#qlf, comment la jeunesse a donné un nouveau sens au mot 'famille'

Alors que certains politiques renouent avec la vision traditionaliste de la famille, les nouvelles générations, elles, s'en construisent de nouvelles. Artistes, activistes, créatifs ou musiciens créent à plusieurs et font de la solidarité et de...

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avr. 24 2017, 11:40am

Le terme « famille » évoque forcément quelque chose de très différent à chacun de vous. Elle peut vous évoquer les deux enfants et la maison avec garage que vous désiriez ardemment il y a peu ou vous rappeler la dernière dispute que vous avez eu avec vos parents hier au dîner. Elle peut vous mettre en colère, ou vous rendre triste si vous n'avez plus de contact avec vos parents biologiques, qu'ils vous aient rejeté pour certains de vos choix ou votre façon d'être. Vous penserez peut-être aux Kardashian, aux Trump ou à la famille Royale. Ou encore à ces gens que vous avez rencontré tout au long de votre vie, ceux dont vous avez choisi de vous entourer. Le terme « famille » possède d'innombrables définitions, mais ce dont nous pouvons être sûrs, c'est qu'il n'est plus uniquement lié à la naissance ou à l'affiliation sanguine, mais plutôt aux personnes avec lesquelles vous avez décidé de vivre.

Demandez à n'importe quelle personne queer ou « queer friendly » à quoi ressemble la famille parfaite et la plupart vous parleront du fameux film réalisé par Jenny Livingstone sorti en 1990, Paris Is Burning. Ce film, qui s'intéresse aux salles de danse de Harlem et qui nous fait découvrir les membres des « maisons » de la communauté noire et queer formée autour du vogueing à New York. Une communauté de personnes régulièrement séparées de leurs familles biologiques parce que gay, trans et/ou queer. Dans ces maisons, une personnalité prend le rôle de « mère » ou de « père » de la maison, et protège ses enfants adoptifs - généralement plus jeunes, plus vulnérables et se sont retrouvés seuls au milieu d'un environnement raciste et homophobe. Ce que confirme la légende du voguing Pepper LaBeija en ces termes : « lorsqu'une personne est rejetée par sa mère ou son père, elle est livrée à elle-même et cherche donc à trouver quelqu'un pour combler ce vide. » 

Paris Is Burning témoigne magnifiquement de notre capacité à créer des tribus, et nous rappelle que la famille est ce que l'on veut en faire. Aujourd'hui, 27 ans après la sortie du film, le besoin de s'entourer d'une tribu protectrice est loin d'avoir disparu. Kia LaBeija, actuelle « mère » de la Pepper house - la maison royale de la famille LaBeija - dit que ces maisons offrent une « autre famille » pour la communauté queer et noire, un groupe de personne qui forment notre « maison » lorsqu'on a nulle part où aller. Ils se voient régulièrement, font attention les uns aux autres, participent à des compétitions de voguing ; « Faire partie d'une maison donne le sentiment d'appartenir à une communauté, d'être accepté, conseillé, guidé, et permet de créer des amitiés éternelles et de recevoir de l'amour, » dit-elle chaleureusement. Dans un monde qui peut être hostile envers les minorités, la maison est là pour protéger, explique Kia, mais parfois ce n'est rien d'autre que de l'amusement pur, entre adultes.

Comme Charles Jeffrey le dit lorsqu'il décrit la famille qu'il a rencontrée dans son club, le LOVERBOY, « La famille est un lieu sûr et chaleureux - où on peut vraiment être soi-même, ou au moins une version sans filtres de soi-même. »

Arrêtez de regarder les changements sociaux et vous verrez rapidement à quel point, en 2017, l'idée de la famille nucléaire se défait. Les évolutions de la fertilité font que nous pouvons concevoir des enfants de plus en plus tard. Les applications et l'inter connectivité nous permettent d'avoir plus de choix de partenaires que la génération de nos grands-parents. L'économie joue elle aussi un rôle très important, autant que celui de la technologie. Pour toute une génération de jeunes gens, le marché de l'immobilier ne permet pas d'être propriétaire, ce qui pousse donc à faire plus attention avant de créer une famille. Enfin, les disparités salariales entre hommes et femmes se réduisent et les femmes dépendent de moins en moins des hommes, ce qui redéfinit notre façon générale de voir les choses. Pour toutes ces raisons, les mariages sont moins fréquents, particulièrement aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, ce qui fait que le nombre d'enfants nés hors mariage augmente. Il faut ajouter à cela le fait que de plus en plus de personnes s'identifient autrement qu'en tant qu'hétérosexuels et dans l'ensemble, l'idée de la famille telle que nous la connaissions - le garçon rencontre la fille et la fille à un enfant - semble quelque part destinée à disparaître.

