPORT-Selbstporträt, premier acte d’incarnation visuelle de l’identité de l’artiste, où elle s’approprie un paquet de cigarette de la marque autrichienne Smart Export. Désormais, la substance additive qui se répand comme un signe visuel récurrent à travers l’espace public, ce sera elle. On retrouve ainsi les photographies de la série Körperkonfigurationen (Body Configurations) réalisées entre 1972 et 1976, où elle pose dans les interstices semi urbain, faisant de son corps une sculpture minimaliste. Mais aussi les œuvres hautement actuelles de la série Identitätstransfer B des mêmes années, évoquant la question du viol et les effets sociaux du patriarcat sur la représentation de la femme. Par la réalisation d’actions furtives où elle pose, se contorsionne ou endosse des costumes, VALIE EXPORT réussit le tour de force d’allier l’atemporalité du chef d’œuvre à un engagement féministe sans cesse recommencé.

VALIE EXPORT. Body Configurations 1972-1976, jusqu’au 24 février à la Galerie Thadaeus Ropac Marais à Paris

Julien Creuzet

Né en 1986, Julien Creuzet a d’abord voulu être rappeur. Il en a gardé l’envie de raconter des histoires, des histoires tout en flux et en flow, où se mêlent les mots, les beats et les objets trouvés, fabriqués, détournés. Passé par l’école d’art de Caen/Cherbourg puis de Lyon et du Fresnoy, il hante depuis quelques années la scène française où il sème au vent ses fragments de phrases et ses formes éclatées. Repéré à la Biennale de Lyon à la rentrée, il est doublement consacré cet hiver à la Fondation d’Entreprise Ricard et à Bétonsalon qui lui consacrent une exposition chimère à deux têtes, dont les deux titres forment une même phrase extraite du texte écrit par l’artiste comme matrice des oeuvres. D’origine martiniquaise, ses expositions parsèment l’espace de signes poético-hermétiques. La boucle de proto-RnB ralentie qui infuse l’espace suggère les débuts possibles de ces histoires dont il se refuse précisément à figer le sens : des volcans et des cyclones déchaînés, des océans à traverser et des blessures à assumer. Des anecdotes et des récits derrière lesquels on devine en sous-texte le travail de réappropriation subjective de l’histoire antillaise qui fournit la base de ses recherches, laissant résonner sans jamais les nommer les mots d’Edouard Glissant ou d’Aimé Césaire.

Julien Creuzet, Toute la distance de la mer, pour que les filaments à huile des mancenilliers nous arrêtent les battements de cœur. - La pluie a rendu cela possible (…), du 23 janvier au 19 février à la Fondation d’Entreprise Ricard à Paris et La pluie a rendu cela possible depuis le morne en colère, la montagne est restée silencieuse. Des impacts de la guerre, des gouttes missile. Après tout cela, peut-être que le volcan protestera à son tour. – Toute la distance de la mer (…),du 24 janvier au 14 avril à Bétonsalon à Paris

Mohamed Bourouissa

Quoi de plus américain que la figure du cowboy ? Ou plus précisément, quoi de plus emblématique de la prise en otage de l’imaginaire d’un pays entier, les Etats-Unis, par une certaine tranche de la population – blanche, mâle, hétérosexuelle ? Avec Urban Riders, Mohamed Bourouissa, continue son exploration de la visibilité des groupes sociaux marginaux. Né en 1978, il s’est fait connaître avec des séries de photos comme Périphérique (2007-2008) et Temps Mort (2008), qui représentaient la banlieue française en rejouant les codes de la grande peinture d’histoire telle qu’on la voit au Louvre. Pour l’exposition monographique que lui consacre le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, l’artiste déplace donc la question des dissymétries de visibilité sur le sol américain, où il est parti à la rencontre d’une communauté de cavaliers afro-américains réunie au sein des écuries de Fletcher Street à Philadelphie. Mohamed Bourouissa en a tiré un film, Horse Day, ainsi qu’un ensemble d’environ 80 œuvres approfondissant le sujet via divers medium. Une exposition attendue qui fait éclater au grand jour l’ampleur d’un travail d’archéologie visuelle bien déterminé à déconstruire les stéréotypes identitaires et les mythologies héritées.

Mohamed Bourouissa. Urban riders, du 26 janvier au 22 avril au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris

Renaud Jerez

Chez Renaud Jerez, il a toujours été question de métamorphoses. D’un certain rapport au corps humain, si déformé et maltraité soit-il. Qu’il réalise ses grandes structures craboïdes molles en tissu rouge vif ou qu’il accessoirise de diverses prothèses un prototype d’humain dont il ne resterait que cette coquille faite de gadgets, l’impression est saisissante. Impossible en effet de ne pas voir dans ces poupées mécaniques dignes d’un Hans Bellmer des temps modernes la matérialisation d’un futur proche à la fois glaçant et vaguement grotesque où l’humain aurait disparu, rattrapé par ses rêves de maîtrise. Pour les Abattoirs, le français né en 1982 et désormais basé à Berlin montrera cet ensemble d’œuvres qui l’ont fait connaître, insérées dans un contexte plus vaste : des peinture de ses années étudiantes et un ensemble d’environnements domestiques conçus autour de ses robots post-humains. Une scénographie conçue comme une œuvre en soi où l’on circule de pièce en pièce, désormais totalement immergé dans une dystopie terriblement efficace.

