le photographe bill bernstein a immortalisé les derniers instants du disco

Des célébrités qui l'ont fait connaître aux petites mains qui l'ont fait vivre, Bill Bernstein a capturé l'essence de la disco et la magie de ses pistes de danse.

par Lynette Nylander
|
15 Avril 2016, 3:30pm

Les dancefloors enfumés des années 1970 ont longtemps été une source d'inspiration première pour les enfants qui suivirent. On connaît tous les photos cultes de Bianca Jagger arrivant au Studio 54 sur un cheval blanc ; d'Andy Warhol, Jerry Hall et Halston massés autour de tables recouvertes de bouteilles de champagne, ou d'une Brooke Shields pouponne assise à côté de Mariel Hemingway. Le glamour des années 1970 a fleuri aussi vite qu'il a flétri dans l'inconscient collectif. Mais le photographe Bill Bernstein était là pour l'immortaliser.

Bill a découvert la scène disco quand the Village Voice l'envoyait - par inadvertance - couvrir une soirée au Studio 54. Il a fini par s'y plonger pendant plusieurs années, par fréquenter les clubs disco les plus underground de New York et par photographier les gosses les plus excités de la piste de danse. Bill Bernstein nous a éclairés sur l'attrait intemporel du disco et sur les dégâts du sida en son sein.

Comment vous êtes-vous mis à photographier la nuit new-yorkaise ?
Je commençais ma carrière de photographe freelance à l'époque et je bossais beaucoup pour the Village Voice. Un jour on m'a assigné à une soirée au Studio 54 et c'était littéralement impossible d'y entrer, habituellement. Tu restais debout devant, dans la rue, pendant des heures et des heures sans jamais y entrer. Alors je me suis dit que mon accréditation était probablement la meilleure chance pour moi d'y rentrer. Donc je suis resté durant l'événement que je devais photographier et une fois fini, je me suis dit "Hey, tant que je suis là, voyons voir de quoi tout le monde parle". Alors je suis resté et j'ai fini par être aspiré dans cette scène disco.

Vous avez grandi à New York ?
Je suis né à New York mais j'ai été élevé en banlieue. C'était une période particulièrement excitante, à New York ; tout était vraiment créatif. Il y a eu un court moment, magique, avant que le Sida n'arrive et que les gens se terrent chez eux. Une période de trois ans pendant laquelle le disco était un phénomène énorme et où l'on retrouvait une créativité débordante jusque dans les discothèques. 

Comment vous souvenez-vous de cette époque ?
Les gens allaient en discothèque ultra-sapés. Dans les clubs les plus populaires comme le Studio 54 ou Paradise Garage, les gens venaient en costumes. L'ambiance était scandaleuse. C'était une époque de libération, pour les gays, les femmes, les noirs. Tous s'exprimaient ensemble, unis sur le dancefloor. Il y avait énormément d'ouverture, de tolérance ; c'était magique, cette manière de se manifester sur la piste de dance. Voilà ce que je recherchais. Personne ne portait de jugement sur personne à cette époque. Les queers très accueillants, les transgenres, c'est ce genre de choses qui m'attirait.

Toutes les photos que vous associez à cette période mettent en scène les mêmes personnes. Vous vous êtes concentré sur les "vrais" gens qui peuplaient ces clubs. Pourquoi ?
Je pensais que c'était l'aspect le plus intéressant de cette scène. Ces gens bossaient parfois comme serveurs ou serveuses, donc ils pouvaient dormir pour bonne part de la journée et faire la fête jusqu'au bout de la nuit. C'est devenu leur train de vie. Ils étaient encore là quand je partais à six heures du matin. Durant ma carrière de photographe j'ai travaillé avec de nombreuses célébrités. Et même si j'ai aimé les immortaliser pendant cette ère du disco, pour moi ça n'a jamais été l'histoire la plus importante. En plus, tout le monde photographiait des célébrités. Les gens se contentaient de grouiller autour d'une table de célébrité et prendre des photos. Je me suis dit, "pourquoi je prendrais cette photo, quand tout le monde aura la même ?"

