Spring/summer 96 - Photographer David Sims (The Face) © David Sims

martine sitbon a inventé l'attitude de notre futur

La créatrice la plus cool et la plus grunge des années 1990 sort un livre chez Rizzoli, retraçant 30 ans de carrière. Martine Sitbon a inventé le style, notre style. Rencontre avec une reine.

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sept. 28 2016, 8:25am

Spring/summer 96 - Photographer David Sims (The Face) © David Sims

En 1986, Martine Sitbon lance sa marque. Ses rêves de punk et d'Angleterre à peine assouvis, la jeune parisienne invente une silhouette. Un truc que personne n'avait jamais vu : une parka sur une combinaison en soie, une dentelle sur un coton épais, de l'oversized sur du mini. Elle a tout mélangé, calmement - avec l'assurance du goût et l'humilité de la curiosité. Une vie comme un atelier où, bien entouré, on invente, petit à petit, où l'accident est attendu et célébré. Avec sa bande de cool kids d'ascendance plutôt britannique (Kate Moss, Nick Knight, David Sims, Craig Mc Dean, Kirsten Owen) et son mari le directeur artistique Marc Ascoli (dont elle partage la vie depuis 30 ans) Martine Sitbon a inventé le cool des années 1990. Mieux, elle a inventé l'idée que le style était une sorte de chimie très personnelle. Elle a encouragé des milliers de femmes à être complètement - dans toutes leurs contradictions. En 2016, à peine deux ans après l'arrêt de son dernier projet, Rue du Mail, son travail est célébré comme rarement, honoré par une jeune génération qui a fait de Martine Sitbon sa reine. De quoi nous donner à tous beaucoup d'espoir.

Pourquoi faire ce livre aujourd'hui ?
Ce livre c'est une histoire de ma vie, professionnelle du moins, donc je voulais prendre le temps de m'immerger dedans. Et puis il y a beaucoup de choses à organiser, les archives, etc. Et derrière éditer, choisir... Ça couvre presque 30 ans, donc c'est quand même un travail d'introspection, pour comprendre ce qui était important à mettre, ce qui en ressort. J'avais besoin de temps pour ça. J'ai eu cette occasion avec Rizzoli. Eux étaient intéressés par une approche plus personnelle. Maintenant, dans les livres de mode, il y a un côté brochure. Ils m'ont offert la possibilité d'évoquer mon travail plus personnel, pour que l'on comprenne mes sources d'inspirations importantes. Cela varie selon les modes, mais au final j'aime toujours un peu les mêmes choses. Donc c'était un bon timing, on y est allé à fond, en petit groupe. Je ne donnais pas des éléments à des gens qui le re-compilaient derrière. C'était en interne, avec mon équipe, chez moi. J'aime bien les choses organiques.

Vous aimez travailler de façon « organique », avec vos proches, c'est pour avoir plus de souplesse ou plus de contrôle ?
Un peu les deux, en fait. Plus de souplesse, parce que je n'aime pas les choses rigides, et en même temps ça permet aussi d'améliorer, d'arriver sur une ligne plus étroite. Finalement j'ai un peu travaillé le livre comme je travaillais mes collections. On allait pas mal en atelier, on faisait des essais, etc. C'est pour ça que j'ai voulu montrer ce travail, les moodboards et plein d'autres choses. Pour que l'on rentre un petit peu là-dedans, dans cette liberté de création, ce processus. Je n'ai pas envie de faire une plaquette de vente. C'est une anthologie, donc c'est important que ça me ressemble.

Pourquoi avoir appelé ça une vision "alternative" ?
Je pensais au rock alternatif. Quand je vais chez les disquaires, c'est généralement la section qui m'intéresse. Mais ce n'est pas que ça. Je voulais un titre. Je ne voulais pas que "Martine Sitbon", et je ne voulais pas non plus appeler ça la "mode des nineties". Je ne voulais pas de truc trop accrocheur, trop premier degré. Je voulais quelque chose de plus profond. C'est vrai que j'ai toujours été dans la mode, mais toujours avec cette recherche qui faisait que je ne rentrais pas dans un schéma classique. J'ai toujours remis en question le système, tout en faisant partie. Donc c'est alternatif.

