Photographie : Jason Lloyd Evans

l'année 2016 en 12 moments mode

De Sonia Rykiel au Juicy Couture de Vetements en passant par Saint Laurent, la mode a fait le plein d’événements en 2016. i-D revient sur les évènements les plus marquants de l’année.

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déc. 20 2016, 12:30pm

Photographie : Jason Lloyd Evans

Pas de calme plat : l'année fut clairement agitée. Au début, ça commence plutôt mal. La sentence est formelle, la mode est en crise. Les créateurs sont à bout de souffle, fatigués, usés par un rythme de création intenable. Erreur de diagnostic lance Adrian Joffe, fondateur du Dover Street Market : « Les gens aiment parler d'une pseudo-crise dans la mode, mais elle n'existe pas. La mode est cyclique, elle est en perpétuel mouvement : parfois elle vient, se retire comme la mer, imprévisible. Parfois, c'est un véritable tsunami ». Et si la mode plutôt que d'être en crise était en train d'opérer sa mutation ? Une mutation profonde dans sa manière d'être consommée (la révolution du « see now, buy now »), pensée (le collectif Vetements renouvelle les règles du genre) et partagée (les réseaux sociaux ont bouleversé notre perception de la réalité). Surtout, la mode n'a sûrement jamais autant intéressé qu'aujourd'hui. Parce qu'elle est devenue une forme de culture comme une autre.

Si on devait qualifier cette année, on dirait que 2016 fut une année mode politique. En plein mois d'août, l'affaire du burkini prend de l'ampleur. Peut-on obliger une femme à se dévêtir sur les plages françaises, quand 70 ans plus tôt le bikini était banni sur ces mêmes plages ? Le Conseil d'État tranchera par la négative. « Cette affaire nous montre que nous ne sommes absolument pas à l'abri d'un nouveau scandale vestimentaire » commente Denis Bruna, commissaire de l'exposition « Tenue correcte exigée » au Musée des Arts décoratifs. 2016, c'est aussi l'élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis et l'industrie de la mode prend position. Certains designers comme Humberto Leon, Sophie Theallet ou encore Tom Ford refusent d'habiller la nouvelle First Lady. En juin, la mode anglaise à l'initiative de Vivienne Westwood se mobilise pour que le Royaume-Uni reste dans l'Europe. Finalement, le Brexit aura bien lieu, David Cameron démissionnera et son épouse s'apprête à dévoiler sa première collection de mode… 2016 c'est aussi l'année où David Bowie, Prince ou encore Sonia Rykiel ont disparu, trois icônes de mode à leur manière, ont disparu.

Janvier : c'est la bénédiction, Rei Kawakubo au 1er rang du défilé Gosha Rubchinskiy

via @lily.templeton

Jeudi 21 janvier, Théâtre des Bouffes du Nord, Paris 10 : Gosha Rubchinskiy présente sa nouvelle collection. Survets, tee-shirts brodés de caractères cyrilliques, chaînes de portefeuille tombantes, sneakers Reebook aux pieds, les kids de Gosha Rubchinskiy marchent vite, auréolés de volutes de fumée ambiance fin de rave. Sur les hoodies, on lit le slogan « Rave and Protect » imitant les inscriptions que l'on peut trouver sur les croix de l'Eglise orthodoxe. En ce début d'année, Gosha Rubchinskiy réveille la mode masculine. L'imagerie de la Russie post-soviétique devient populaire. Rei Kawakubo est au 1er rang du défilé, assise à côté de son mari Adrian Joffe. Le couple a toujours soutenu le designer. Vêtue d'un cuir rouge, la créatrice japonaise - qui évite d'habitude scrupuleusement les apparitions publiques - a illuminé le 1er rang du défilé. Une présence en forme de bénédiction. En juin, le designer russe défile au salon Pitti Uomo à Florence et consacre un tailoring d'un genre nouveau : libéré et démocratique. En 2016, Gosha Rubchinskiy sort du lot.

