leçon de mort avec ​louise bourgeois au guggenheim

En exposant sa série The Cells, le Guggenheim de Bilbao nous ouvre les portes de la vie troublante et troublée de l'artiste la plus énigmatique de la création contemporaine.

par Felix Petty
|
11 Avril 2016, 3:55pm

L'œuvre la plus connue de Louise Bourgeois, c'est incontestablement Maman. Cette araignée géante faite de bronze et d'acier, passée avec aisance de symbole de maternité à emblème de l'art contemporain. Elle était posée là, au jour de l'ouverture de la Tate Modern en 2000 immanquable. La seule chose que vous aperceviez en franchissant les portes de ce nouveau temple londonien de l'art. Ses longues et frêles pattes gardant un espace et une aura à la fois terrifiante et calme, monstrueuse et protectrice, tendre et effrayante. Elle était un hommage à la mère de l'artiste, décédée ; un idéal de maternité nichant ses précieux œufs marbrés bien au-delà de nos têtes.

Aujourd'hui, Maman est disposée à l'extérieur d'une autre manifestation architecturale de la renaissance post-industrielle d'une ville part l'art : le Guggenheim de Bilbao. Le long de la rive du Nervión et à côté des fameuses courbes scintillantes en acier du musée conçu par Frank Ghery, elle prend le rôle du mirador impénétrable. Il est difficile de ne pas faire un parallèle entre la majestueuse Maman et le chiot végétal de Jeff Koons qui trône de l'autre côté du musée, face à la ville. Ces deux icônes représentent à eux seuls un microcosme et deux visions aujourd'hui opposées de l'art moderne. L'une étincelle, héraut d'un hyper-capitalisme post-moderne et d'un détachement émotionnel à la limite de l'ironie. L'autre est une vision cauchemardesque, un amas de symboles effrayants qui puisent leur effet dans des traumatismes des plus personnels. L'année dernière, la brillante et audacieuse rétrospective de Koons a pris d'assaut le musée. Cette année, c'est au tour de Bourgeois, via l'exposition d'une série de sculptures, The Cells ; les dernières réalisations de l'artiste avant sa mort en 2010 : une série qui revient sur son enfance agitée.

Louise Bourgeois, In and Out, 1995 © The Easton Foundation / VEGAP, Madrid

Louise Bourgeois a grandi à Choisy-le-Roi, en banlieue parisienne. Sa famille y tenait une entreprise de restauration de tapisseries. Sa mère était aimante mais fragile et constamment malade. Son père : un autoritaire infidèle qui a passé une bonne part de sa vie à tromper son épouse avec la femme de ménage. La mère de Louise ne le savait pas, mais Louise, elle, a conservé ces souvenirs près du corps, ce qui l'a mené à la dépression, l'anxiété. La mère de Louise est meurt soudainement alors qu'elle étudiait les maths à la Sorbonne, un triste événement qui l'a conduit à remettre en question ses choix de vie et à finalement devenir artiste. Son père haïra cette décision, jusqu'à ce que le succès frappe à la porte.

Ces évènements, ces passions, ces troubles, Louise les a souvent exprimés dans son travail. C'est la tragédie et les difficultés émotionnelles de ses jeunes années, revisitées, consciencieusement choisies et étalées, qui rendent la série The Cells aussi forte et puissamment résonnante. 

Louise Bourgeois, Cell II, 1991 (detail) © The Easton Foundation / VEGAP, Madrid

C'est en 1991, alors qu'elle est âgée de 80 ans, que Bourgeois commence à travailler sur The Cells. Soit une année avant sa rétrospective au MoMa, ou elle fut la première artiste femme à être honorée. Après toute une vie passée à produire son art, elle construisait une stature, devenait petit à petit l'une des artistes - vivantes - les plus acclamés, s'exposant partout dans le monde. Cette fameuse araignée devenait un symbole reconnu et identifiable de son travail et de son approche. Alors que le monde reconnait et célèbre son art, Louise décide de tourner son regard vers le passé, l'enfance, Choisy-le-Roi. Les débris émotionnels qu'elle en retire deviennent The Cells, son triomphe artistique de fin de carrière, un drame psychologique autobiographique. L'enfance de Louise passée au crible d'une terrifiante psycho-analyse freudienne. The Cells drague le passé comme des bateaux sur une rivière au lit perturbé, donnant sens aux quelques fragments qui atteignent la surface. Elle s'arrête sur l'émotive jeunesse de Louise pour essayer d'en faire sens et de surmonter les restes d'une enfance troublée en les étalant sculpturalement. "L'espace n'existe pas," a-t-elle dit un jour. "Ce n'est qu'une métaphore de l'existence." La série The Cells est l'apogée du travail de la sculptrice, cette ultime métaphore de l'existence en ce qu'elle crée un langage sculptural pour donner du sens à l'existence. L'exposition du Guggenheim de Bilbao est la première qui se consacre à cette série ; qui présente autant de ces travaux, regroupés.