Catalogue A/H 97-98 Photographe Craig McDean Modèle Stella Tennant © Craig McDean

Il y a cet aspect "société alternative", "rock alternatif" - un terme très marqué nineties.
Oui, je voulais qu'il y ait cette connotation années 1990. Pendant très longtemps la rengaine c'était "Martine Sitbon c'est la mode des nineties." Je n'avais pas envie de l'appeler comme ça. Déjà ce n'est pas que ça, comme ça a commencé en 1986 et ça a continué jusqu'il y a deux ans.

Vous dites que vous avez toujours remis en question la mode, est-ce que vous ne pensez pas que cette approche est l'essence même de la mode ?
Pour moi, oui. Mais ce n'était pas la même époque qu'aujourd'hui. Moi, il fallait un peu défricher. On dit "précurseur", parce qu'il fallait défricher, il fallait créer des choses, changer des choses. Il y avait un système qu'il fallait mettre en place. Les journalistes me disent "Martine tu es prescriptrice". C'est vrai, mais c'est parce qu'il fallait tracer une route. Comme Helmut Lang a tracé sa route, comme Martin Margiela a tracé la sienne. On ne s'inscrivait pas dans une écurie de designers. Chacun à sa manière, avec sa personnalité, a tracé quelque chose. Moi c'est évidemment moins strict ou moins répétitif que Martin - répétitif dans le bon sens. Lui voilait les visages. Moi c'était le contraire, j'aimais beaucoup les filles, et pour moi elles étaient des interprètes. C'est pour ça que c'est aussi un livre de mannequins. Les filles importantes et inspirantes y sont. Aujourd'hui je ne trouve pas les filles si inspirantes - Kristen, Kristenxxxxx. Ce ne sont pas non plus les top modèles - à part Kate Moss, mais ça, c'est une autre histoire avec elle. C'était juste après les super models, et j'aimais beaucoup ces filles-là qui avaient une vraie personnalité, qui étaient très inspirantes, qui racontaient une histoire avec le vêtement. C'est le contraire de ceux qui disent que la femme n'est pas importante, et que la construction du vêtement l'est davantage.

C'est aussi peut-être parce que vous êtes une femme ?
Parce que je suis une femme, et parce que je vois mieux un vêtement sur une fille. Il doit être vivant, sur quelqu'un de chair et d'os. Après on peut le montrer comme une oeuvre, mais ce n'est pas mon truc. Moi je l'aime bien dans la vie. C'est une chose que j'ai changée dans la mode : le fait d'amener ces trucs cool ; on porte une jupe et un petit t-shirt et on fait un passage de défilé. C'était pas un truc banal à l'époque, ça n'existait pas pour un créateur. La jupe a bien sûr son travail, mais la fille la portant y ajoute une attitude. L'attitude c'est la fille qui le porte. Ce ne sont pas que des mannequins, ce sont des personnalités.

Photographe Alasdair McLellan Modèle Kate Moss, 2014 ©Alasdair McLellan / Art Partner Licensing © Alasdair McLellan, Art Partner licensing

Vous aviez conscience à l'époque de faire quelque chose de révolutionnaire ou c'était plus instinctif ?
Ça s'est fait spontanément. Les filles, ce n'est pas du casting sauvage, ce sont des filles intéressantes, avec de la personnalité. Des filles qu'on a envie de connaître, avec qui on a envie d'être. Ça ne s'est pas fait par hasard. Le trench, par exemple, ça paraît bête aujourd'hui parce qu'il y a le Burberry. Mais quand je mettais mon trench sur un défilé, je n'en vendais pas une seule pièce, parce que ce n'est pas ce qu'on allait chercher sur un défilé de créateur. Mais pour moi c'était important de le faire, comme la jupe, parce qu'il donnait de l'attitude. Ce n'était pas si facile. Donc oui, en le faisant, je savais que je prenais un risque. Ce n'est pas totalement par hasard. Je l'ai fait, je l'ai assumé.

Aujourd'hui tout le monde s'habille comme ça.
C'est devenu banal, c'est très normal.

Dans un texte du livre, Fabrice Paineau dit que le métier des stylistes photo est devenu la reproduction de cette silhouette…
Fabrice a travaillé avec moi il y a longtemps, c'est pour ça qu'il me connaît très bien. Il disait tout le temps que je travaillais comme une styliste photo. Que j'avais ce genre de goûts. Alors par contre les vêtements sont travaillés. Peut-être parce que quand j'étais jeune je ne voulais pas forcément faire de mode, mais par contre j'aimais bien faire des looks. J'allais aux puces, je mélangeais un truc militaire avec une robe, etc. Parce que j'aimais la musique, aussi.

