jim jarmusch, le seul vrai cinéaste de la jeunesse ?

Bien plus qu'une figure figée de l'éternel mythe rock new-yorkais, Jarmusch est, comme personne, à l'écoute de son époque. Dans un sublime livre consacré au réalisateur, le critique Philippe Azoury défend l'idée d'un Jarmusch cinéaste du présent.

par Ingrid Luquet-Gad
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03 Janvier 2017, 10:15am

En s'arrogeant la une des journaux et en confisquant par des images choc notre propension à rêver, l'année écoulée nous aura brutalement mis face à la reconfiguration du monde en train de se faire. Détourner le regard des centres et se mettre à l'écoute de la clameur de la périphérie : dans le sillage du Brexit et des élections américaines, pour ne citer que ces deux événements symptomatiques, ces exigences caracolent d'emblée en tête des principes qui devront orienter 2017. Cette qualité d'écoute, c'est peut-être aussi, à un autre niveau, l'exigence de devenir soi-même, de laisser s'exprimer une qualité d'humanité qui n'a rien de spectaculaire ni de glorieux, mais témoigne de la survivance tenace d'une grâce ordinaire.

Ce point de jonction entre les mouvements du monde et de l'intime, on sait déjà à quoi il pourrait ressembler grâce à un film, apparu sur nos écrans à la toute fin du mois de décembre, comme une manière de refermer un chapitre et d'en ouvrir un autre. Ce film, qui témoigne de ces changements depuis le registre de la poésie du quotidien, c'est Paterson. Douzième long métrage de Jim Jarmusch, on y voit dériver et rêver une semaine durant un chaffeur de bus, appelé Paterson, dans une petite ville de la province américaine, répondant elle aussi au nom de Paterson. Dans ce microcosme rassurant où la ville et l'homme, le contenant et le contenu, s'imbriquent parfaitement au point de ne faire littéralement qu'un, le personnage principal, Adam Driver, mène une vie placide rythmée par une série de cercle concentriques : les jours s'égrènent selon les trajets du bus qu'il conduit, les rituels domestiques de sa petite amie et, enfin, les pointes de poésie qu'il se récite à lui-même.

C'est donc à Jim Jarmusch, cinéaste par excellence du New York de la grande époque, celle de la bohème no wave, qu'il appartient d'avoir su regarder la province américaine avant qu'elle ne se rappelle au monde - et d'avoir su filmer sans condescendance l'ancienne cité minière du New Jersey où il a choisi d'implanter son intrigue. Une surprise ? Certainement, mais aussi l'indice d'un malentendu tenace pesant sur son œuvre, que s'attache précisément à dissiper le dernier livre du critique Philippe Azoury, Jim Jarmusch. Une autre allure. Également commissaire d'une exposition consacrée au cinéaste à Cinéma Galeries à Bruxelles, celui-ci défend précisément la thèse d'un Jarmusch cinéaste non pas de l'éternel mythe rock new-yorkais, mais du présent - que ce soit le présent de sa jeunesse à lui, qui fut effectivement jeune comme le sont les protagonistes de Permanent Vacation, ou le présent des jeunes d'aujourd'hui, à l'image du couple de Paterson ordinaire et pas fou pour un sou, mais éminemment touchant, vivant la vie dans son ici et maintenant.

Cette jeunesse, non pas hors du temps mais certainement éternelle, c'est aussi la nôtre, celle qui doit apprendre à retrouver dans le quotidien et en chaque point du globe, même le plus excentré, le moins connecté et le moins spectaculaire, la saveur d'éternel des grands récits de naguère.

Qu'est-ce qui a motivé ta volonté d'écrire ce livre consacré à Jim Jarmusch - cinéaste sur lequel il a déjà été beaucoup écrit ?

Philippe Azoury - Il y a six ou sept ans est née l'idée de faire un livre avec Jarmusch lui-même, qui ne serait pas un commentaire de son œuvre ni un livre d'entretiens, mais vraiment une co-écriture. Le projet est toujours d'actualité, mais il a sorti quatre films entre temps, ce qui a pas mal retardé les choses. Entre temps, j'ai eu besoin de commencer à réfléchir à son cinéma pour m'éclaircir les idées : de là est né ce petit livre, conçu comme une longue préface d'introduction à son œuvre, qui reprend et détaille les points de sa filmographie.

