Image courtesy West Transit Skateboarding Retrospektive

plongée dans l'âge d'or du skate berlinois des années 1990

Récemment, Berlin a été couronnée meilleure destination touristique pour skateurs par TransWorld Skateboarding. Mais en vérité, l'histoire du skate à Berlin n'est pas récente, et aussi fascinante que l'histoire de Berlin, tout court.

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juin 15 2018, 12:15pm

Image courtesy West Transit Skateboarding Retrospektive

Berlin est depuis longtemps la destination rêvée des personnes en quête d’une vie agitée de remous contre-culturels. Prenez par exemple la scène skate de la ville, plus vibrante que jamais aujourd’hui. L’année dernière, TransWorld Skateboarding couronnait la ville « la nouvelle Barcelone ». Traduction : la nouvelle Mecque européenne du skateboard. Ce que beaucoup des visiteurs ne connaissent pas, cela dit, c’est l’histoire du skate à Berlin, aussi fascinante que l’histoire de Berlin tout court – le développement de la culture skate ces trois dernières décennies a été tout aussi influencée par les évolutions politiques de la Guerre Froide. Aujourd’hui les skateurs roulent dans l’aisance de l’Est à l’Ouest de la ville. Il y a 30 ans les deux pôles étaient séparés par un mur. Alors comme la ville, l’histoire du skate, l’expérience et le style qui lui étaient relatifs étaient divisés. Bon nombre des membres de la génération de skateurs qui faisaient « des ollies sur le mur » sont encore des figures tutélaires de la scène actuelle.

Skateboard Museum Berlin Wallride, Freie Welt Cover, Marco Sladek

L’artiste allemand (de l’Est) et skateur Christian Rothenhagen a vécu dans deux villes et sous deux régimes politiques différents sans même bouger géographiquement. Grandir en RDA dans les années 1980, c’était avoir un accès très limité à la culture occidentale, à ses médias et ses produits – une limitation qui aura servi de base au développement d’un esprit DIY de la forme la plus pure. Mais les Berlinois de l’Est comme Christian vivaient au plus proche de Berlin Ouest, une autre ville, capitaliste, flottant comme une île au milieu de l’Est socialiste. Avec un seul mur les séparant de cette autre vie, les Berlinois de l’Est pouvaient facilement détourner une antenne par-ci par-là et se brancher sur des chaînes et réseaux occidentaux. La première fois que Christian pose les yeux sur un skateboard, c’est donc via un programme télé occidental, et plus précisément le film iconique de 1980 Skateboard Madness. La fascination le prend immédiatement et il se construit son propre skateboard en combinant une planche de bois et des bouts de patins à roulettes. Il lui faut ensuite trois ans de prototypes et de menuiserie acharnée pour trouver le courage de rejoindre la petite communauté des skateurs de Berlin Est, habituée à sillonner la place la plus centrale de la ville, Alexanderplatz. Pour les skateurs, l’endroit est à l’époque un véritable stade où développer leur maîtrise de la discipline et où ils côtoient des concitoyens partageant un autre hobby importé de l’Ouest : le breakdance. Si vous êtes familier de l’architecture moderniste de Berlin Est, vous comprenez sûrement en quoi elle est un véritable paradis pour les skateurs : une vision utopique de doux béton, de rampes pour chaises roulantes et de grands espaces aérés.

Christian se souvient de l’accueil chaleureux qu’il a reçu au sein de cette communauté, malgré les circonstances plutôt intimidantes, et même de la part du skateur le plus connu de RDA, Marco Sladek (qui lui a appris à faire un ollie dès sa deuxième journée passée sur Alexanderplatz.). Marco est vite devenu une figure incontournable de la scène en RDA. En 1988 il apparaît même sur la couverture du magazine local ironiquement appelé Freiwelt (« monde libre »). Le groupe de Christian et Marco passe tout son temps ensemble, à s’enfiler des bières, prendre les rampes à pleine vitesse et transformer leur atmosphère grise et brutaliste en un terrain de jeu urbain idyllique. Leur manque d’accès à un équipement décent est alors partiellement résolu par l’action des skateurs de Berlin Ouest, qui leur font passer clandestinement leurs planches usagées, des chaussures et des trucks par solidarité.

West Transit Skateboarding Retrospektive

Mais autre complication de l’époque à l’Est : la perception du public. « Les skateurs étaient connus pour être des gens de gauche, des gens différents, alternatifs. La police ne savait pas quoi faire de nous, ce n’était pas un sport officiel qui pouvait être dompté par la compétition étatique. Nous n’entrions dans aucune case. On était simplement des gosses qui s’amusaient, » raconte Christian. Il se souvient aussi de comment son groupe rendait fou le voisinage à cause de leur passe-temps bruyant. On leur jetait de l’eau, des représentants du gouvernement gardaient un œil constant sur eux et ils se retrouvaient occasionnellement coursés par des nazis ou des hooligans. Mais la séparation entre l’Ouest et l’Est avait malgré tout ses bénéfices. Sans marques de skate, sans compagnies, sans sponsors ou compétitions, le skate se résumait à une seule chose : le fun. L’historien du skate Jürgen Blümein (du Skateboard Museum de Berlin) raconte cette période avec élégance : « Tu commençais à faire du skate parce que c’était une activité qui t’offrait quelque chose en plus : une communauté de gens comme toi, vivant la même passion. Il n’y avait aucun autre objectif que de passer ses journées avec eux. »

