on devrait tous aller écouter du garage à marseille

Le collectif In the Garage replace Marseille sur la carte du rock indé. Rencontre avec Céline, l'une de ses fondatrices.

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mars 24 2016, 1:50pm

J'ai grandi à Marseille. À l'époque, être une adolescente goth-punk-grunge au pays des tongs, de l'O.M et du Pastis ressemblait à un chemin de croix pire que la montée en pente raide jusqu'à Notre-Dame. Aux concerts, nous étions 40, à l'espace Julien et au Poste à galène. Ça sentait la pisse et ça se terminait toujours en baston. Née de la mixité, je me suis toujours sentie en exil dans cette ville qui n'aimait pas tellement la contre culture ni la différence, celle là-même pourtant sur laquelle est née.

Ado, j'entendais les doux mots "retourne en Angleterre" en moyenne 12 fois par jour scandés à la volée par les cagoles en pantalon Tark et Buffalo blanches que je croisais en remontant la Canebière en Doc' Martens et blouson de cuir par 35 degrés. J'ai donc fini par quitter la ville en 2002. Depuis, j'y reviens tous les deux mois - voir la famille - et surtout contempler ma "patrie" changer, évoluer, grandir, se sublimer.

Avant de partir "à la capitale", l'un de mes meilleurs souvenirs reste ma rencontre avec Céline, une jolie blonde aux yeux bleus croisée dans les cercles queer marseillais. On s'est retrouvées à New York dans des squats à Brooklyn début 2000 à écouter des groupes inconnus (comme les Georges Leningrad) et admirer des jeunes tatoués vivre pleinement leur différences. Ça nous a bouleversé. Après ça, j'ai écrit sur la musique. Et Céline a monté l'un des collectifs les plus bouillonnants de la cité Phocéenne. Le bien nommé "In the Garage" avec d'autres filles, faisant sortir la musique indé des caves, et la ville d'une voie de garage culturelle pour proposer une belle alternative aux barbecues anisés sur la plage. Retrouvailles.

Comment est né In the Garage ?
Il y a dix ans un beau soir de printemps, alors que l'on discutait musique avec des copains. On se disait qu'il fallait toujours se déplacer assez loin pour voir les groupes qu'on écoutait chez nous. Paris, Lyon, Montpellier. Très peu de gens organisaient de concerts à Marseille à cette époque alors on s'est demandés : et pourquoi pas nous ? L'idée était de créer une alternative. Notre festival, B Side, a été le fruit du hasard. Plusieurs groupes bookés à une même période et super excitants. Du coup on a eu envie de proposer un événement de plus grande envergure.

Pourquoi ce nom ?
Il vient d'une compilation que j'avais ramenée de New York intitulée Girls in the garage, une sélection de groupes de girls bands des 60's. Nous étions nous aussi un groupe de filles (quatre âgées aujourd'hui de 30 à 45 ans avec toutes un boulot dans la culture à côté et « fadas » de musique). Alors tout nous plaisait dans cet objet : la pochette, le son, ce qu'il représentait : être une femme et faire partie d'un groupe de rock dans les années 60. On a assez peu de moyen, tout reste très DIY à l'instar des lieux qui animent Marseille. Nous ne sommes néanmoins pas des riot girls, qui elles ont une dimension plus politique qui ne nous colle pas à 100%.

Comment décrirais-tu vos soirées ?
Sans prétention, dans des lieux tenus par des gens sympas, qui ont également envie de faire bouger leur ville. Les groupes ont généralement le même esprit, et le public assez mixte s'avère à cette même image. Tous les artistes proviennent d'une scène indépendante, pas forcément tous médiatisés. Je garde vraiment un bon souvenir de certains tant au niveau musical qu'amical, comme Zombie Zombie, Thee Oh sees, Benedict Wallers de Country Teasers ou François Virot. Sinon, mes goûts personnels musicaux vont de Stereolab à John Coltrane, en passant par Deerhunter, Herman Dune, Jessica Pratt, Sam Cooke, Sharon Jones, Chris Cohen et J. Fernandez.

Quels sont les souvenirs les plus fous de votre festival et de vos fêtes ?
Je garde une impression folle du concert de Black Lips au Cabaret Aléatoire, où la moitié du public est monté sur scène. C'était dingue ! Depuis la salle a installé des crash barrières. Il y a aussi le lendemain d'un concert de Trans Am où il a fallu trouver deux pneus d'un camion de poste anglaise, qui était le van du groupe, un samedi matin au marché aux Puces avant leur départ pour l'Espagne. Je roulais en voiture en plein marché, les poules volaient, il fallait faire vite et chiner la référence désuète. On a fini par les trouver chez un type qui n'avait pas du tout pignon sur rue…Enfin, quelqu'un s'était caché à l'arrière d'un van alors que des artistes rangeaient leur matériel. Au moment de démarrer, le type est sorti avec trois sacs. On lui a couru après et on a finalement pu récupérer un bagage mais il s'agissait d'un sac de culottes de filles…(Elle oublie le concert de Poni Hoax qu'elle avait organisé, où le batteur a baissé son froc devant toute l'assemblée, ndr).

