la pop queer a trouvé son prince et il s'appelle perfume genius

i-D a retrouvé Mike Hadread pour évoquer son nouvel album « no shape » et invoquer les esprits.

par Charlotte Gush
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20 Juin 2017, 2:15pm

« J'ai volontairement essayé d'écrire de la pop, de grandes chansons pop » affirme Mike Hadreas au sujet de No Shape, son quatrième album enregistré sous le nom de Perfume Genius. Avant de l'écouter, ce n'est pas vraiment le genre d'affirmation qu'on attendait de la part du créateur de l'étrange et furieux Too Bright, sorti en 2014. Du fier hymne glam rock résolument queer « Queen » à la superposition de cris et de synthés domptés au fouet de « Grid » en passant par les fantomatiques voix fracturées de « I'm a mother », son travail est un doigt d'honneur rebelle contre l'oppression du mainstream. Et chacune de ses vidéos surréalistes est un voyage à travers un New York caché et décadent.

Pourtant, à partir du moment où la suite de No Shape a été annoncée pour 2017, il était certain que Perfume Genius verserait dans un autre registre. Utilisant les versets mélodiques et les chœurs euphoriques propres à un répertoire pop, le premier single « Slip Away » est arrivé avec une vidéo espiègle tournée comme un rêve rose bonbon. Vêtu de fanfreluches, se gavant de fruit défendu, Mike gambade à travers la campagne en bonne compagnie, échappant à deux trolls grotesques (« les bébés démoniaques de Trump », clarifie-t-il dans un large sourire).

« J'ai juste pensé à la manière dont certains artistes produisent de la musique et rendent les gens hystéros », dit Mike, expliquant sa démarche de faire de la pop music avec un gros son travaillé en studio, adoptant l'attitude d'artistes comme Elvis ou Bruce Springsteen. « La pop hyper efficace est souvent produite par des mecs qui sortent de gros albums et disent fièrement : "tiens regarde-moi cette merveille mec" et là tout le monde tremble et sautille en criant "oh mon dieu, quel génie, c'est vraiment incroyable". Et personne ne s'encombre de questions pseudo-intellos de type : "quel est le sens profond de cette chanson", "quelles sont les racines de cet album". » Ce n'est pas qu'il déteste parler de ce genre de choses, explique-t-il, mais il se demande « et si moi aussi je faisais un grand album comme ça ? ».

Si la majorité de l'album a été réalisée grâce à un grand producteur de pop, il n'est pas pour autant moins queer que son précédent. L'extraordinaire morceau « Die 4 You », par exemple, est une chanson d'amour qui traite de l'abandon total de soi à l'autre, du fait d'être prêt à mourir pour cette personne : un trope de la pop classique, exprimé à travers la métaphore de l'asphyxie érotique (être suffoqué par le plaisir sexuel). « J'adore les fétiches » dit-il dans un grand sourire. « J'aime le fait que quelqu'un sache exactement ce qu'il veut, et qu'il puisse avoir des désirs hyper spécifiques, je trouve ça très beau. J'aimerais en avoir plus ».

Cet album a été décrit par Choire Sicha de The Awl comme « de la musique d'église à l'instar du Black Album de Prince : trop sale ». Le Black Album, aussi connu comme la Bible du Funk, est joyeusement explicite : Prince y fait des avances à la top modèle 'Cindy C' à travers le passage « Your furry melting thing awaits me » (ton mélange de furie me fait languir). Quand le disque est entré en production, Prince a tout de suite ordonné sa destruction après s'être convaincu qu'il s'agissait d'une manifestation du « diable », mais les enregistrements pirates étant trop nombreux, le disque est officiellement sorti plus tard.

À la première écoute, on le sent, c'est presque une évidence : No Shape a l'air d'avoir été conçu dans une église traditionnelle. Le morceau qui ouvre l'album, « Otherside », a été enregistré en studio avec une congrégation de chanteurs (dont quelques-uns de ses amis et surtout, le producteur Blake Mills) rangés côte à côte derrière un minuscule microphone. Mike était à la tête du choeur : « Comme si j'étais en train de prêcher un sermon, » sourit-il.

