quand terry jones racontait raf simons

Le créateur vient d'annoncer qu'il quittait Dior. En 2012, le fondateur d'i-D avait interviewé le créateur, à l'aube de ses premiers jours dans la maison française. Retour vers le futur.

par Terry Jones
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26 Octobre 2015, 5:00pm

Raf Simons

Émotion, émotion, émotion. Les défilés de mode ne sont pas supposés faire pleurer. Pourtant, lors du défilé Jil Sander automne/hiver 2012, il s'agissait de bien plus que d'une simple après-midi milanaise ensoleillée..Au siège social de Jil Sander - un sublime bâtiment moderniste sur Foro Buonaporte dans le centre milanais - les mannequins foulaient le podium et déambulaient entre les bouquets de fleurs montés sur des tourelles en plexiglas. Comme une réminiscence des installations de l'artiste Marc Quinn, les fleurs ont été laissées là, à l'état d'abandon, des semaines après le départ de Raf. "Les fleurs sont symboliques, m'avouait Raf après le défilé. La nature a repris ses droits sur un milieu très apprivoisé. J'avais en tête l'idée d'un jardin, doux et féminin. L'idée d'une femme dans son environnement, sa maison, sa famille…"

Sept ans passés chez Jil Sander, et Raf n'a cessé de bâtir son empire, en tant que créateur homme reconnu et acclamé, mais aussi en tant que créateur femme - moderniste et visionnaire. Sa collection finale pour Jil Sander a déroulé de sublimes manteaux oversized coupés au lazer, de sculpturales habillés et des déshabillés rose cendré, vert layette, bleu et gris. "Les couleurs, en un sens, étaient très pures, me dit Raf. La beauté côtoyait le romantisme. Je voulais retranscrire la tranquillité d'une balade en pleine nature. La beauté n'est pas nécessairement imposante. Il faut aller la chercher. C'est ma vision du romantisme. "

Le renouveau de Jil Sander nous a donné un aperçu de ce dont le cerveau de Raf était capable. Sa grande sensibilité et son respect pour les femmes feront, j'en suis persuadé, le bonheur de sa mère et de toutes les autres. "Ce sera un grand défi" nous annonce Raf avec enthousiasme.Oui, j'aime le minimalisme, mais ce n'est pas la seule chose qui me porte. Chez Dior, cette restriction n'existe pas. Dior célèbre la féminité, l'élégance et le naturel. Ce sera très intéressant pour moi de me retrouver dans une grande maison et de raconter mon histoire. Beaucoup de gens penseront que c'est une hérésie que je parte chez Dior. Mais Dior peut m'apporter tellement de choses, de responsabilités et d'envergure pour mes créations. Je ne suis pas le genre de personne à rester assise dans un coin pour faire mes croquis. J'ai besoin des autres, et du dialogue au sein d'une équipe. "

Pour i-D, Raf parle de ses influences majeures, de sa playlist de l'été et de ses inspirations cachées derrière son ultime et dernier défilé pour Jil Sander. Raf Simons, nous te saluons.

Ça fait dix-sept ans que tu travailles dans la mode. Qui ont été tes plus grands mentors ?
Le premier, avant tous les autres, Olivier Rizzo. Je voulais faire mes études à l'Académie royale d'Anvers et c'est là que je pensais rencontrer des gens comme Olivier. J'ai fait un stage avec Walter Van Beirendonck, il m'a beaucoup influencé à l'époque. À ce moment, je n'avais pas encore de maison à Anvers, je vivais toujours dans le village de mes parents, donc pendant la semaine, je vivais chez un copain à Anvers. Pendant mon stage, j'allais aussi en cours et je ne voyais Olivier qu'une fois par an après les défilés de fin d'année. C'était de 1991 à 1993. Et puis il a été diplômé, et j'ai appris à mieux le connaître. Je me suis installé définitivement à Anvers et j'ai créé mon propre label en 1995 et là, on se voyait vraiment tous les jours. Olivier, moi, David Vandewal, Peter Philips et Ingrid…On formait une joyeuse bande de kids, tous assis au café à parler jusqu'à 4 heures du matin. Il y avait ce "café intello" à Anvers, où tout le monde se retrouvait : des artistes, des liseurs de livres, et des modeux. J'ai eu, dès cette période, l'envie de créer mes propres collections.

Pensais-tu un jour que ton label serait aussi reconnu et prospère ?
Je n'ai jamais réfléchi en termes de taille.

Mais tu as bien dû avoir de l'ambition, non ?
À l'époque je ne voulais surtout pas ébaucher une collection tout seul. J'avais envie de la commencer avec quelqu'un. La seule raison pour laquelle j'ai avancé seul, c'est que les deux femmes que j'avais choisies se sont désistées une à une. La première a eu très peur, très vite, et l'autre plus tard, lorsque les notes des tissus ont commencé à tomber. À ce moment, je pense qu'elles ont dû comprendre combien c'était sérieux. Même si moi aussi j'avais peur de recevoir toutes ces factures. Je n'ai jamais pensé à ce que deviendrait la marque avec moi, si elle grossirait, s'agrandirait, se développerait ni des impacts que cela pourrait avoir. Au début, j'étais juste dedans parce qu'avec tous les kids autour de moi- Olivier Rizzo, David Vandewal, Peter Philips, Ingrid et les autres, nous avions une vision commune de la mode. J'ai pensé que je pourrais donner mon opinion. Je n'étais absolument pas guidé par l'argent, ni par l'appât du gain. 