De l’autre côté du mur, il y avait le photographe Alex Foley, l’un des Berlinois de l’Ouest qui se souvient être allé faire des tours à l’Est et avoir rencontré des personnages de la RDA comme Christian et Marco. À la fin des années 1980 à l’Ouest, le skateboard était plus ou moins établi. Le skateur de l’Ouest Titus, aujourd’hui crédité comme « l’homme qui a amené le skate en Allemagne », avait déjà commencé à ouvrir des boutiques spécialisées dans le pays et à y développer une industrie. Dans le même temps, des blockbusters incontournables comme Retour vers le futur mettaient sur le devant de la scène le skateboard et l’ancraient réellement dans l’inconscient collectif. Foley se souvient d’avoir été impressionné par la créativité des skateurs de l’Est, par leur dévouement au sport et leur attitude en dépit des limitations et du manque de ressources. « Le skate était un truc américain. Ce n’était pas quelque chose que leur gouvernement voulait voir. Il fallait en avoir une sacrée paire pour faire du skate en RDA, » explique-t-il.

Malgré le fait qu’ils évoluaient dans des sphères d’influence opposée et que leur style était complètement différent, les skateurs de l’Ouest et de l’Est avaient un véritable esprit de camaraderie. Après 1989, les deux scènes ont fusionné. « Quand le mur est tombé, on a pu explorer une toute nouvelle ville en skate. C’était une période incroyable, un sentiment fou, de rouler sur ces monuments russes en marbre ou sur le bâtiment du gouvernement de l’Est, le Palast der Republik. Berlin était le seul endroit où tu pouvais réellement sentir la réunification des deux villes. » Christian et Alex s’accordent sur le fait que les années 1990 forment « l’âge d’or ». Pour les skateurs, la chute du mur était synonyme de multiplication du territoire et des amis. Foley a commémoré cette époque grâce à sa deuxième passion, la photographie, et a passé des années à documenter les personnages hauts en couleur qui habitaient ce monde et en particulier son ami, la légende Sami Harithi qui aujourd’hui encore est considéré comme l’un des skateurs les plus influents du pays. Souvent décrit comme étant « trop bon pour son propre bien, » le talent de Sami s’est traduit par une enfance sacrifiée et des années de pression intense - le côté sombre de l’influence commerciale sur le sport. La carrière « formelle » de Sami est finie mais il continue de fréquenter les skateparks berlinois – juste pour le fun.

East Transit Skateboarding Retrospektive

Depuis, Christian s’est construit une carrière bien remplie d’artiste (dont le travail est bien entendu influencé par son héritage skate) et Alex est aujourd’hui le propriétaire d’un des meilleurs skateshops de Berlin, Civilist. Si la mode skate est aujourd’hui applaudie et adoptée dans le monde entier, ce n’était pas le cas à la grande époque des deux hommes. « Je me souviens encore de toutes les fois on s’est foutu de ma gueule parce que je portais des baggys dans les années 1990, » se souvient Christian. Pour Alex, « tu pouvais repérer tous les skateurs dans la ville, juste à leur tenue. Des baggys et des bonnets en plein été. Aujourd’hui c’est plus compliqué ! » Même si elle vit à l’ère hégémonique du skateboard, où les t-shirts Trasher sont partout, la boutique Civilist est vraiment pensée par les skateurs, pour les skateurs. La mode ne joue qu’un petit rôle au sein de la scène skate berlinoise, qui est d’abord un espace communautaire majeur dans la vie des skateurs de la nouvelle génération. « Je suis arrivé à un point où je peux donner des choses aux jeunes de la prochaine génération. Je peux les aider à se créer des opportunités et des options pour qu’ils tirent le maximum de cette scène, comme je l’ai fait, » explique Alex.

Rollbrett Magazine #2, 1998, Florain Hofmeisterscan

Ce sont justement ces relations intergénérationnelles qui maintiennent l’héritage de la culture skate berlinoise intact. Le natif de Berlin Steffen Grap et son crew, qui skate pour Civilist, considèrent Alex comme un mentor. Grap est un exemple frappant de skateur qui a réussi à « se créer des opportunités ». Ses portraits du « Civilist gang » ont attiré l’attention des cercles du skate et artistiques par leur candeur romantique. Suivant les traces d’Alex et de Civilist, Steffen a récemment lancé sa propre ligne de vêtements, Champagne Towers. Mais comme ses prédécesseurs, Steffen reste dubitatif quant à la tournure que prend la culture du skateboard. « Je regarde tous les jeunes qui font du skate. Certains ne se lancent pas dedans parce que c’est fun, mais pour avoir un sponsor ou debenir pro. Ce n’est pas la bonne manière de faire les choses. » La preuve la plus éclatante de l’explosion du skate vient sûrement de la décision d’intégrer le sport aux épreuves olympiques, en élevant encore un peu plus tous les enjeux. Nike, adidas et de nombreuses grandes marques gardent un œil très attentifs sur les jeunes skateurs qui mettent leur corps à rude épreuve pour être mondialement reconnus. « Je suis vraiment heureux d’avoir vécu cette période des années 1990. Je réalise maintenant à quel point notre contexte était unique et précieux, » explique Christian. Mais s’il y a bien un endroit qui transpire l’authenticité, c’est bien Berlin – et l’on peut espérer que la scène saura donc rester fidèle à ses racines.

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.