les états désunis réunis de raf simons pour calvin klein

La première collection de Raf Simons pour l'iconique marque américaine célébrait l'éclectisme du continent américain – des bottes de cowboy à David Bowie en passant par Sofia Coppola et l'artiste Sterling Ruby.

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févr. 13 2017, 3:35pm

La semaine dernière, Raf Simons révélait sa toute première campagne pour Calvin Klein. Créée avec ses collaborateurs de longue date Willy Vanderperre et Olivier Rizzo, les images présentaient des mannequins, face aux oeuvres d'Andy Warhol, Christopher Wool et Richard Prince. Ils portaient du denim et des sous-vêtements. Calvin Klein a bâti son empire en redonnant forme et légitimité à ces vêtements oubliés des podiums - il les a sortis du quotidien et de la banalité pour en faire les symboles du style à l'américaine. Sur l'une des photographies de la campagne, trois garçons en caleçon se cachent derrière une immense sculpture aux couleurs du drapeau américain, créée par Sterling Ruby. Cette campagne était en quelque sorte la feuille de route qui allait guider le spectateur à la première collection présentée par Simons le 11 février à New York, au siège de la marque sur 39th Street. Ces mêmes jeans et sous-vêtements ont infiltré le podium qui présentait, pêle-mêle, les collections homme et femme, hissant haut les symboles de la mode américaine : les vestes en cuir (suivies par les total-look cuir), costumes ajustés, vestes en courtepointe, boots de cow-boy à pointe d'acier - l'ultime équilibre entre l'élégance discrète et l'effronterie des cowboys. Ou l'ultime incarnation de notre époque, c'est selon. 

Sur la campagne, on peut lire le travail de Wool : « A guy goes to a psychiatrist wearing only Saran Wrap. The psychiatrist says to the guy, I can clearly see your nuts you nut. » La plupart des pièces présentées - sweatshirts près du corps aux longueurs variables, robes minimalistes - faisaient la part belle aux transparences. D'autres (les petits costumes soignés doublés d'épaulettes, robes délicates en plume) étaient enveloppées de plastique transparent. On pouvait y lire un clin d'oeil à la préservation des oeuvres d'art, ou une pique à l'attention des galeristes new-yorkais, épris du pressing et obnubilés par l'hygiène. 

Mais c'était peut-être aussi une allusion plus personnelle. Le créateur s'est souvent exprimé sur l'influence qu'a eu le tout premier défilé qu'il ait eu l'occasion de voir : la collection automne/hiver 1989 de Martin Margiela. « C'était la collection 'white', et tous les mannequins portaient des robes en plastique blanc et transparent » expliquait Raf en 2008 à Interview Magazine. Frédéric Sanchez, qui signait la musique des défilés de Margiela, avait quant à lui révélé à The Gentlewoman que le maquillage pour le défilé s'était inspiré du clip Life on Mars de David Bowie. Sa bande-son avait, elle, était créée d'après les films d'Andy Warhol. « L'idée était de couper chaque morceau de manière brute, de les entrechoquer... De jouer avec le son pour les tordre et les déformer pour qu'assemblés, ils constituent un collage. »

La bande-son du défilé Calvin Klein, constituée de deux versions du titre This Is Not America de David Bowie (l'originale, produite en 1985 et l'autre, enregistrée par l'ensemble musical Lazarus en 2016), était l'écho inconscient, peut-être, de Raf à Margiela. Les morceaux étaient entrecoupés d'In Dreams, de Roy Orbison, d' I Only Have Eyes for You des Flamingos ainsi que d'une reprise du classique I Wanna Be Sedated des Ramones et de Midnight Cowboy en apothéose. 

L'artiste préféré de Raf Simons et son ami de longue date, Ruby, était à l'origine des décors multicolores du podium, surplombé d'immenses drapeaux américains. Un extrait de l'inquiétant The Virgin Suicides — tiré de la scène de monologue du voisin à propos des soeurs Lisbon - s'est fait entendre, rappelant au passage à quel point le décor de Ruby rendait hommage à la scène de fête du film de Sofia Coppola. Le défilé reflétait, dans son ensemble, les problématiques chères au film, chères à la réalisatrice : la jeunesse américaine, sa sexualité, ses obligations familiales, ses paradoxes, sa solitude, ses attentes, sa liberté. On aurait aimé que Sofia Coppola, assise au premier rang du défilé, corrobore notre théorie. 

Credits


Texte : Emily Manning 
Photographie : Mitchell Sams