Qu'est-ce que le disco apportait aux gens ?
New York à l'époque était en déroute économique. La ville était presque en faillite. Alors je pense que les gens cherchaient une échappatoire et quoi de mieux que le disco ? C'était quelque chose dans lequel tu plongeais la tête la première pour oublier la situation économique de l'époque. Tu pouvais entrer en discothèque et devenir une star, même si tu ne l'étais pas du tout en rentrant chez toi.

L'arrivée Sida a eu un gros impact sur la scène disco. 
On appelait ça le cancer des gays. Les gens ne savaient pas ce que c'était, mais ils voyaient leurs amis tomber comme des mouches de morts horribles. Il y avait très peu d'information sur cette maladie, alors les gens faisaient la fête comme si demain n'existait pas. Je crois que ce n'est qu'au début de l'année 1981 que le monde médical a annoncé qu'un nouveau virus était apparu et qu'il se propageait par le sexe. Il y avait très peu d'information quant aux risques et la manière de l'attraper. Les gens avaient peur de le choper par la salive, ou même en touchant quelqu'un. Les gens ont paniqué ; gays, hétéros, tout le monde a arrêté d'aller en boîte de nuit et tout a changé…

Pourquoi les gens sont-ils encore fascinés par les années 1970 selon vous ?
Les gens ont toujours besoin, 25 ou 30 ans plus tard, de regarder en arrière pour comprendre une période en particulier. On peut alors l'observer avec un regard frais et la comprendre dans son ensemble. Il n'y avait pas que la disco à l'époque, mais c'était un phénomène incontournable.

Quelles différences observez-vous entre la manière de s'habiller des jeunes des années 1970 et des jeunes d'aujourd'hui ?
Je ne sors plus en boîte, mais je pense que les jeunes d'aujourd'hui sont plus tolérants avec la communauté trans. J'ai un fils de 12 ans qui me parle des transgenres et qui ne voit pas quel problème ça pose. Deux hommes se marient, deux femmes se marient : et alors ? À l'époque du disco, les gens prenaient un risque énorme en s'affirmant en tant que gays. Ils pouvaient se faire tabasser ou se faire tuer en sortant de chez eux. Les discothèques faisaient office de refuge. Aujourd'hui, même si tout le monde n'a pas évolué sur la question, on a pu observer quelques changements. Même il y a 5 ans, la situation n'était pas la même. Tu sais, les changements concrets, ça prend du temps.

Parlez-moi d'une photo qui vous a marqué.
Il y a une photo que j'ai prise d'une femme transgenre, avant son opération. Elle dansait nue, mais couverte de la taille jusqu'en bas d'une sorte d'étoffe en soie. Je m'en rappelle très bien. Autour d'elle il y avait une foule assise, en train de la regarder, son pénis non-circoncis s'échappant de son étoffe. Je me souviens d'avoir été un peu choqué, parce que tout le monde souriait, l'encourageait, et une femme dans le fond avait le poing levé. Pour moi, ça montrait une forme de tolérance ; la foule soutenait et célébrait cette femme transgenre. J'adorais aussi prendre des photos dans les discothèques à rollers. Ils s'y formaient des petits groupes qui organisaient des compétitions entre eux. Quelqu'un se mettait au milieu et lâchait ses meilleurs pas de danse, et ainsi de suite, c'était vraiment marrant. Il y avait un sacré niveau. Il y a de très belles photos dans ce livre. C'était super de les retrouver après autant de temps passé sans le regarder. J'ai remarqué plein de petites choses qui m'avaient échappé. 

billbernsteinphoto.tumblr.com

Disco: The Bill Bernstein Photographs est sorti le 16 Novembre 2015 chez Reel Art Press reelartpress.com

Credits


Texte Lynette Nylander
Photographie Bill Bernstein © Bill Bernstein / Reel Art Press

Tagged:
Culture
Studio 54
disco
Bill Bernstein
Photographie
Musique