dans les chambres des adolescents en 1990

Le livre de la photographe Adrienne Salinger "In My Room : Teenagers in Their Bedrooms" concentre une série de portraits d’ados pris dans leur espace le plus intime, leur chambre, dont certaines sont tapissées de couvertures de Trasher et de posters...

par Emily Manning
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27 Avril 2016, 11:35am

La collection printemps/été 2015 de Christopher Shannon fut l'une de ses réalisations masculines les plus belles - un défilé de t-shirts oversized, de coupe-vent et de sweat-shirts aux poches et motifs colorés. La référence principale de Shannon pour cette saison ? Le livre de 1995 de la photographe Adrienne Salinger, In My Room : Teenagers in Their Bedrooms, une série de portraits d'ados pris dans leur espace le plus intime, leur chambre, dont certaines sont tapissées de couvertures de Trasher et de posters punk fait-maison, d'autres maculées de peinture bleue et de tas d'animaux en peluche. Chaque chambre est le théâtre d'une collection de talismans significatifs pour la jeunesse. "Quand je suis tombé sur le livre d'Adrienne Salinger, ce qui m'a frappé c'est la manière qu'avaient ces jeunes de décorer leur chambre - ce qu'ils collaient sur les murs en essayant de personnaliser leur espace pour se trouver une identité propre," a expliqué Shannon à i-D. "Cette espèce d'enclos privilégié qui se perd dans notre âge du numérique."

C'est alors assez ironique de voir les images de Salinger renaître au format numérique. Ses portraits d'ados ont pris d'assaut Tumblr et autres Pinterest - des plateformes qui tendent à répliquer virtuellement l'identité physique capturée par In My Room.

Salinger a débuté cette série dans les années 1980, en photographiant des chambres d'ados de la côte Ouest des États-Unis, de Seattle à Los Angeles. Un projet abandonné quelque temps après. Salinger n'avait pas pensé à les interviewer - une seconde dimension de son projet qu'elle a mené plus tard et qui est devenue un élément primordial de In My Room. "J'avais l'impression de faire ce que j'accusais les autres de faire : ne pas assez écouter," explique-t-elle au téléphone depuis l'Université de Mexico où elle enseigne la photographie. Lorsqu'elle déménage dans l'État de New York dans les années 1990, Salinger obtient une bourse et recommence son projet en instaurant une interview de deux heures pour chaque adolescent. Les échanges seront intégrés de manière condensée dans le livre. "Tout ce que possèdent les adolescents se retrouve dans leur chambre. Le passé comme le présent. Et ils changent constamment d'identité. Ce qui est accroché à leurs murs est d'une certaine manière en opposition avec ce qu'ils sont dans cet espace - et ce qu'ils disent est encore totalement différent," explique Salinger. "Je suis intéressée par les contradictions qui font surface dès que l'on essaye de comprendre qui nous sommes."Pourquoi as-tu commencé à photographier des adolescents ?
Mon intérêt a d'abord été suscité par la manière dont les adolescents étaient réduits à des clichés et des stéréotypes dans les médias, alors que que l'adolescence est un moment de transition majeure dans la vie de toute personne. Ce sont les derniers moments que tu vis chez tes parents, donc tu peux avoir une forte opinion sur ce qui t'entoure - le temps des compromis n'est pas encore arrivé. Je suis aussi très intéressée par la manière qu'ont les gens de se définir dans l'espace. Peu importe leur statut socio-économique, la plupart des chambres d'ados se ressemblent : 10m2 et une ampoule de 60 watts au milieu du plafond.

J'ai été frappée par la diversité de ces espaces et des histoires qu'ils racontent. Tous sont de couleurs différentes, de taille différente. Certains ados sont très ordonnés, d'autres sont croyants, l'une est jeune maman. Cette diversité était importante ?
Ce n'est pas un projet documentaire. Ça y ressemble, mais je ne crois pas au documentaire, parce qu'il sous-entend qu'il y a une vérité - une seule vérité, et une seule manière de voir les choses. Donc je n'ai absolument pas tenté ou prétendu avoir une liste à cocher pour toucher tous les groupes de personnes.