J'ai l'impression que c'est une démarche que l'on retrouve chez beaucoup de créatrices femmes, non Il y a des silhouettes. On habille pour un corps.
Oui, pour une fille existante. C'est normal. Étant femme, on se projette. Ce qui ne veut pas dire que je veux mettre tous les vêtements que j'ai faits, dieu merci je n'étais pas obligée ! Je plaisante... J'ai toujours l'idée d'une fille que j'aime bien qui va entrer là, dans l'appartement ou n'importe où, qui entrerait avec ce vêtement, cette silhouette et que ce soit plaisant. Qu'elle ne devienne pas une femme que je n'aime pas. Qu'elle n'ait pas une structure rigide et fantasmée. Je veux être son amie, qu'elle ait l'impression d'avoir toujours porté ces vêtements. C'est plutôt ça mon attitude.

P/É 02 Photographe Craig McDean Modèle Nathalia Vodianova (W Magazine) © Craig McDean

Il y a peu de créatrices femmes qui créent pour des femmes. Est-ce que vous en aviez conscience, de cette domination masculine ? Que la mode gagnerait à être plus féminine ?
Oui bien sûr, mais je ne me posais pas la question comme ça. Moi j'avais envie de faire des défilés, je ne me suis pas posée autant de questions. Je faisais des choses beaucoup plus extrêmes, les gens disaient que j'étais un peu "anglaise", DIY. Ce n'était pas toujours aussi portable. J'étais dans quelque chose de moins réel, et plus j'avançais plus j'avais envie de mettre de la réalité. Mon fantasme était plus poétique. Le moment où j'ai ouvert ma boutique a été fondamental. Ce n'était pas stratégique. C'était important, pour développer notre univers et que les filles puissent se retrouver dedans. À partir de là, en imaginant les vêtements dans la boutique, c'était évident qu'il y avait beaucoup de choses qui allaient s'effacer dans ma tête. Si une femme arrive, qu'elle met un vêtement et qu'il ne lui va pas, ça ne me fait pas plaisir. Ce n'était pas que des mannequins qui venaient. Donc ça m'a ramené à la réalité. J'avais envie que la femme se sente bien dedans.

C'était par solidarité féminine ?
Oui, et c'est Mademoiselle Chanel qui disait une phrase du genre : "Ne faites pas des choses moches parce que ça risque d'être porté." Je trouvais ça très bien. Solidarité d'un côté, oui, mais même pour moi, mon image. Je ne me fais pas un cadeau en ayant des choses qui ne mettent pas en valeur la personne qui porte le vêtement, qui la déguise.

Après il y a deux sortes de créateurs, ceux qui déguisent, ceux qui habillent, non ?
Je comprends aussi les choses conceptuelles, plus récentes. Je comprends ce désir. Maintenant il y a tellement de vêtements, partout, que ça devient aussi un mode de communication. Je n'ai pas de critique par rapport à ça. Au contraire je comprends que l'on ait un raisonnement, un concept, que l'on développe ensuite de manière plus commerciale. C'est ce qu'il se passe. C'est une question d'époque.

Votre mode était très subtile, d'une féminité très complexe...
C'était toujours dans cette notion d'équilibre, qui continue à m'être très chère.
Aujourd'hui, ce serait très difficile pour un créateur de se positionner comme ça. Maintenant ce n'est que sur une image, deux images, trois images ; il faut que les gens comprennent en deux secondes. Vous pensez que la mode a perdu en complexité ?Non. Heureusement qu'il y a encore des collections comme ça, sinon on dort. Heureusement qu'il y a des choses qui interpellent, ça mène quelque part. Sinon c'est trop ennuyeux. Dans ce cas-là, il ne faut pas faire de défilé, on vend ses vêtements et c'est tout. Mais si on fait déplacer les gens, il faut qu'il y ait une communication. La mienne était différente à l'époque : je voulais casser un truc pour amener cette forme de banalité. Maintenant il faut casser la banalité ambiante. C'est le même discours dans un contexte différent, une époque différente.