Février : Kanye West est (con)sacré Dieu de la mode

© Jeff Rogers

Jeudi 11 février, Madison Square Garden, New York : défilé Yeezy Season 3. La mode va bien au-delà du vêtement. La démonstration de force de Kanye West - son défilé pour Yeezy retransmis dans une centaine de cinémas américains et en livestream sur Tidal, durant lequel il a dévoilé en avant-première son dernier album «The Life of Pablo» - ne fait que le confirmer. Les 20 000 spectateurs du Madison Square Garden n'étaient pas là que pour les vêtements, ils venaient aussi assister à un événement culturel, écouter un album, se divertir. La mode est culture. Elle a une telle capacité d'expression qu'elle mérite un stade aussi grand que ceux occupés par des rock stars ou des sportifs. La suite de l'année est moins éclatante pour Kanye West. En novembre, le rappeur annule 21 dates, poste 99 photos d'archives de Margiela sur Instagram puis est interné en hôpital psychiatrique. À peine sorti, il se rend à la Trump Tower rendre visite au nouveau Président des États-Unis. Lors d'un concert en Californie en novembre, il avait en effet assuré que s'il avait voté, son bulletin serait allé à Donald Trump.

Mars : Tremblement de terre à Paris, Supreme ouvre sa 1ère boutique

© Leon Prost

Mardi 10 mars, 20 rue Barbette, Paris 3 : la marque de skate ouvre sa première boutique parisienne. Un événement qui a fait l'effet d'un tremblement de terre dans la capitale. Des centaines de fans se précipitent aux portes de ce nouveau temple. Impossible de circuler dans la rue Barbette. C'est le deuxième store que Supreme ouvre en Europe, après celui de Londres en 2012. Petit stand de rue ouvert sur Lafayette Street en 1994, Supreme est vite devenu le spot préféré des skateurs du Soho de l'époque. Chacune de leurs collections se vend en quelques minutes, sans grand effort. À Paris, pour le design de l'intérieur du magasin, Supreme a fait appel à l'artiste et skateur Mark Gonzales « The Gonz » collaborateur de longue date de la marque. Weirdo Dave, lui, s'est chargé des vitrines. Et pour mieux célébrer l'arrivée de Supreme à Paris, William Strobeck réalise la vidéo Pussy Gangster, où des kids en skate arpentent les rues parisiennes et la place de la République.

Avril : Bye Hedi, Slimane quitte Saint Laurent

© Jason Lloyd Evans

Vendredi 1er avril : pas de poisson d'avril, c'est officiel, Hedi Slimane dit au revoir à Saint Laurent. En à peine quatre ans, Hedi Slimane a fait beaucoup pour la marque. Il a redéfini Saint Laurent comme il l'avait fait pour Yves Saint Laurent Rive Gauche Homme dans les années 1990 et Dior Homme dans les années 2000. Il a vendu son esthétique à Kering en échange d'un contrôle total de la marque : rénovation complète des boutiques et shooting personnel des campagnes de pub. Il a créé un modèle de gestion de marque. Hedi Slimane laisse son empreinte sur Saint Laurent. En usant de sa liberté de créateur, il a rappelé que la mode ce n'est pas le luxe. Il a su repositionner la marque et la rendre désirable pour les jeunes générations. Sa vision s'est très rapidement transformée en immense succès commercial. Le chiffre d'affaires de Saint Laurent a bondi de 75 % entre 2013 et 2015. Depuis son départ, le designer ne cesse d'assigner Kering en justice. En juin, il obtient 13 millions de dollars de la part du groupe de luxe. Que devient maintenant le créateur ? Le mystère reste entier.

Mai : Vivienne Westwood se mobilise contre le Brexit

© Juergen Teller

Samedi 28 mai : Vivienne Westwood sur son compte Instagram incite les jeunes Britanniques à aller voter. Elle poste une photo d'elle vêtue d'un tee-shirt portant l'inscription : « Inscrivez-vous pour voter. Ne laissez pas une génération plus âgée vous dicter votre futur ». Nombreux sont les créateurs de mode anglais qui emboîtent le pas à la créatrice. Le British Fashion Council représentant l'industrie du prêt-à-porter britannique communique alors les résultats d'une vaste étude réalisée auprès de 500 créateurs au sujet du Brexit. Sur 290 réponses, 90% se sont prononcés pour le maintien dans l'UE. J.W. Anderson, Christopher Kane, Victoria Beckham, Mary Katrantzou : tous soutiennent le « oui » sur Instagram. Une prise de position qui ne changera pas les résultats du vote. Le 23 juin, le « non » l'emporte.

