Jacques de Bascher posing for his brother Xavier de Bascher. Photo courtesy of Xavier de Bascher

qui était jacques de bascher, le compagnon de karl lagerfeld, par qui le scandale est arrivé ?

Il a fait de la décadence un mode de vie. Avec panache, il a entrainé dans ses chutes le Paris sulfureux des années 1970. Amant de Saint Laurent, compagnon de Lagerfeld, ennemi de Pierre Bergé : il les a tous (et toutes) séduit(e)s. Dans une biographie...

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mai 31 2017, 8:20am

Jacques de Bascher posing for his brother Xavier de Bascher. Photo courtesy of Xavier de Bascher

En 2008, avec la sortie du livre Beautiful People d'Alicia Drake - formidable saga de quatre décennies de mode parisienne passées au prisme de l'ascension de Karl Lagerfeld et Yves Saint Laurent - surgissait de l'oubli un personnage trouble et à visage d'ange : Jacques de Bascher. Un dandy sublime et irrésistible, compagnon de Karl Lagerfeld pendant dix-huit ans et dont la vie décadente sera le grand œuvre. Un ange noir et pervers qui en séduisant Yves Saint Laurent provoquera l'ire de Pierre Bergé et l'explosion des clans Lagerfeld et Saint Laurent. Signant la fin d'une période inouïe, la fin des 70 et le début des 80, où tous les excès furent permis. Une époque révolue, désormais inscrite dans la mémoire de la mode, et sur laquelle l'ombre de Jacques de Bascher, gigolo fantastique, plane comme l'astre menaçant qui annonce la fin prochaine. C'est sur ce personnage - défiguré et caricaturé par les biopics Yves Saint Laurent  de Jalil Lespert et Saint Laurent de Bertrand Bonello - que la journaliste Marie Ottavi a décidé d'enquêter, de jeter un regard neuf, interrogeant ceux qui l'ont connu et côtoyé, levant le voile sur le secret le mieux gardé de la mode parisienne. Histoire de remettre en ordre le destin de celui qui avait fait du manque d'ambition et de l'hédonisme son seul horizon. Un personnage à la fois détestable et magnétique qui n'hésitait pas à déclarer que « la décadence ce n'était pas tomber mais choir. »

Un fantôme omniprésent

Et si Jacques de Bascher n'avait jamais existé, et si il n'était au final qu'un héros de fiction, un idéal croisement entre le dandy proustien, le carnassier sexuel, le mondain fashion et le témoin d'une époque révolue ? Bref un fantôme ! C'est à cette problématique que Marie Ottavi, l'auteure du livre qui lui est consacré, s'est confrontée. « Comment parler de quelqu'un qui n'a pas laissé de traces, qui n'a rien produit de sa vie, qui n'a pas dressé de cathédrales ? Le challenge était intéressant. D'un côté parce que tout le monde me disait « Personne ne te parlera par peur des réactions de Karl Lagerfeld ou de Pierre Bergé », et de l'autre il s'agissait de donner de la consistance à un personnage qui pour certains n'en avait pas. Je me souviens de quelqu'un qui m'a dit « Qu'est-ce que tu vas te faire chier à écrire un livre qui va être lu par deux cent homos à Paris ! » Cette phrase est restée gravée en moi tout au long de l'écriture, je me suis dit que je devais faire ce livre, pas dans l'objectif d'en vendre des tonnes, mais justement pour raconter l'histoire de cet homme. Et prouver qu'elle pouvait intéresser plus de gens que ce qu'on pense. »

Un sex-symbol irrésistible

« Il était le Français le plus chic que j'aie connu, raconte dans le livre Karl Lagerfeld, qui pour la première fois a accepté de se livrer longuement sur celui qui fut son compagnon et le seul amour de sa vie. « Jacques de Bascher jeune, c'était le diable avec une tête de Garbo (…). Il s'habillait comme personne, avant tout le monde. C'est la personne qui m'amusait le plus, il était mon opposé. Il était aussi impossible, odieux. Il était parfait. Il a inspiré des jalousies incroyables. » Très tôt, dès l'adolescence, c'est en séduisant un de ses professeurs de lycée en pamoison devant lui, que Jacques réalise que sa beauté irrésistible et son aisance physique, qui troublent autant les femmes que les hommes, sont une arme sans pareille dans ce monde qui ne jure que par la perfection ultime. Un atout qui va lui ouvrir toutes les portes qui lui auraient été fermées autrement. « Quand il prend conscience de son ascendant sur les autres, explique Marie, il se dit qu'il a un créneau, il sait qu'il s'en sortira toujours dans la vie avec juste son esprit et sa beauté. »

Un carnassier mondain

Beau, jeune, cultivé, intelligent, élégant, bien élevé, habillé avec le plus grand soin (il a troqué son look preppy pour un vestiaire hautement raffiné) Jacques n'aura aucun problème à se frayer un chemin dans la branchitude friquée et frivole de l'époque. Dans les années 1970, il traîne au Flore, haut lieu de l'intelligentsia dilettante de l'époque, mais aussi repaire de gigolos, et au 7, une boite gay située rue Sainte-Anne, ouverte par Fabrice Emaer (qui deviendra des années plus tard célèbre en créant le Palace) et qui mélange déjà les classes sociales, les riches et les pauvres, les homos et les hétéros, les vieux friqués et les jeunes sans le sou. C'est au 7, et très rapidement, que Jacques va faire son entrée dans la jet set de la nuit et de la mode, qu'il va sympathiser avec la bande qui gravite autour de Warhol (qui s'est installé à Paris pour un temps), puis celles de Karl Lagerfeld et Yves Saint Laurent, et leur sillage de créatures, hommes et femmes sublimes, dont la vie consiste à être beau, danser, être drôle, s'habiller et bien sûr, se droguer et baiser, baiser, et encore baiser…