Catalogue A/H 89-90 Photographe Javier Vallhonrath Modèle Kirsten Owen © Javier Vallhonrath @mfilomeno.com 

Vous avez travaillé sur dix collections pour le livre, c'était pas trop dur de choisir ?
Bien sûr que oui. Et même choisir les photos, il y a énormément de matière. Mais c'était intéressant, j'ai pu voir celles qui étaient très importantes pour moi. Je ne les ai peut-être pas toutes mises. Il y en a peut-être d'autres que j'aime, mais j'ai essayé de mettre en perspective ce que j'ai aimé travailler. J'ai aimé le côté rock, le côté enfantin, le côté graphique, le côté danse contemporaine, le mouvement dans le vêtement, le travail de la matière, le côté presque gothique, etc. J'ai essayé de faire un point, de revenir à l'essence.

Comment vous définiriez cette essence de 30 ans de travail, avec le recul ?
C'est difficile, il y a beaucoup de choses. Mais il y a quelque chose d'évident, qui était là dès la première collection et jusqu'à la dernière : cette confrontation entre le très doux et le très dur, le très masculin et le très féminin. Je construis sur ces deux pôles. J'aime les filles plutôt androgynes et en même temps j'aime la féminité, la douceur poétique, presque enfantine.

Comment s'est construite cette vision de la femme, toujours entre deux mondes, deux extrêmes ?
Je ne sais pas vraiment. Dès ma première saison, je ne savais pas d'où ça sortait. C'est venu comme ça. Mais c'est aussi venu de tout ce que j'avais emmagasiné depuis l'âge de douze-treize ans. J'étais très curieuse, fan de plein de choses dans la musique, dans la mode des années 1970... J'avais acquis une sorte de capital. La musique était très importante, c'était une culture, à moi. Qui n'était pas conditionnée par ma famille. Puis j'ai commencé à aller en Angleterre très souvent, parce que mes parents m'y envoyaient. J'ai eu ma façon de le vivre, qui n'était pas forcément celle qu'ils s'imaginaient ! Ils ne voyaient pas ce que je faisais, donc je sortais beaucoup en boîte à 14-15 ans. J'avais emmagasiné tout ça.

A/H 99-00 - photographe Andres Serrano Modèle Kirsten Owen (Mixte) © Andres Serrano

Il y avait un fantasme underground anglo-saxon et une éducation parisienne, plus classique. Vous auriez pu renier l'un ou l'autre.
Non. Après, quand j'étais du côté anglo-saxon j'avais tendance à renier le côté parisien, pour parler franchement. Mais après ça s'est bien équilibré. J'adore Paris. Au début je voulais vivre à Londres, à New York. J'étais attirée par cette culture reliée à la musique et l'art et la mode. J'adorais le Velvet Underground, le côté wharolien que l'on retrouvait dans la première collection, avec ce côté Edie Sedgwick, la robe trois trous - qui n'était pas spécialement à la mode quand j'ai fait ça, c'était 15 ans après - et le côté masculin, androgyne, queue-de-pie à l'anglaise... Mais moi-même je ne savais pas trop ce que je sortais. Puis ça s'est affiné petit à petit. C'est tout ça qui m'a inspiré. Je pense que quand on est ado, on a tendance à améliorer et fantasmer tout. Je ne l'ai pas vécu adulte, c'est pour ça que je l'ai rendu merveilleux. C'est une période qui était assez sombre, qui pouvait détruire. Mais moi comme j'étais plus jeune, ça m'a nourri à l'inverse. Et j'ai aussi fait une école, quand même. Le Studio Berçot. J'ai adoré Marie Rucki, la directrice. C'est pour ça que j'ai fait de la mode, sinon j'aurais même pas voulu. C'est une rencontre. C'est ma grande soeur qui m'y a poussé.

Comment votre soeur a-t-elle senti que vous deviez faire de la mode ?
Elle a senti qu'il fallait trouver quelque chose pour moi. Elle avait peur que ça parte un peu en vrille. C'est tombé au meilleur moment, je ne me suis jamais reposée de questions, j'étais chez moi, dans mon endroit. La mode est devenue une évidence. Tout s'est mis en place et le côté parisien est arrivé. Ma mère est quelqu'un d'assez élégant. Moi adolescente je n'avais pas du tout envie de lui ressembler mais c'était quand même là. Quand j'ai fait Chloé, je l'ai fait facilement parce que j'avais cet héritage-là, j'adore la couture, le travail d'un vêtement.