Voilà pour la raison matérielle, mais il y en a une autre, plus fondamentale. Si Paterson cartonne actuellement en salles, je pense que c'est parce qu'on s'aperçoit qu'il est l'un des deux grands cinéastes post-modernes en activité capable de nous dire quelque chose sur la durée - l'autre étant Leos Carax. Depuis les années 1980, il a filmé une jeunesse qui ressentait l'effet de décrochage de l'histoire, qui vivait son inclusion au monde sur le mode d'un atome à la dérive. On le voit très bien dans Stranger than Paradise ou dans Permanent Vacation. Contrairement à d'autres cinéastes de la même époque comme Wim Wenders, la nostalgie a toujours été absente de ses films : certes, ses films sont empreints de mélancolie, mais il n'y a que ce présent là, fragmenté mais unique. C'est aussi la raison pour laquelle il a failli se démoder en même temps que la postmodernité, lorsqu'il n'a plus été vraiment d'actualité de lire Lyotard ou Baudrillard. Or aujourd'hui, on y revient : la génération actuelle, celle qui est née avec Internet et qui a eu accès à la culture générale du monde, vit plus que jamais dans cet absolu fluctuant et sans chronologie qui fut celui de la post-modernité - contrairement à la modernité qui se vit dans une temporalité linéaire marquée par la rupture.

En te lisant, on sent que vous êtes très proches. Quand l'as-tu rencontré pour la première fois ?

La première fois, c'était lors d'une interview pour Vogue, au moment de la sortie de Limits of Control en 2009. C'était du moins la première vraie rencontre, puisque que l'avais déjà suivi dans la rue à Cannes dix ans auparavant, dans un moment à la Ghost Dog, comme je le raconte dans le livre. Ca se passe très bien, puis un mois après, lorsqu'il revient en France, Libé me commande un nouveau papier. Comme je ne pouvais pas lui reposer les mêmes questions, on a décidé de lui parler des personnes qui ont marqué sa vie - et cette fois, l'interview a duré deux heures. Quelques jours après, je reçois un mail où il me confie en être ressorti très troublé et me propose ce projet de livre avec lui. A partir de là, on a commencé une vraie correspondance, une conversation globale qui ne porte pas forcément sur le cinéma mais où l'on parle beaucoup de musique et de littérature.

Jim Jarmusch réussit à convoquer un univers où l'on a envie d'habiter, où l'on aurait « établi une république enfin vivante », c'est l'une des premières phrases de ton livre. Cet univers, pour toi, qu'est-ce qui le caractériserait ?

Une grande pudeur avant tout, ainsi qu'une humanité entre les personnages qui me bouleverse. Ensuite, d'un point de vue esthétique, il est resté très fidèle au socle culturel qui l'a constitué, lui l'enfant provincial né à Akron dans l'Ohio. Il y a une certaine idée de la poésie et du rock'n'roll que je connais très bien, et où je me retrouve. Moi-même, quand j'avais vingt ans et que j'étudiais dans une fac de province, il y a eu un moment où je me suis retrouvé à écouter des chanteurs morts ou beaucoup plus vieux que moi - Neil Young, Nick Drake, … Puis, la house est arrivée, je me suis mis à aller en rave et je suis arrivé à Paris alors que les Daft Punk faisaient leurs DJ sets au Rex et ne savaient pas mixer - ça m'a sauvé.

Chez Jarmusch aussi, on peut identifier ça : on aurait pu croire qu'il allait s'enfermer dans cette esthétique de jeunesse toute sa vie, et finalement il ne le fait pas. Only Lovers Left Alive, sorti en 2014, montre bien ce phénomène. Ce couple de vampires, avec le mec qui a connu Lord Byron et connaît tout sur tout, enfermé dans l'équivalent de La Chambre Verte de Truffaut, avec ses cierges et ses photos sans rien vouloir savoir du monde extérieur, c'est un miroir de Jim Jarmusch. Seulement, au bout d'une heure, la petite sœur arrive, défoncée à Britney Spears et à la culture globale. Et là, il se rend compte qu'il est en train de se dessécher progressivement. Être cultivé, et surtout avoir eu raison à un moment donné, ça peut aussi être un danger : ça nous barricade, et il est tout à fait possible de vivre 120 ans là-dessus ; de faire un mur Instagram avec des photos d'archive des Velvets et des Cramps et de se dire qu'on a raison à vie - tout en étant en train de crever. Dans le film, on voit le couple de vampires en train d'agoniser, mais à un moment, ils entendent la voix d'une chanteuse, c'est neuf, c'est frais, ça ne ressemble à rien de ce qu'ils connaissent ; c'est une émotion vivante qui les emporte, ils sautent sur un couple de jeunes, et ils se rendent compte qu'ils sont sauvés - ils vont redevenir ces jeunes là. Chez Jarmusch, il y a la même prise de conscience. Lors de nos derniers échanges, quand je lui demande ce qu'il écoute, il m'envoie du rap US qui vient de sortir. Jim Jarmusch, ce n'est pas le grand dandy snob, mais juste un mec qui a un besoin compulsif de se laisser nourrir par la culture.