Juin : Grace Wales Bonner remporte le prix LVMH

© Grace Wales Bonner

Samedi 16 juin, Fondation Louis Vuitton, Paris 16 : les 8 finalistes du Prix LVMH sont enfin départagés après plusieurs mois de compétition. C'est la Britannique Grace Wales Bonner qui l'emporte. Le jury composé de 8 directeurs artistiques issus des maisons du groupe LVMH (J.W. Anderson, Nicolas Ghesquière, Marc Jacobs, Karl Lagerfeld, Humberto Leon et Carol Lim, Phoebe Philo et Riccardo Tisci) ainsi que de Delphine Arnault, Pierre-Yves Roussel (PDG de LVMH Fashion Group) et Jean-Paul Claverie (conseiller de Bernard Arnault) a tranché. Le travail de Grace dénonce les stéréotypes en tout genre et ses collections contribuent à redéfinir la masculinité africaine. Ses références vont de l'artiste Kerry James Marshall au photographe Malick Sidibé en passant par les visions colorées des marchés africains et la poésie d'Harlem. « J'ai eu une éducation double. Mon père est jamaïcain et ma mère anglaise. Le fait d'être métisse et de grandir à Londres m'a beaucoup marquée » indique la créatrice. « J'ai l'impression que le côté sophistiqué de mon travail peut choquer certains pourtant c'est quelque chose qui fait partie intégrante de mon univers. Je veux juste que les gens aient confiance en eux lorsqu'ils portent mes vêtements » poursuit-elle.La jeune diplômée de la Central Saint Martins a l'avenir devant elle.

Juillet : Vetements défile pendant la semaine de la Haute Couture

Dimanche 3 juillet, Galeries Lafayette, Paris 9 : Vetements défile dans le grand magasin pendant la semaine de la haute couture, en tant que membre invité de la Fédération. Que retenir de cette année sinon le tee-shirt DHL, le hoodie Titanic ou le talon briquet ? Demna Gvasalia, Guram son frère, Lotta Volkova, Georg Naoum et toute l'équipe Vetements ont su capter mieux que n'importe qui notre époque. Leur manifeste esthétique déconstructiviste, c'est le manifeste de l'année. Pour son défilé haute couture, le collectif collabore avec 18 marques de streetwear et de luxe. Les escarpins de Manolo Blahnik se portent avec un survet' Reebok. Les cuissardes pleine peau de Church's se mélangent aux vestes Brioni oversized. 2016 c'est aussi l'année du « see now, buy now », véritable révolution. En ne présentant plus que deux collections mixtes en janvier et juillet, Vetements se rallie au mouvement. En mars, Demna Gvasalia en tant que DA de Balenciaga signe son 1er défilé pour la marque et redynamise le marché de la doudoune. « Je suis convaincu que la révolution culturelle est en marche, proclame Demna. Les kids d'aujourd'hui ont leurs propres concepts, leurs propres principes, et ils sont puissamment ancrés dans la réalité. Ce sont des intellectuels. Ma génération est bien plus retardée qu'eux… Moi, c'était la génération MySpace. Il sourit : "J'avais un bipeur. T'imagines ? ».

Août 2016 : Sonia Rykiel s'éteint à 86 ans

Image courtesy of Sonia Rykiel 

Jeudi 25 août, Paris : Sonia Rykiel, star du tricot et figure emblématique de Saint-Germain-des-Prés disparaît. Instagram s'illumine de sa flamboyante chevelure rousse, en hommage à celle qui a célébré une féminité libérée. Au début des années 60, Mary Quant libère les femmes avec ses minijupes. Sonia Rykiel est enceinte. Comme rien ne convient à son ventre, elle imagine une fine robe en jersey et un petit pull en maille. « Miss Knitwear » est un modèle pour des milliers de femmes. Elle est sacrée icône de la Rive Gauche, le Café de Flore propose dans sa carte le « Club sandwich Rykiel », un sandwich sans pain ni mayo. Son approche réaliste du design et sa mode empathique vis-à-vis des femmes ont marqué l'histoire de la mode. En inventant des pièces à sa mesure, elle a, elle aussi, libéré les femmes.

