l'art devrait être plus politique

Alors que l'exposition "Soulèvements" vient d'ouvrir ses portes au Jeu de Paume, nous avons rencontré son commissaire, le philosophe et historien de l'art, Georges Didi-Huberman.

par Malou Briand Rautenberg
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19 Octobre 2016, 10:35am

1830, France. Inspiré par la révolte des trois glorieuses survenue en France la même année, Eugène Delacroix peint sa Liberté guidant le peuple. 1925, Russie. Sergueï Eisenstein réalise Le Cuirassé Potemkine, un film soviétique muet qui relate les événements d'une mutinerie dans le port d'Odessa et de la répression qui s'en suivit, en 1905. 2015, défilé Vetements. Son créateur, Demna Gvasalia, révèle à travers lui son manifeste déconstructiviste, faisant souffler un vent de révolte sur le paysage de la mode.

Un siècle ou presque sépare chacun de ces éléments visuels. Et si Georges Didi-Huberman, philosophe, commissaire de la gigantesque exposition « Soulèvements » qui vient d'ouvrir ses portes au Jeu de Paume, se garderait bien de dresser le parallèle que je m'apprête à faire entre un peintre romantique, l'inventeur du montage et un défilé de mode, l'arrogance que m'impose mon jeune âge me pousse à le faire - et surtout, à ne pas me soumettre au regard sévère du philosophe qui se tient devant moi. Mais c'est drôle, parce que dans cette exposition, il est justement question d'un geste de défiance, d'un refus d'obéir aux règles et aux normes établies; d'un désir indestructible de se soulever. Et comment ne pas reconnaître, chez Delacroix, Eisenstein ou Gvasalia, à travers les étoffes et les vêtements déchirés des silhouettes qu'ils ont inventées, le souffle du vent et l'acte du soulèvement ? Il émane en effet de ces trois manifestes esthétiques, une belle violence. Belle par sa forme, violente par son fond. Une beauté qui attire le spectateur, l'entraine à répéter ce geste, à se soulever à son tour. En témoigne une photographie des habitants de Guernica devant une reproduction du tableau éponyme de Picasso qui lèvent les poings esquissés par l'artiste avant eux. Photographie présentée dans l'exposition. 

© Maria Kourkouta. Production : Jeu de Paume, Paris.

Des gravures du peintre Goya aux cinétracts de Mai 68, du manifeste surréaliste de Breton aux vidéos des manifestations de la place Tahir, le philosophe dresse une cartographie du soulèvement des corps, des gestes et des mots dans l'art. Il nous apprend à travers cette exposition, qu'il existe dans tout soulèvement, une immuable et souveraine beauté, nous prouve que ses formes sont multiples et qu'il appartient à chaque génération d'inventer sa forme de soulèvement et son désir de faire se dresser les corps - sur un piédestal ou sur un podium. Rencontre avec Georges Didi-Huberman. 

Comment avez-vous choisi les œuvres que vous présentez au sein de cette exposition ? Quelle démarche curatoriale avez-vous adoptée ?

En travaillant beaucoup, longtemps. En apprenant des autres. En faisant des montages. En essayant de construire un récit visuel qui entraîne le spectateur et, si possible, lui apporte quelque chose.

© Gilles Caron / Fondation Gilles Caron / Gamma Rapho

Existe-t-il une esthétique du soulèvement ? Et si oui, quel rôle peut y jouer l'artiste aujourd'hui ? 

« L'esthétique du soulèvement »… « l'artiste aujourd'hui »…, c'est trop général pour moi ! Il y a des choix esthétiques et des artistes, les uns féconds et les autres pas. Il ne s'agit pas de « jouer un rôle » mais de travailler modestement. Quant à l'histoire de l'art, elle n'est pas aussi simplement dépendante des changements politiques ou sociaux…

Walter Benjamin, un philosophe que vous citez fréquemment, pensait que les nouvelles formes d'art (et particulièrement le cinéma) permettaient au peuple de pouvoir s'en emparer. Croyez-vous que cette thèse est encore d'actualité ?

Les thèses de Benjamin ne sont pas obsolètes, même si la situation historique a complètement changé. Les gens s'emparent d'autre chose aujourd'hui, par exemple les pratiques photographiques ou vidéographiques à partir des téléphones portables. La question de Benjamin n'est pas obsolète pour la raison qu'il disait plutôt ceci : ce n'est pas une question de technique, mais d'usage que l'on peut faire de la technique. Il faudrait que les gens, en s'emparant du selfie, n'oublient pas de s'emparer de leur réelle liberté…

1936, Agusti CENTELLES

Depuis quelques temps, « l'esthétique » des classes populaires et des cités est allègrement reprise par la mode qui s'est emparée de nombreux de ses attributs vestimentaires (sweats à capuche, baskets, joggings) ou accessoires subversifs et politiques (cagoules, bombers d'armée, Rangers…) N'y a-t-il pas une esthétisation de la violence, par les plus hautes sphères sociales et ses institutions, à l'œuvre ?

La société du spectacle a vocation pour tout absorber, tout transformer en marchandise. Le voilà peut-être, le rôle des artistes dans cette histoire : produire des objets inestimables, fût-ce provisoirement : des objets généreux et non pas à vendre au plus offrant.

N'y a-t-il pas un danger à esthétiser la politique ? Ne devrait-on pas, plutôt, politiser l'art ? Quelle différence y voyez-vous ?

Oui, c'est vrai, la politique est esthétisée au détriment d'un art qui serait à politiser. Maintenant, toute la question est de savoir comment on fait pour ne pas produire une politisation d'opérette, un simulacre de politisation jouant simplement avec les emblèmes les plus conformistes de la politique…

Ken HAMBLIN, 1971

La violence peut-elle être belle ?

L'histoire de l'art est remplie, depuis les Grecs, de « belles violences » et de « belles morts »… L'une des œuvres d'art les plus violentes qui me vienne à l'esprit, c'est une œuvre de Botticelli sur laquelle j'ai écrit il y a quelques années : on y voit une très belle femme nue, mais qui est horriblement blessée dans le dos et dont des chiens mangent le cœur.

© Estate Germaine Krull, Folkwang Museum, Essen

"Soulèvements", une exposition du Jeu de Paume, du 18 octobre 2016 au 15 janvier 2017

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg
Photographie principale : © Projeto Hélio Oiticica / © Leandro Katz, 1972