straight edge, mais pourquoi les millenials sont-ils aussi sobres ?

Les générations qui viennent s'intéressent moins à l'alcool et la drogue que leurs ainés, jusqu'à renouer avec la mouvance straight edge des années 1980. Pourquoi ?

par Erica Euse
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25 Avril 2017, 9:35am

Ian MacKaye ne savait pas qu'en balançant sa chanson Straight Edge en 1981, il déclencherait un mouvement d'une ampleur sans précédent, au-delà des frontières américaines. Le leader du groupe Minor Threat voyait dans ce track de 46 secondes exactement, le meilleur moyen de rejeter la tendance de certains punks à consommer de la drogue sans compter. Ses paroles engagées « I'm a person just like you, but I've got better things to do, than sit around and smoke dope, because I know that I can cope »(Je suis quelqu'un comme toi, mais j'ai mieux à faire, que de m'asseoir et fumer de la dope, car je sais que je peux me battre, ndlt) ont inspiré des milliers de punks qui se sont reconnus dans cet ascétisme proclamé. 

Le punk soufflait déjà sur l'Angleterre depuis près de cinq ans quand Straight Edge a inondé les ondes ; la rébellion punk s'était abreuvée de l'usage répété de la drogue et de l'alcool. Donc le fait que MacKaye, auto-proclamé punk et rockeur fasse de la sobriété un mantra, était en tous points un acte révolutionnaire. 

Le terme Straight Edge a vite défini une contre-culture au sein de la scène punk hardcore dont chaque membre promettait de s'abstenir de tout usage de drogue, d'alcool et de tabac. Depuis, le mouvement a connu ses mues et ses déboires : il a revêtu le masque de la violence, s'est rapproché de la religionen empruntant le nom de Hare Krishnas et aujourd'hui, une frange non négligeable des millenials s'en revendique. 

« Toute ma vie, j'ai vu l'alcool, la drogue et le tabac couler à flots, mais je n'ai jamais eu envie de compromettre mon cartésianisme, ni mettre ma vie ou celle des autres en péril, » Jacqueline City, 20 ans, a rejoint les rangs des straight edge. « Avant de découvrir l'histoire des straight edge, je me sentais très différente des autres, parce que je ne ressentais ni le besoin ni l'envie de tester les drogues ou l'alcool. Me revendiquer straight edge et végétarienne m'a aidé à me redonner confiance, à croire aux valeurs que je défends. » 

Jacqueline a découvert la scène straight edge via une vidéo YouTube créée par Patty Walters, leader du groupe de pop punk britannique As It Is. «
 Il expliquait qu'au collège, c'était la norme de sortir boire des coups, mais qu'il n'en avait pas envie, m'explique Jacqueline à propos de la vidéo aux 300 000 vues. Son histoire m'a rappelé la mienne : j'ai vécu exactement la même chose adolescente. »

Au début des années 1980, ceux qui se revendiquaient straight edge se dessinaient ou se tatouaient un 'X' noir sur le dos des mains, à la manière dont les videurs tamponnaient d'un geste aguerri les mains des mineurs en clubs pour qu'ils se gardent bien de commander à boire au bar. Le fameux 'X' est devenu depuis l'ultime symbole d'une communauté soudée autour des mêmes valeurs. Aujourd'hui, on retrouve les symboles 'xxx' ou 'xvx' pour les végétariens dans les bios instagram ou Facebook des edgers nouvelle génération. Le véganisme et le végétarisme ont été adoptés par la plupart d'entre eux et définis comme des piliers de leur mode de vie sain. 

Si Jacqueline confie qu'elle compte peu de straight edges dans son entourage, les communautés comme Straight Edge Worldwide rassemblent sur la toile plus de 80 000 followers sur Facebook. 

Si la quête d'un mode de vie sain n'est pas l'apanage des straight edge, les recherches ont prouvé que de plus en plus d'adolescents se détournent des substances illicites.Ceux qui se revendiquent non-buveurs, non-fumeurs et anti-drogues constituent 54% des étudiants actuels américains contre 26% en 1976 (date de la naissance du punk). Selon l'association Child Trends, il s'agit du plus haut pourcentage recensé depuis ces 40 dernières années. 

Une étude britannique intitulée Monitoring the Future a également noté que « l'utilisation de drogue, d'alcool et de tabac par les adolescents a baissé de manière significative en 2016, avec des taux au plus bas depuis les années 1990. » 

Si aucune raison spécifique ne justifie un tel désintérêt de la part des millenials, des scientifiques avancent l'idée selon laquelle l'utilisation des smartphones pourrait affecter le désir de prendre de la drogue, étant donné leur capacité à provoquer des sensations similaires au cerveau (le 'like' déclenche de la dopamine). D'autre part, de nombreux experts attribuent cette décision de vivre et rester sobre aux politiques de sensibilisation, aux efforts des parents et professeurs à discuter des dangers de ces substances à la maison, à l'école - et à débattre des alternatives à la drogue. 

Le nouveau programme de l'université du Vermont, Wellness Environment, aux Etats-Unis, est une de ces alternatives. Le programme, lancé en 2016, aide les adolescents à adopter un mode de vie sain avant leur entrée à l'université. Il dispense des cours de neuro-science, de méditation, de nutrition et fait appel à des coaches professionnels qui participent à forger la conscience d'une vie saine et épanouie chez les futurs étudiants. Son succès a poussé depuis d'autres universités américaines à jouer le jeu

« J'ai voulu intégrer le programme Wellness Environment parce que j'étais présidente du programme de lutte contre le dopage de mon lycée et je voulais continuer à faire partie de cette communauté militante, explique Caroline Duksta, membre de l'équipe de voile de l'université du Vermont. J'ai toujours pris mon entraînement très au sérieux et j'ai toujours ressenti le besoin d'appartenir à cette communauté. » 

L'année prochaine, le programme devrait s'ouvrir à 650 étudiants (alors qu'il accueille 120 aujourd'hui), preuve qu'il séduit de plus en plus les jeunes générations. « Je pense que les étudiants sont de plus en plus nombreux à vouloir intégrer un programme où ils savent qu'ils seront soutenus dans leurs choix de vie tout en apprenant à gérer leur stress, gérer la pression et relever les défis de la vie universitaire, affirme Annie Stevens, vice présidente du programme de l'université de Vermont, par email. Depuis cinq ans, l'université a vu une baisse significative de la consommation d'alcool à risque élevé. » 

Pour Annie Stevens, ce déclin est le résultat des différentes politiques d'intervention et programmes de sensibilisation aux risque liés à la consommation d'alcool au sein de l'université, à l'instar de BASICS (Brief Alcohol Screening in College Students). D'autres initiatives similaires pro-sobriété voient le jour partout à travers le continent. Cette année, l'Ohio a même lancé un programme de désintoxication pour les lycéens : il affichait complet. 

« Je ne suis pas surprise que des gens veuillent faire partie de notre communauté, sourit Caroline. C'est le meilleur environnement pour le développement personnel et la réussite scolaire. Et qui ne veut pas réussit, aujourd'hui ? » 

MacKaye n'avait sans doute pas l'intention d'être à l'origine d'un tel mouvement. Pourtant, le nombre grandissant d'adolescents en quête d'un mode de vie ascétique prouve que 30 ans après l'avènement des Straight Edge, cette philosophie continue de séduire une certaine frange de la jeunesse. Sauf qu'elle n'a plus rien de révolutionnaire : elle est devenue la norme. 

Credits


Texte : Erica Euse
Photographie via Flickr Creative Commons

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