Pensez-vous à ouvrir un lieu accueillant pour tous les « freaks » marseillais ?
Je pense que l'organisation de concerts doit rester un plaisir et non pas devenir notre métier. Cela demanderait de faire des concessions au niveau esthétique, et on n'en a pas vraiment envie. L'élitisme est ennuyeux, le grand public aussi.

Par rapport aux Parisiens, quelle est la grande différence des Marseillais ?
Ils se parlent très facilement lors de soirées ou concerts. L'alcool désinhibe. A Paris, j'ai l'impression qu'il y a plus de retenue, les gens se lâchent moins. Cela dit, j'aime bien les les fêtes du Garage MU dans la Capitale ou les concerts à l'espace B. L'ambiance ressemble beaucoup à celle de Marseille.

C'était un pari un peu osé d'organiser des soirées de rock underground dans la cité des boulistes, du soleil et des cigales. Y-a t-il de bons groupes à Marseille ?
Oui il y a plusieurs scènes rock, autour de Microphone Recording avec Husbands, Oh Tiger Mountain !, Kid Francescoli ,Johnny Hawai et Moondawn, la pop d'Aline et une scène plus garage avec Queznal Snakes, les Cowboys from Outherspace et le crew de Sudside, ainsi que le retour des Neurotic Swingers…J'en oublie sûrement d'autres. Il y a aussi les activistes qui font bouger les choses, comme Yann et Phred de la Dame Noir, Seb Bromberger pour les soirées électro, Alexandre Bartoli pour les soirées Soul Tighten Up.

Quels sont vos lieux préférés ?
Les meilleurs endroits pour écouter de la musique restent La Machine à coudre, l'Embobineuse et l'U-Percut. Sinon, j'aime bien le bar des 13 coins dans le quartier du Panier, particulièrement l'été ou boire l'apéro à l'Estaque. On a toujours l'impression d'être en vacances. Il y également les soirées Sudside, des fêtes rock dans des ateliers de la Cité des arts de la rue, au sein des quartiers nords. Pour manger du poisson bien frais, il y a la boîte à sardines, et sinon pour bien déguster tout court, le café Thaï au Rouet ou le O'bidul rue de la Palud.

Quand on parle de votre ville, on entend soit parler de la violence et des règlements de compte, soit de la pauvreté, soit du feuilleton Plus belle la vie. Derrière les clichés, comment la décririez-vous ?
En fait j'avoue que je n'ai jamais regardé Plus Belle la vie, mais si on doit se référer à une série, Treme du même créateur que The Wire me semble assez juste. On peut comparer Marseille à la Nouvelle Orléans. Problèmes politiques, population majoritairement très pauvre, peu de perspectives professionnelles (et questions raciales, ndr)…Mais on vit dehors, au soleil, avec une impression d'autosatisfaction.

L'arrivée de « Marseille Capitale culturelle » en 2013 a-t-elle vraiment fait bouger la culture ?
À mes yeux, ce sont les petites structures qui font bouger la ville. 2013 n'a été qu'un coup de com, une esbroufe. Aujourd'hui ces structures peinent davantage. La salle de concerts l'Embobineuse par exemple est en sursis et aucune collectivité n'a soutenu ce lieu au moment où il était question de mettre la clé sous la porte. Avec l'ouverture d'endroits comme les terrasses du port, et la réhabilitation des quais, tout semble désormais plus propre, en apparence. Mais je ne suis pas très fan des centres commerciaux.

Quand je vivais à Marseille, c'était compliqué d'embrasser une fille dans la rue sans se faire insulter, qu'en est il aujourd'hui ?
Les gens se mélangent beaucoup, mais je n'ai pas vraiment l'impression qu'il y ait une culture ou une vraie scène gay. Après dans la rue, il me semble que les gens ne sont plus aussi intolérants qu'avant. Et je n'ai pas la sensation que Marseille ait battu un record à la manif pour tous.

C'était aussi très compliqué d'être rock ou juste « différent ». Les mentalités ont changé ?
Je ne m'identifie par forcément à une scène rock, même si c'est la musique que j'écoute le plus. Je n'aime pas trop les étiquettes. Et en vieillissant, les looks sont moins radicaux.

Est-ce que la pizza entière aux anchois coûte toujours 3,5 euros au marché aux Puces ?
Oui et on peut manger une pizza ou un bon couscous pour moins de 6 euros un peu partout.

Quelle est ton expression préférée ?
Oh Peuchère !

Leurs prochaines soirées :

MOVIE STAR JUNKIES + AREVA + MOON RA à l'Embobineuse le 9 avril.
Jeffrey Lewis and Los Bolts à l'U-Percut le 16 mai.
Cate Le Bon live à la Machine à coudre, le 5 juin.

www.inthegarage.org/

Credits


Texte : Violaine Schütz