Paterson serait donc le film qui entérine ce retour au réel, contre l'idée du cinéaste éternel et hors du temps ?

Effectivement, et en même temps, l'éternité aussi là. La seule éternité, nous dit Paterson, est dans le présent. L'éternité, ce n'est pas le futur, et encore moins l'éternel retour du passé ; ce n'est pas l'atemporalité des morts, mais le présent qui vaut tellement qu'il a goût d'éternel. Jarmusch est très intéressé par le soufisme, et sa conception du temps ressemble beaucoup au cercle soufi : le présent mis en boucle. Encore une fois, il y a tellement de malentendus sur lui qu'il était important de faire ce livre pour les dissiper, et le faire au moment où en sort la preuve éclatante avec Paterson. Evidemment qu'il a été le cinéaste blanc, rock et new-yorkais sous les traits duquel on se plaît à le dépeindre, et il a même été le meilleur. Mais ce qu'on oublie, et qu'il est fondamental de rappeler, c'est qu'il a toujours filmé le présent. Or son présent à lui, en 1979-1983, c'était d'être au MUDD Club, la boîte de la New Wave. A ce moment là, New York le passionne, et il se dit qu'il va filmer la ville toute sa vie, comme Rivette le fait avec Paris. Sauf qu'après le succès de Stranger than Paradise et la tournée de trois mois en Europe où il va le présenter dans les festivals, il n'a plus envie de rentrer à New York. Et lorsqu'il rentre, tout a fermé et la ville qu'il a connue n'existe plus. Il ne la refilmera plus.

Paterson sort à un moment où l'élection de Donald Trump a fait prendre conscience de l'existence de la banlieue américaine au monde entier, alors quasiment invisible. Et pourtant, lui a tourné son film bien avant. A ton avis, qu'est-ce qui a entraîné chez lui cette prise de conscience ?

Les villes de manière générale l'obsèdent, voyager seul aussi. Paterson, c'est à seulement quarante-cinq minutes de New York, et pourtant, c'est déjà la province profonde : les deux mondes sont étanches l'un à l'autre. Il aurait pu choisir n'importe quelle autre petite ville de la périphérie, mais le choix d'implanter le film précisément à Paterson est loin d'être anodin : c'est la ville qui a vu naître le poète moderniste William Carlos Williams. Jarmusch en est fou, et s'est rendu sur ses traces il y a vingt-cinq ans, et a alors commencé à imaginer le scénario d'un chauffeur de bus poète. Que le film sorte maintenant ne fait pas de lui un visionnaire, mais l'intuition, le hasard et sa sensibilité en font effectivement le film charnière d'une prise de conscience. C'est aussi la première fois qu'il ne filme pas des héros de son âge. Il a été jeune avec une caméra, puis il a continué à filmer des gens qui lui étaient comparables - Only Lovers Left Alive, c'est un mec de 50 ans avec sa guitare et ses idoles.

Qu'as-tu pensé personnellement de Paterson ?

Je l'ai adoré. A Cannes, il m'a bouleversé pour des raisons personnelles, que je n'arrivais pas à traduire en critique sur le coup. Ou alors, sous la forme d'un poème, comme je m'étais résolu à le faire lorsque j'avais dû écrire dessus pour Grazia - je le reprends d'ailleurs dans le livre. Puis je l'ai revu à Paris. Il a fallu que je le voie une deuxième fois pour être sûr que c'était un bon film, ou plutôt pour m'assurer qu'il puisse communiquer avec d'autres gens que moi. Ca reste un film sur lequel il me paraît très difficile d'écrire, pour ces questions de temporalité et d'éternité, dans une forme qui doit tout à Yasujirō Ozu, son maître absolu, qui réduit tout à une essence, un filigrane en apparence banal mais en réalité aussi puissant dans son épure que de l'héroïne pure. Paterson, c'est donc cela : une conception du temps où l'éternité se retrouve ramassée dans le présent, et surtout qui travaille à nous aider à regarder d'un regard neuf ses autres films, et l'Amérique à travers eux.

Jim Jarmusch. Une autre allure de Philippe Azoury aux éditions Capricci

Jim Jarmusch, exposition jusqu'au 12 février à Cinéma Galeries à Bruxelles

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Texte : Ingrid Luquet-Gad

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