Du coup, comment es-tu tombé sur un éventail de personnes aussi fascinantes ?
Je les ai rencontrés de plusieurs manières différentes. J'allais dans des centres commerciaux, où différentes adolescentes traînaient et se retrouvaient dans les toilettes. Je trouvais des gens dans ce genre d'endroits, et puis une sorte de chaîne se mettait en place. Quelqu'un me connectait avec quelqu'un d'autre. Je déambulais.

Parle-nous de ton processus photo. Comment as-tu réussi à shooter ces kids dans leur chambre ?
J'avais une seule règle : aucun ne devait ranger ni changer quoique ce soit dans sa chambre. J'ai passé plus de six heures avec chaque ado. Je ne voulais absolument pas les changer ni les travestir. Ça ne me plaît pas. J'aime que mes modèles soient naturels, en phase avec eux-mêmes. J'ai tout fait pour ne pas les dénaturer, en utilisant la lumière naturelle. Pour servir leur individualité au mieux, tout en produisant des images nettes, j'ai utilisé un appareil qui produit des négatifs larges, et l'exposition devait être assez longue. Je leur ai demandé de poser, de tenir la pose. C'est pourquoi il y a une intensité très particulière dans leur regard. L'énergie est bien passée. J'ai tout fait pour qu'ils puissent s'exprimer et rester eux-mêmes. 

Parle-nous des interviews.
Au début, mon idée était de faire un livre. Et avant que je le sorte, j'ai édité les interviews et retranscrit mot à mot. J'ai décidé de les appeler, pour savoir s'ils avaient quelque chose qu'ils voulaient ajouter, s'il y avait quelque chose qu'ils ovulaient retirer. À ce moment, ils n'étaient plus du tout adolescents, ils avaient grandi. Ados, ils m'avaient parlé de leurs histoires d'amour, de sexe. Ils ont pratiquement tous choisi de retirer ces anecdotes du contenu et du livre. Certaines interviews sont bouleversantes, hyper sensibles.

Chaque portrait fait transparaitre une identité à part entière, un univers personnel très définissable.
C'est exactement ce que je voulais représenter : des individus. Les adolescents sont souvent considérés comme des demi-personnes, des adultes non finis, en devenir. C'est tellement réducteur de les voir sous cet angle. 

Les interviews révèlent des facettes inattendues des adolescents qui y vivent…
Quand on regarde mes photographies, on se dit que chaque pièce est stéréotypée à l'extrême : pour chaque chambre, au premier regard, on peut savoir qu'un tel est skateur, que l'autre est metalleux, punk… Les interviews sont parfois en opposition avec ce qu'on avait en tête. Les adolescents sont bien plus complexes que ce qu'on croit, c'est pourquoi les mots ont autant d'importance que l'image. 

Est-ce que tu peux nous parler de l'impact qu'ont eu ces images ?
À l'époque, les mythes et stéréotypes liés au quotidien des adolescents était hyper relayé par les médias et la publicité. J'essayais juste de chasser tout ça en produisant mes images à moi. J'ai rencontré un directeur artistique qui a beaucoup travaillé pour Breaking Bad et qui m'a confié que mon livre servait toujours de référence pour les set-designers aujourd'hui encore. Alors qu'à l'époque, tout le monde crachait sur mon travail. 

Aujourd'hui, tes photos se retrouvent partout sur la toile.
Aujourd'hui, les kids se retrouvent et grandissent sur la toile. La pression de devoir se construire un avatar en ligne est énorme. Les kids sont au courant que leur image est médiatisée, il faut se blinder et avoir confiance en soi. Moi, ce qui me fascine est ailleurs que sur la toile. J'aime ce que dégagent les gens, leur aura, leur présence. Je suis intéressée par les contradictions qui font surface dès que l'on essaye de comprendre qui nous sommes

 adriennesalinger.com.

Credits


Texte : Emily Manning
Photographie : Adrienne Salinger