Aujourd'hui, l'industrie de la mode est très différente de ce qu'elle était avant. Pareil pour i-D, quand nous avons lancé le magazine, on n'était pas là pour faire de l'argent mais surtout pour montrer ce qu'il se passait dans les rues.
Voilà. Lancer ma marque, c'était avant tout motivé par l'envie de faire les choses au côté de ceux que j'aime. On n'était pas satisfaits de ce qu'on voyait autour de nous. Le label est né en réaction à ce manque. J'étais obsédé par Martin Margiela et Helmut Lang. Je me reconnaissais dans leurs silhouettes sophistiquées, les manteaux coupés aux genoux, et les pantalons courts. Mais bien sûr, mon label était aussi le reflet de mon existence, de mon éducation et mon environnement. Les vêtements étaient plus sombres, plus cracra, plus underground aussi, que ceux d'Helmut…Il y a eu un temps avant que je commence mes premières collections, où j'achetais des vêtements qui reprenaient l'esthétique d'Helmut Lang. Ou j'achetais une pièce, mais pas plus, je n'aurais jamais pu me le permettre à l'époque ! Je voulais vraiment m'imprégner de cet univers, parce que je pensais que c'était le truc cool à faire. Et Martin Margiela m'a beaucoup inspiré. C'est grâce à lui que j'ai voulu devenir designer. Quand j'ai vu son défilé pour la première fois, je me suis dit "Ok, ça, c'est de la mode". Je saisissais enfin la mode. C'est après ce défilé que j'ai compris à quel point la mode peut émouvoir. J'ai vu des gens pleurer dans la salle ! À partir de cet instant, le défilé a pris un tout autre sens pour moi. Tout à coup, j'y ai trouvé un sens caché, intellectuel, émouvant et radical. Un autre monde. Je suis né dans les années 1960, j'ai grandi dans les 80 et on ne parlait que de Mugler, Montana et Gaultier.

La première fois qu'on s'est rencontrés, tu faisais une installation pour la Biennale de la mode et du cinéma à Florence. C'était en 1998. Tu étais intransigeant à l'époque. Et tu avais un côté un peu dark et adolescent, que tu as mis de côté aujourd'hui.
Je pense que j'ai toujours ce côté obscur. C'est beaucoup plus évident pour moi de parler aux autres, aujourd'hui. De parler des choses qui me font peur, qui m'angoissent ou qui me gênent. Certains de mes amis les plus proches travaillent pour moi et ils savent ce qui me rend insupportable. Je suppose que ça aide.

Je parlais plus de ton esthétique vestimentaire. Dans le passé, tu as beaucoup utilisé les symboles, comme les têtes de mort par exemple…
Je crois qu'on a tous une part sombre enfouie en nous.

Pour ton dernier défilé Femme Jil Sander, on pouvait entendre Mazzy Star, Sonic Youth et les Smashing Pumpkins. Quand tu rentres chez toi après le travail tu écoutes ce genre de musique ou tu cours après la nouveauté ?
Pour être honnête, j'écoute principalement de la vieille musique. Je ne dis pas que je n'aime pas la nouvelle. Récemment, je me suis replongé dans ce que je connais et aime le plus - du classique comme Beethoven, Plastikman ou The XX, que j'ai écouté en boucle pendant très longtemps.

Dans ta collection automne/hiver 2012 Homme pour Jil Sander, j'ai ressenti une vibe très clubbing et berlinoise…
Complètement ! Je suis content que tu l'aies remarqué. Je savais que je préparais une collection qui pourrait permettre aux gens de projeter leurs idées personnelles dessus. Ce qu'on voit dans une collection est toujours le reflet de notre propre vécu, de notre expérience. J'étais plus surpris que certaines personnes ne puissent pas du tout s'y référer personnellement. On avait en tête l'image d'un grand businessman, mais également d'un homme très sexué, érotique, avec un passé sulfureux. L'homme d'affaires le jour, et le papa en famille. Et l'homme qui veut rester un enfant, peut-être…

La vie cachée d'un banquier bien rangé ?
Oui, celle d'un réceptionniste ou d'un père de famille qui a trois gamins qui attendent de jouer avec lui. Ou peut-être juste d'un mec qui n'a jamais grandi et qui rêve encore de dinosaures ! On n'a pas pensé une seule seconde au champ lexical de l'armée, de la police, ou de l'horreur, j'étais très étonné de l'entendre dans la presse. La porte sur le podium suggérait l'entrée d'un club derrière ; une rue de New York en pleine nuit.

J'ai trouvé qu'il y avait des allures de bande-dessinée dans ton défilé, la rencontre entre Tintin et Will Eisner.
C'était aussi mon idée. On a voulu faire le portrait d'un gentleman classique qui a plein d'idées complexes et d'envies folles dans la tête.

C'est ce que j'admire chez toi ; tes vêtements sont toujours plus que des vêtements.
Surtout lorsqu'il s'agit de mon label. Avec ses idées propres, on a toute la liberté de créer, sans limites. Très souvent, je parle de mes idées sans savoir si elles se réaliseront dans la prochaine collection. La mode n'est pas là pour nous éduquer, mais pour nous surpasser. Quand j'échange avec des jeunes j'ai parfois l'impression…pas qu'ils n'ont pas d'intérêt mais qu'ils regardent la mode d'une manière différente. C'est pour ça que j'ai choisi la mode, justement, pour créer un dialogue constructif et réunir les gens autour d'une même envie, fédérer les idées. 

rafsimons.com
dior.com

Credits


Texte Terry Jones
Photographie Willy Vanderperre
Stylisme Olivier Rizzo

Photographie assistance Romain Dubus, Tine Claerhout
Production Mindbox
Composition florale Mark Colle
Rermciements à Henri Coutant pour D'Touchet Stephanie Jaillet de Janvier Paris
Raf Simons porte des vêtements Raf Simons.
[The Lights, Camera, Action Issue, No. 319, Summer 2012]

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