Capture d'écran du film Moonlight

noir, queer et gay, j'en ai assez d'être fétichisé sur grindr

Entre attraction et fétichisation, il n'y a qu'un pas. Mais où est la limite ?

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juin 18 2018, 1:13pm

Capture d'écran du film Moonlight

Tu devrais être content de plaire à quelqu'un. C’est ce que je me dis chaque fois qu’un mec blanc s’intéresse à moi. Il peut s’agir d'un inconnu venu m’aborder dans un bar, sur Grindr ou de la personne avec qui je suis sorti pendant trois mois. Chacun son genre, je me dis. Contente toi de coucher avec lui.

Mais ce « genre » est pourtant à différencier des autres. Il ne s'ancre pas dans ma personne, mais dans ce que la société projette sur moi : l'image d'un mec fort, dominant, bien membré. Les messages sur Grindr – soutenus par les vibrations caverneuses de mon téléphone – en reviennent toujours à la même question, même si la formule diffère. Des questions comme « BBC ? » ou « elle est grosse comment ? » ou « t’es bien actif ? ». En fait, dès qu’il est question de sexe, les hommes noirs queer se voient rarement proposer d'autres rôles que celui du dominant.

« J’ai pas été surpris quand je t’ai vu, m’a lancé l’amie d’un garçon que je venais à peine de rencontrer – et d’embrasser. Chaque fois que je vois ¨T.J, il est avec un mec noir différent. » Elle était noire elle aussi, ce qui donnait à ses mots une force de résonance très particulière.

« Bon à savoir » ai-je répondu, avant de me mettre à rire nerveusement. J’ai pensé que pour lui, qui était blanc, je serais différent du reste des hommes noirs avec lesquels il avait flirté. Que peut-être que T.J m’aimerait pour ce que j’étais vraiment. J’étais morcelé. Je l’aimais vraiment bien, est-ce que sa fixette sur les mecs noirs méritait vraiment qu'on en parle ? J’avais un crush sur lui – est-ce que c’était pas tout ce qui comptait ? Peu de temps après, en scrollant mon fil Instagram, j’ai vu les photos likées par T.J. Elles ne comportaient que de jeunes hommes noirs. Des jeunes noirs comme moi. On ne se ressemblait évidemment pas à l’identique, mais si on regardait trop rapidement et qu’on ne nous considérait que comme un groupe monolithique, il y avait largement de quoi nous confondre.

L’année dernière, Grindr a lancé sur internet une série de vidéos montrant deux hommes – l’un blanc, l’autre asiatique – navigant à travers les profils Grindr et réalisant combien cela avait changé leur expérience sur l’application. « Personne ne prend l’initiative de venir me dire bonjour », lance l’homme blanc à la caméra, choqué de recevoir aussi peu de messages. « On dirait que la reine du riz est dans la place » finit-il par recevoir. avant qu'un autre ne partage ses considérations racistes en affirmant que tous les Asiatiques sont « bons à se faire prendre ». Etrangement légère et ponctuées de rires bizarres, la vidéo n'essaie pas de dire en quoi ces messages sont réellement problématiques, ni comment Grindr peut s'y prendre pour les combattre. La vidéo se termine sur conclusion on ne peut plus décevante : « Les gens ont des préférences, ne le prenez pas personnellement. » Comme si la fétichisation devait être acceptée comme un aspect non négociable de la communauté gay.

Ce manque de sensibilité ne se limite malheureusement pas à Grindr, j'en ai aussi fait les frais dans la vraie vie. Après des mois à m’être posé la question, j’ai finalement trouvé le courage de demander à mon plan cul de l’époque, un mec blanc, s’il avait déjà été avec beaucoup de noirs avant moi. La réponse était oui. « Quoi ? » m'a-t-il demandé la voix tremblante, en me voyant soupirer. « J’adore les noirs et les noirs m’adorent ! » J’avais l’impression d’être dans cette scène de Get Out où Chris découvre des vieilles photos de sa copine avec pléthore d’ex-copains noirs.

Get Out n’a pas été la seule œuvre portant sur la fétichisation noire née en 2017. Une autre est apparue pendant la saison 2 d’ Insecure, quand Lawrence se fait draguer très franchement par deux filles rencontrées à l’épicerie. Il finit par aller chez elles et commence à coucher avec elles. Le paradis. Puis c’est le drame. Les filles affichent leur déception quand Lawrence jouit, perdent vite tout intérêt et se mettent à citer d’autres mecs noirs qui auraient été capables de tenir plus longtemps que lui. Tout devient limpide : Lawrence n’était qu’un objet pour elles. Les filles n’ont jamais été particulièrement intéressées par lui. N’importe quel mec noir aurait fait l’affaire.

Comme cette vidéo Grindr, la pop culture a tenté à sa manière de participer à cette discussion sur la fétichisation. Il n’y avait aucun personnage blanc dans Moonlight – Chiron tombe amoureux d’une personne issue du même milieu, de la même communauté et passé par les mêmes difficultés. Une telle direction artistique est compréhensible. La ressemblance entre Chiron et Kevin est un refuge qui leur permet de se comprendre sans forcément parler. Il m’est déjà arrivé de ressentir cette même sensation de confort avec un partenaire noir. Nous nous collions les mains pour voir lesquelles étaient les plus grandes, nous nous passions les doigts dans les cheveux de l’autre pour comparer les textures. « Toi et moi, on sera toujours queer et noirs, » me disait-il, insistant sur la façon qu’ont ces deux identités de s’entrelacer, d’être pour nous inséparables. « Arrête d’essayer de t’intégrer ». Peut-être que Chiron a compris ça bien avant moi : qu’être noir et queer est déjà assez dur comme ça et qu’essayer de trouver l’amour d’un homme queer blanc, c’était se risquer à un nouveau genre de rejet.

Je pense au film Love, Simon : le personnage principal y tombe amoureux d’un mec qui se fait appeler « Blue » par mail, sans jamais le voir. Ils apprennent à se connaître, Blue se plaint de son père distant et Simon de ses parents autoritaires. À la fin on apprend que « Blue » est une personne de couleur. Et pendant que j’écris cet article, je réalise que c’était peut-être la raison pour laquelle Blue refuse d'abord de dévoiler son identité et d’utiliser une application de rencontre comme Grindr. Peut-être connaissait-il tous les préjugés portés par son identité noire. Quand il rencontre Simon, il sait pertinemment qu’il est amoureux de lui et vice-versa. Toute fétichisation potentielle est annulée. Ils s’embrassent et touchent au bonheur.