Contrairement à Prince, Mike rejette toute appartenance à la religion : « Ça a plus à voir avec les sorcières, les trucs spirituels. » Et en effet, on ne peut pas s'empêcher de noter pendant l'interview, le petit côté witchy de Mike, vêtu de son top effiloché et pantalon assorti, dans la pénombre d'une chambre d'hotel de Shoreditch mal éclairée (notons que ce n'était pas un acte délibéré de sa part, il avait seulement oublié de glisser sa clé dans l'interrupteur). Enfant, ses parents new-age l'emmenaient à l'église (grecque orthodoxe, son père est Grec), et Mike appréciait l'odeur de l'encens et la beauté des chants. « Je pense que j'ai été hanté par les choeurs, les hymnes et tous ces trucs propres aux églises, mais en même temps, je ne me suis jamais senti investi, je n'ai jamais considéré que ces chants étaient faits pour moi, explique-t-il, avant d'ajouter : Mais j'étais très réceptif aux émotions que me renvoyaient les gens qui chantent à l'unisson. Du coup, je pense que j'essaie parfois de faire de la musique qui évoque ces émotions, mais qui m'inclue, moi et tous les autres. »

J'ai l'impression de me transformer en sorcière quand j'écris.

Si Too Bright était un énorme 'fuck you', il serait adressé aux forces de l'oppression : « J'étais en train d'agiter mon doigt et de chanter à la tête de quelqu'un », explique-t-il. No shape a été écrit « pour les gens qui sont de l'autre côté du truc. C'est avec et pour eux ». L'album est né avant que Trump n'accède au pouvoir mais les combats de l'actuel président ne datent pas d'hier: « Je connaissais cette Amérique-là, une grande partie est raciste, homophobe et foutue, je l'ai connue et cotoyée pendant longtemps, » rappelle Mike. D'ailleurs, c'est en partie pour cette raison qu'il pense déménager à Los Angeles (la ville où a été enregistré l'album). Parce qu'il veut s'entourer « d'autres personnes, celles qui sont de l'autre côté de Trump, de l'autre côté de l'oppression. »

On s'étonne peu qu'en cette période politique instable et trouble, la quête de paix intérieur et la recherche du bonheur parcourent son album « pour qu'on fasse attention, qu'on sache, qu'on soit prêts à se battre, à se montrer et tout, mais aussi, à gérer sa vie personnelle et quotidienne, sans tourner en rond et sans haine », poursuit-il. C'est donc une musique contestataire qui sait reconnaître la radicalité de la joie et de la colère, en même temps. « Slip Away parle de la nécessité de prendre ou recevoir de l'amour, même quand le monde te dit le contraire, te fait croire que ton amour est nocif, plaide-t-il. C'est presque un acte de rébellion aujourd'hui. » Le morceau qui ferme l'album, Alan, a été écrit pour son partenaire d'il y a huit ans, le pianiste Alan Wyffels. «
Did you notice / We sleep through the night / Did you notice babe / Everything is alright, » (As-tu remarqué / qu'on dort en traversant la nuit / As-tu remarqué chéri / Tout va bien, ndt), susurre-t-il en chantant, émerveillé par la stabilité de leur histoire, après des années de lutte contre l'addiction. Aujourd'hui, Mike a 35 ans.

Le ton de l'album en témoigne : tout n'est pas rose dans la vie et la musique de Mike. Le titre de l'album, No Shape, est une métaphore qui évoque les maux de Mike, l'image qu'il a de son propre corps. « J'ai toujours été plutôt petit, étrange, tout ce que les gens ont tendance à placer du côté des femmes. Du coup, ça ne s'est pas toujours bien passé pour moi », confie-t-il. C'est le cas de le dire. Mike a été hospitalisé des suites d'une agression à caractère homophobe. L'idée du titre de l'album est née de son irrépressible besoin de transcender les limites du corps. « De la transcendance spirituelle, si on veut... Accéder aux niveaux supérieurs des choses », explique-t-il. Ce n'est pas une émotion mais une énergie physique que Mike ressent chaque fois qu'il écrit ou qu'il monte sur scène. J'ai l'impression de me transformer en sorcière quand j'écris. J'ai beau créer des drames, j'ai le sentiment parfois, de recevoir des informations étranges. Je ne saurais même pas dire d'où elles viennent. »

Lorsqu'il se remémore ses premiers pas sur scène, Mike admet avoir eu quelques difficultés à supporter tout ça. Impossible, pour lui, de regarder le public, de danser. Aujourd'hui, il se sent plus en phase et en confiance. « Quand je ressens l'énergie qui parcourt la salle, je me sens capable de la faire monter en puissance, ou de la faire basculer. Si l'énergie ne vient pas, alors je me re-centre sur moi-même, avec ferveur... Parfois j'appelle les esprits. Il marque une pause, réfléchit : Enfin je pense que c'est ce que je fais quand j'écris et que je joue... Il se reprend : Je ne sais pas pourquoi je n'arrive pas à le dire et à me l'approprier. C'est ce que je fais, en fait. » Et on ne peut qu'en analyser les effets sur le long terme : le dernier concert de Mike au Heaven à Londres était complet. Nous, fans, sommes prêts à nous laisser consumer par l'étrangeté transcendantale de sa pop.

Credits


Texte : Charlotte Gush