Un dandy proustien

« Jacques de Bascher est l'archétype du dandy, presque sa caricature. Son indifférence au monde est spectaculaire. S'il gravite autour de la société, c'est pour ne jamais se soumettre à ses contraintes. L'argent, le travail, les matérialités ordinaires ne font pas partie de ses préoccupations. » écrit Marie Ottavi. La rencontre de Jacques avec Karl Lagerfeld, qui n'est à l'époque pas le kaiser de la mode qu'il est devenu, et qui très vite va en devenir fou et en faire sa muse, va sceller le destin de Jacques, tout en confortant son oisiveté mais aussi son tropisme prononcé pour le dilettantisme. Avec Karl, pendant 18 années, Jacques forme un drôle de couple d'une modernité absolue, un duo insubmersible où le sexe ne joue aucun rôle (Karl déclare qu'ils n'ont jamais couché ensemble), où la jalousie n'a pas lieu d'être, encore moins la possessivité, et où « paye celui qui a l'argent » comme le déclare élégamment Karl. « Qui parle comme ça encore aujourd'hui ?, déclare Marie Ottavi. Karl n'est pas socialiste, et il l'a suffisamment répété, mais je connais peu d'hommes de gauche qui aient sa générosité ! »

Un jouisseur insatiable

Dans la vie de Jacques de Bascher, le sexe aura tenu une part prépondérante. Jacques aime le cul, les hommes et les femmes, et ne s'en prive pas. L'époque de toute manière est à la libération sexuelle, pilule, féminisme et libération gay obligent. Jacques n'est pas un militant et ne le sera jamais, mais à l'époque où beaucoup se cachent derrière des femmes-paravents, lui ne fait pas mystère de son homosexualité. Mais au contraire la pose sur la table, et s'amuse à choquer dans les diners mondains, en faisant étalage de ses proies. « Dans ses filets, il les lui faut tous, explique Marie Ottavi, le flic, le prêtre défroqué, le tennisman en vue, l'acteur moustachu, l'écuyer du club équestre et toute la caserne de pompiers. » Il drague ouvertement dans la rue, organise des partouzes chez lui où traine une Harley Davidson flambant neuf dont les rétroviseurs sont retournés pour servir de tablettes à lignes de coke. On le croise dans les backrooms qui ouvrent à Paris à cette époque, il prend le Concorde pour aller baiser au Mineshaft de New York, le sex-club gay où a été tourné Cruising et où il croise Michel Foucault. Il aime autant les bourges que les voyous, le très moustachu Tom Selleck que le policier marié qui vient de lui filer une amende. Jacques de Bascher épouse sans broncher la permissivité sexuelle de l'époque et on le comprend. Même s'il ne sait pas encore qu'elle lui inoculera la mort, à savoir le virus du VIH, qui fait son apparition dans la communauté gay au début des années 80. Il en mourra quelques années plus tard, en 1989 âgé de 48 ans, grossissant la liste des premières victimes, après s'être coupé de tout, ne supportant pas sa déchéance physique, mais veillé jusqu'au bout par un Karl Lagerfeld qui ne se remettra jamais vraiment de sa disparition.

Un pervers-narcissique

Très tôt le sexe n'est pas seulement un plaisir chez Jacques de Bascher, il est aussi un outil pour asseoir son emprise sur les autres. Un jeu pervers qui se prête à toutes les mises en scène quitte à pousser la provocation trop loin. Comme avec la soirée Moratoire Noir(e), le 24 octobre 1977, où 1500 personnes toutes plus snobs les unes que les autres, et qui ont respecté le dress-code "tenue tragique noire absolument obligatoire" vont assister, médusées, au premier fist-fucking mondain de l'histoire. « C'était un pervers, raconte un témoin dans le livre, il avait aussi un physique pervers qui disait tout de lui. » Jacques aime la décadence dans toute sa splendeur, en forme de drogues, sexe et alcool, qu'il consomme quotidiennement et sans compter, il est fasciné par les rapports de soumission et le milieu SM gay, par le sexe comme levier de pouvoir. « Jacques a eu énormément d'amants, raconte Philippe Heurtault, un photographe qui fut très proche, mais je me demande si le sexe était plus important que ça. L'intérêt c'était essentiellement la conquête. Plus c'était de l'ordre de l'impossible, plus ça l'excitait. » C'est certainement ce goût pour la transgression qui le poussera à séduire, et devenir l'amant d'Yves Saint Laurent, faisant exploser pour de bon la jalousie qui couve entre Pierre Bergé et Karl Lagerfeld depuis des années, et éclater le monde de la mode, qui dansait, baisait et s'embrassait en toute innocence, en deux camps qui désormais se haïssent. Jacques de Bascher, dans un ultime doigt d'honneur comme il les affectionne, signe la fin d'une bulle sans complexes et sans scrupules, une époque révolue qui danse sur un volcan et que l'arrivée du sida va sérieusement remettre en cause. Un témoin de l'époque raconte « Notre univers est devenu noir, obscur, négatif. Nos vies avaient quelque chose de ténébreux : nous avions profité de trop de sexe, de trop de liberté, de trop de drogues et de trop de nuits. » Bref, la fête est finie.

Marie Ottavi, Jacques de Bascher, dandy de l'ombre (Editions Séguier)

 Jacques de Bascher photographié pour Vogue Magazine par Alex Chatelain © Alex Chatelain

Jacques de Bascher et Karl Lagerfeld en 1979, à Paris © Guy Marineau

Aux Bains Douches, 1978 © Philippe Morillon

Credits


Texte : Patrick Thévenin