Avec Chloé, vous étiez l'une des premières à reprendre une maison un peu ancienne. Puis vous avez eu votre marque, Rue du Mail... Quel est l'endroit où vous étiez le plus à l'aise en tant que designer ?
Chez moi, avec mon nom. Chloé je l'ai fait parallèlement à ma collection. J'ai aimé faire Chloé, ça a duré presque 5 ans. J'ai beaucoup appris sur le savoir-faire, qui se rapproche plus de la couture. Je suis très curieuse donc ça m'a beaucoup passionné. Mais en même temps, ça n'était pas exactement ma femme. Mais peut-être que Chloé m'a aidé à mieux définir la mienne. J'ai dégagé le côté couture de chez moi ; ça m'a permis de canaliser certaines choses, parce que je ne voulais pas que les deux collections se ressemblent. Chez moi j'étais plus dans une réalité cool, dans la fille que j'aime.

Donc c'est facile de porter son nom ?
Oui, mais au début j'ai quand même dû chercher. Ma période préférée c'est rue de Grenelle, quand j'avais ma boutique. J'avais le contact direct avec les gens qui s'habillaient. J'aimais l'univers de la boutique, on a fait des expos dedans... C'était une boutique confortable, avec des gros canapés. Un endroit assez agréable, que j'aimais beaucoup. Porter son nom, c'est surtout dur au début. On finit par s'habituer. Au début il y a tout un truc qu'il faut mettre en place par rapport à soi, ce n'est pas facile. Mais après j'étais à l'aise, avec cette boutique-là. Et en même temps ça n'a jamais été un label, j'étais un créateur. Ce n'était pas une énorme boîte dans le monde avec 500 points de vente. C'était encore proche de moi. Ce côté organique dont je parlais - la souplesse et le contrôle. Donc ça ne rendait pas les choses si compliquées. Il faut simplement faire les choses en accord avec soi-même. Après, au système de s'adapter !

P/É 97 Photographe Craig McDean Modèle Guinevere Van Seemus (Harper's Bazar) © Craig McDean

Aujourd'hui il y a une grande fascination pour les années 1990, c'est très à la mode. Vous qui incarnez ça, vous ressentez ça comment ?
J'aime bien. Les années 1990 ce n'est pas que des vêtements, c'est une attitude. Donc ça apporte quelque chose qui manquait beaucoup à la mode ces dernières années. C'est bon signe, ça ouvre sur la création, sur des individus. Tout est moins uniformisé. C'est plus cool, c'est plus grunge, c'est plus dans la vie. L'esthétique est moins dans la glamour, l'ostentatoire, l'opulence. C'est quelque chose qui existe mais qui ne me fascine pas.

Vous sentez une filiation dans les jeunes designers français ?
Oui, bien sûr, beaucoup plus qu'avant. En même temps, si l'on regarde la réalité : Paris n'est pas très loin des nineties et du grunge et ça n'a jamais été vraiment autre chose. Je n'ai vu nulle part ces filles à l'américaine à Paris. Certaines maisons françaises l'ont fait, pour développer commercialement sur le monde entier une vision de la femme. Ils ne vendaient pas du tout les vêtements - ça a été utilisé pour vendre autre chose, c'était du marché de masse. Du mass market déguisé en luxe. Alors bien sûr, je me sens beaucoup plus proche des designers de maintenant. Je m'y retrouve plus. Mais j'aime bien aussi Prada, qui a toujours cette recherche. Je ne suis pas classique, j'aime bien les choses un peu plus fantaisistes.

Est-ce que la création vous manque aujourd'hui ?
 Non, je n'ai arrêté qu'il y a deux ans, c'est assez récent. Et puis ma vie ne s'arrête pas là. En tout cas j'en ai bien profité de cet arrêt, j'ai pu faire plein de voyages. J'ai toujours aimé les voyages, je n'en faisais plus que pour le boulot. Et le livre a pris beaucoup de temps. J'ai aidé Marc... Bref je ne suis pas restée chez moi en me disant "C'est fini..." Pour l'instant c'est ce livre, et on verra la suite.

Polaroid de Martine Sitbon par Ezra Petronio (Self Service Magazine) © Ezra Petronio 

Credits


Texte : Tess Lochanski
Photographie : Extraites du livre Martine Sitbon, une vision alternative (Rizzoli).