Septembre : Rick Owens signe l'un des défilés le plus intense de sa carrière

Jeudi 29 septembre, Paris 8 : en pleine Fashion Week, Rick Owens se met à nu avec sa collection printemps/été 2017 qui frôle la haute couture. Sa collection baptisée « Mastodonte » n'est pas avare en tissu : les volumes sont démesurément XXL et se déploient de façon spectaculaire. Comme un cocon protecteur. Des formes nuageuses en guise d'armures invincibles. L'effet est nébuleux, comme si les vêtements étaient en train de (re)naître pour se transformer en quelque chose d'encore plus libre. Des mannequins enrubannés, vêtus de capes de plumes d'autruche, des teintes chocolat, pistache, craie, pourpre fumé… tout est moins dark que d'habitude. La collection est poétique. L'an dernier à la même époque, les mannequins Rick Owens se portaient les uns les autres, accrochés par des sangles. Fini les défilés spectacles pour Rick Owens. Place à l'émotion.

Octobre : « We should all be feminist », slogan Dior

© Mitchell Sams

Samedi 1er octobre : le lendemain du premier défilé de Maria Grazia Chiuri, nouvelle DA de la maison Dior succédant à Raf Simons, le tee-shirt « We should all be feminists » fait le plein sur Instagram. Avec ce message politique, Maria Grazia Chiuri fait référence au discours de Chimamanda Adichie donné en avril 2013 et visionné plus de 3,3 millions de fois sur YouTube. La créatrice choisit aussi comme bande-son du défilé le morceau Flawless de Beyoncé qui sample le discours de l'écrivaine nigériane. L'ex designer de Valentino qui formait un duo remarqué avec Pierpaolo Piccioli est la 1ère femme à prendre la tête de la direction artistique de Dior. Pas de talons, des silhouettes d'escrimeuses, des tops matelassés comme des micro-armures : la femme Dior part au combat. Après le tee-shirt « The Future is Female », slogan féministe des années 70 repris par Otherwild, les vêtements siglés de messages battent leur plein en 2016 - Instagram et hasthtag obligent. Mais le tee-shirt « Destroy » de Vivienne Westwood en 1977, avec le blason d'une svastika rouge et d'un Christ en croix à l'envers, avait provoqué plus de controverses.

Novembre : Donald Trump est élu et certains designers refusent d'habiller la First Lady

Mardi 8 novembre : Donald Trump est élu Président des États-Unis. Séisme politique. Si son mari n'avait pas gagné l'élection en attisant la haine, Melania Trump, ancien mannequin, n'aurait eu aucune difficulté à convaincre les créateurs de mode américains de l'habiller. Une telle exposition n'a pas de prix pour les jeunes créateurs. Rapidement, Sophie Theallet, qui a habillé Michelle Obama à plusieurs occasions ces 8 dernières années, annonce qu'elle n'habillera pas Melania Trump et encourage les autres designers à faire de même. « La rhétorique raciste, sexiste et xénophobe utilisée durant la campagne présidentielle de son mari est incompatible avec les valeurs qui nous gouvernent », indique-t-elle. Mais tous n'ont pas rejoint son appel. Les créateurs sont divisés. Avec cette question en ligne de mire : peuvent-ils décider de ce qu'il advient de leurs vêtements une fois créés et distribués ? L'avenir nous dira ce que portera Melania Trump.

Décembre : Le défilé Chanel au Ritz, comme une ode à Paris capitale de la mode

Images courtesy of Chanel

Mardi 6 décembre 2016 : Ritz, Paris 1er : Chanel présente sa collection Métiers d'Art. Ironie du calendrier : le même jour a lieu le 1er Forum de la mode à Paris organisé conjointement par les Ministères de la Culture et de l'Industrie pour réfléchir sur l'avenir de l'industrie de la mode française. Il faut dire que les chiffres sont colossaux. La mode en France pèse lourd : 150 milliards d'euros de chiffres d'affaires dont 33 milliards à l'export. En choisissant Paris pour le défilé Chanel, Karl Lagerfeld envoie un signal fort au marché. Meurtrie par les attaques terroristes, Paris souffre et attire moins les touristes. Chanel réhabilite Paris capitale de la mode. 

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Texte : Sophie Abriat