Renaud Jerez, du 15 février au 17 juin 2018 aux Abattoirs à Toulouse

Paul Pfeiffer

Paul Pfeiffer est à la fois révéré par ses pairs et relativement confidentiel auprès du grand public. Cette dissymétrie ne provient pas pour autant d’une œuvre difficile d’accès. Au contraire : tout son travail se base sur des extraits de films Hollywoodiens ou de moments iconiques de l’histoire du sport retransmis à la télévision. Le summum de la culture populaire, donc. Mais voilà, ses interventions, infimes manipulations digitales, sont la plupart du temps si subtiles qu’on n’y voit souvent que du feu. Gardant le flux frénétique du spectaculaire médiatique dans lequel nous baignons corps et âme, Paul Pfeiffer se contente d’en retirer certains éléments. Pour Three figures in a room (2015), l’une de ses oeuvres les plus connues, il prend comme point de départ le match d’un combat de boxe iconique entre Floyd Mayweather Jr. and Manny Pacquiao. En enlevant la clameur du public pour ne garder que les bruits émis par les deux corps en lutte, la perception des images change insensiblement : les sportifs apparaissent désormais comme deux individus dénués de tout l’apparat du spectacle, et peu à peu, alors que s’effondre l’adrénaline scénographiée, réapparaissent les questions des corps racialisés et de l’institutionnalisation de la violence. Il exposera ce printemps à la galerie Perrotin à Paris.

Paul Pfeiffer, du 17 mars au 26 mai à la galerie Perrotin à Paris

Tarik Kiswanson

À la suite de Julien Creuzet, c’est un autre jeune artiste, Tarik Kiswanson, à qui la Fondation Ricard confie ses cimaises. D’origine suédo-palestinienne, ses œuvres déploient le panorama aussi minimaliste que poétique de l’instabilité fondamentale de la construction de l’identité dépliée dans le temps et déclinée en strates. Émanant de couveuses, trois voix, correspondant aux trois âges de la vie, laissent résonner des bribes d’histoires personnelles, fictionnelles, culturelles et politiques. Centre de l’exposition, cette pièce sonore anticipe la performance que réalisera l’artiste d’origine à la nouvelle Fondation Lafayette, qu’il sera le second artiste à investir deux mois après son inauguration en mars. De Tarik Kiswanson dont on connaissait jusqu’à présent essentiellement les sculptures en acier exprimant par le tissage et la réfraction la constitution du soi par le multiple. À la Fondation Ricard et à la Fondation Lafayette, la performance et la pièce sonore engagent un tournant plus immatériel vers le langage et la poésie. Tout en réaffirmant la place fondamentale du corps comme réceptacle des chocs culturels, au travers notamment d’une collection de vêtements pour humanité nomade que l’on retrouvera dans les deux propositions.

Tarik Kiswanson, du 13 mars au 21 avril à la Fondation d’Entreprise Ricard à Paris et à partir du 17 mai à la Fondation Galeries Lafayette à Paris

Lubaina Himid

Lorsque Lubaina Hamid remporte le prestigieux Turner Prize, le plus important prix qui puisse être décerné à un artiste britannique, la victoire a un goût aigre-doux. Après d’illustres prédécesseurs comme Anish Kapoor, Damien Hirst, Wolfgang Tillmans ou plus récemment Laure Prouvost et Helen Marten, elle est la première femme noire à remporter le prix – et aussi la doyenne, la limite d’âge de cinquante ans venant d’avoir été supprimée la même année. À 63 ans, Lubaina Hamid voit donc enfin consacré l’engagement d’une vie passée à lutter pour la visibilité de la diaspora africaine, et à dénoncer les discrimination si profondément enracinées dans l’inconscient collectif qu’elles en deviennent transparentes. Peints sur toile ou découpés en 2D, la naïveté colorée de ses groupes de personnages à taille humaine révèle à l’œil attentif des indices discordants. Ainsi, une joyeuse troupe de danseurs, céramistes et dresseurs de chiens représentent en réalité les esclaves africains forcés à travailler à la cour royale dans l’Angleterre du XVIII siècle – une œuvre montrée lors de son exposition à Modern Art Oxford qui lui vaudra sa nomination au Prix. Au printemps, le Musée Régional d’Art Contemporain de Sérignan lui consacre sa première exposition monographique en France.

Lubaina Himid, du 7 avril au 16 septembre au Musée Régional d’Art Contemporain à Sérignan

Wolfgang Tillmans

On ne voit jamais assez Wolfgang Tillmans, photographe iconique de la scène club des années 1990 qui élargira progressivement son approche aux nouvelles technologies et au statut de l’image dans l’écologie digitale. Mis à l’honneur à la Tate à Londres et à la Fondation Beyeler en Suisse l’an passé, il y montrait ses grandes constellations de photographies tantôt intimes ou abstraites, baignées par la lumière du petit matin ou volées à la pénombre d’un club. Au Carré d’Art de Nîmes, sa nouvelle exposition se concentrera sur une partie moins connue de son travail, ses installations, environnements et vidéos. Explorant une nouvelle facette d’une personnalité infatigable, également musicien, conscience politique et directeur d’un lieu d’exposition à Berlin, modèle de l’artiste engagé qui aura frayé la voie, par l’empathie et la sensibilité que manifestent ses œuvres, à toute une nouvelle génération d’artistes pour qui engagement ne rime plus forcément avec slogan.

Wolfgang Tillmans, du 4 mai au 16 septembre au Carré d’Art à Nîmes