Le mot lui-même, Cell (cellule), est sans doute le meilleur endroit où commencer pour saisir au mieux la série. Une cellule : un petit bout de vie, l'élément le plus petit qui fait de nous qui nous sommes. Ou une cellule, une prison, une petite pièce, vide, dans laquelle nous sommes bloqués, un endroit où se retirer. Entre ces deux définitions, on se trouve, nous, dans une architecture de l'existence faite des prisons freudiennes de notre enfance. Brodé sur la couverture d'un lit, dans Cell 1 (1991), Louise écrit : "L'art est garant de la santé mentale. La souffrance est la rançon du formalisme." Une autre pièce de broderie de Cell 1 laisse lire : "J'ai besoin de mes souvenirs. Ils sont mes documents."

Louise Bourgeois, Cell (Choisy), 1990-93 © The Easton Foundation / VEGAP, Madrid

La série The Cells présente une structure assez simple pour narrer au mieux les souvenirs de Bourgeois. Au sein de chaque espace fermé, Louise a disposé une série d'objets, encadré de portes ou de cages. Ce sont des sculptures spatiales, des constellations frappées d'une émotion pure. Derrière les barrières, elles forment un langage de l'enfance convaincant qui rappelle l'effrayante dimension abstraite des contes de fées (plutôt Charles Perrault que Walt Disney). C'est un langage compliqué à traduire. La liste d'objets qui construit ce langage ne rend pas justice à la complexité de The Cells. Des blocs de marbre clair modelés en bras, jambes ou torses démembrés. Des sacs de caoutchouc sculpturaux pendant aux murs, rappelant les organes sexuels ou des boules géantes rattachées au sol comme reflet d'une imposante figure paternelle. Il y a des fauteuils, des chaises, symboles du jugement. Des os et des vêtements - les matières dont nous sommes faits - et des fragments de tapisseries recouvrant les murs des cellules. Il y a des lits, lieux de tellement de moments de vie : ces deux choses si différentes, sur lesquelles l'art doit s'attarder : le sexe et la mort. Il y a des miroirs, surfaces supplémentaires qui nous permettent d'observer ce qui n'est pas accessible de prime abord, de nous révéler l'invisible et de nous révéler nous-mêmes au passage (la maison new-yorkaise de Louise était dépourvue de miroirs, comme si elle avait peur de ce qu'elle pourrait y trouver). Elle était agoraphobe et claustrophobe, effrayée par le grand comme le petit et elle-même de petite stature. Les cellules sont construites à sa taille : les chaises, les lits, les placards. Elle construit ses propres cages, celles de ses traumatismes émotionnels. Elles sont à la fois pièges et libératrices ; des escaliers qui ne mènent nulle part, des murs invisibles, des endroits d'où l'on pense à tort qu'il sera possible de s'en échapper. Notre enfance en résumé, non ? Les Cells sont des tombes pour nos vies intérieures ; des monuments commémoratifs autant qu'une façon d'oublier le passer. Dans l'une des cellules, une guillotine se tient au-dessus d'une reproduction de la maison de Choisy.

Les Cells révèlent une dichotomie. Elles sont autant père que mère, protectrices et révélatrices, confortables et terrifiantes, voyeuristes et exhibitionnistes. Elles rendent extérieure la vie intérieure, tangible l'intangible, cachent et exposent ce qu'il reste de l'enfance à l'aube de la mort.

Louise Bourgeois, Cell XXVI, 2003 (detail) © The Easton Foundation / VEGAP, Madrid

Louise nous emmène aux confins de son enfance via cette constellation d'objets et de matériaux, recréant avec ses traumatismes, les creusant, lesexaminant, tentant d'en arriver à terme et de tourner la page. À propos de l'une de ses cellules, You Better Grow Up (1993), elle écrivait : « L'artiste reste un enfant qui a perdu son innocence mais ne peut cependant pas se libérer de l'inconscient. C'est humiliant d'être le jouet d'une peur qui te tient si fort et de si près. »

Les Cells parlent de cette peur, cette souffrance, ces choses qui nous saisissent, nous serrent et dont il est dur de se débarrasser. Pour cela, l'intimité est essentielle, mais paradoxalement, le seul moyen pour Louise, l'artiste, de se détacher de tout ça, c'est d'étaler ces problématiques au grand jour. Ces sculptures ont quelque chose de troublant. Elles sont grotesques, plus grandes que nature et pleines de symboles obsédants. Elles nous donnent l'impression d'être coincés dans une boucle interminable à tenter de démêler un nœud gordien. 

Louise Bourgeois, Cell (The last climb), 2008 © The Easton Foundation / VEGAP, Madrid

La dernière cellule qu'elle a faite, moins de deux ans avant sa mort en 2010, s'appelle The Last Climb. C'est la seule cellule de l'expo qui ne met pas mal à l'aise. Dans The Last Climb, la constellation d'éléments semble trouvait une conclusion pacifique (mais ce n'est peut-être qu'une lecture autobiographique un peu simpliste). La cage a un contenu restreint, est destituée du chaos, et ses éléments visent l'harmonie plutôt que la dissonance. Un escalier en spirale sort du haut de la cellule, s'éloigne vers la liberté, ou au moins une conclusion à tout ça. Bref, une exposition pleine de lumières et d'ombre, à la fois claustrophobique et libre. Une catharsis. 

Credits


Texte Felix Petty
Image principale Louise Bourgeois dans (Articulated Lair) en 1986. Photographie Peter Bellamy © The Easton Foundation / VEGAP, Madrid

Tagged:
Culture
Louise Bourgeois
Guggenheim Bilbao
the cells