Alors que la famille traditionnelle évolue, prend plus de temps à se mettre en place, nous formons nos propres familles, sur et hors de la toile. Que ce soit à travers l'activisme, les collectifs artistiques ou les boîtes de nuit, nous cherchons tous des personnes qui nous ressemblent pour « combler le vide », et en faisant cela, nous démontrons que la famille moderne est celle que l'on se créé plus que celle que l'on nous donne. Pour Father, rappeur d'Atlanta et membre éminent du collectif musical Awful Records, créer une famille de musiciens impliquait de tenir le rôle de patriarche mais lui permettait aussi d'avoir plusieurs personnes autour de lui pour assurer sa sécurité. Pour lui, sa réussite précoce l'a positionné en leader et le fait d'être à la tête du label a conforté cette position. « Durant les deux dernières années j'ai accueilli des amis à la maison, je les ai aidés à payer leurs dettes et les ai conseillés, » dit-il avec fierté, avant d'ajouter que les relations familiales fonctionnent de façon différente. « Ce sont des gens qui m'empêchent de tomber, donc quand je déconne ils peuvent venir me dire franchement 'reprends-toi mec'. »

La famille drag Denim, elle, est unie par les liens politiques. Drag queen et maman d'adoption, Amrou Al-Kadhi a du faire face au rejet de ses parents biologiques, après qu'il leur a annoncé son homosexualité. Du coup, quand on lui demande ce que signifie le mot « famille », Amrou évoque Denim, la famille de substitution qu'il a lui-même fondé autour de valeurs et aspirations communes. Quatre autres drag queens en font partie. « Cette famille a comblé le manque que j'avais ressenti auprès de ma famille biologique. Aujourd'hui, je ressens un vrai soutien et un sentiment d'appartenance très fort, confie-t-il. Ma famille est Arabe et de confession musulmane donc j'ai grandi dans l'amour mais aussi dans la discorde et les tensions. C'est la même chose avec Denim, bien sûr : on n'est jamais d'accord sur tout et nous discutons toujours de nos différents politiques pour avancer et faire avancer les autres, comme dans n'importe quelle famille finalement. » Tom, drag queen et membre de Denim, acquiesce. Il maintient que depuis sept ans, les liens entre les membres de leur famille sont aujourd'hui inébranlables. Tant et si bien que la confiance et la sérénité règnent et déterminent leurs interactions - comme dans n'importe quelle famille, encore une fois.

Pour Kia, Tom et Amrou, l'appartenance à une famille ou la possibilité d'avancer à plusieurs offrent de nouveaux horizons aux personnes marginalisées. Le climat politique actuel pousse malgré lui les nouvelles générations à s'unir et se rassembler. À la lumière du Brexit, de la montée nationaliste en Europe et de la présidence de Trump aux Etats-Unis, l'occident est plus que jamais divisé - les partis d'extrême droite accentuent les inégalités et les inégalités nuisent à la cohésion nationale, à la solidarité. Quand cette dernière vient à manquer au quotidien, rien d'étonnant à ce qu'on cherche des gens qui prônent les mêmes valeurs et oeuvrent au même futur que nous. « Ces groupes fondés autour des mêmes valeurs sont comme des familles. Non seulement parce que leurs membres finissent par passer leur temps ensemble mais aussi et surtout parce qu'ils partagent les mêmes rêves et le même ADN politique, » explique Harry Jefferson Perry. Le jeune Londonien a rejoint Lesbians and Gays Support the Migrants, un collectif qui réunit les gay et les lesbiennes favorables à l'accueil des migrants. Pour appuyer son propos, il cite l'exemple de la Women's March qui s'est déroulée simultanément partout à travers le monde : dans chaque pays, les manifestations étaient organisées par des petits groupes de femmes sans aucune expérience particulière du militantisme. Ces femmes se sont retrouvées sans même se connaître. Elles se sont données un but commun et de cette aspiration est née une communauté.

Notre avenir politique est plus que jamais incertain, tout autant que l'avenir du nucléaire qu'on croyait voué à disparaître ou l'économie, plus que jamais précaire et friable. La seule chose dont on peut être sûr, c'est que la famille, elle évolue sans jamais s'éteindre. Pour la fonder, les nouveaux outils de communication - les réseaux sociaux en première ligne - s'avèrent être de très bons alliés. Il en va de notre responsabilité d'imaginer le potentiel de ces nouvelles familles, ce qu'elles nous apporteront personnellement et politiquement. Charles conseille à tous ceux qui croient au sens de la famille de partir à la rencontre des autres, même là où vous ne mettez jamais les pieds. Ses plus belles amitiés, ses nouveaux frères et sœurs, je les a rencontrés en dansant dans les clubs, confie Charles, une maison loin de la mienne. De son côté, Amrou explique qu'une famille adoptive, au même titre qu'une famille biologique, vit ses hauts et ses bas elle aussi : « les tensions entre les individus d'une même famille les rendent uniques et dynamiques. » Ces nouvelles familles prouvent bien que les liens du cœur sont parfois plus puissants que les liens du sang. En 2017, ce sont les gens qu'on découvre et rencontre qui façonnent notre vision, notre création, notre personnalité. Et c'est une bonne nouvelle. 

Credits


Texte : Amelia Abraham
Image taken from Worn In – Charles Jeffrey