pourquoi le streetwear doit tout à tribe called quest

La disparition de Phife Dawg la semaine dernière est l’occasion de saluer ce grand rappeur et l'immense influence du style vestimentaire de son groupe, A Tribe Called Quest.

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avr. 5 2016, 1:40pm

Du sweat Coogi de Biggie aux Adidas de Run DMC ; des bobs Kangol de LL Cool J au savoureux mélange de bling et de luxe de Lil Kim (rappelons-nous ce body-painting à base de motifs Louis Vuitton) : les poids lourds du hip-hop new-yorkais ont souvent su allier efficacité musicale et particularité stylistique. Pour les autres, l'uniforme n'était pas défini de manière aussi précise. Les pionniers de Grandmaster Flash & the Furious Five, originaires du Bronx, optaient pour une dégaine empruntant autant au style biker qu'à l'esthétique glam rock. De La Soul, natifs de Long Island, se tournaient davantage vers des couleurs vives et des illustrations détonantes. Mais lorsque l'on pense à A Tribe Called Quest - ce groupe originaire du Queens dont les beats originaux et les textes joyeux ont changé le hip-hop à tout jamais - il n'y a pas de paire de chaussures, de chapeau, d'imprimé ou de motifs particuliers qui nous viennent à l'esprit. Et c'est en cela que la subtilité de leur style est encore pertinente en 2016.

La semaine dernière, le monde apprenait la mort de Malik "Phife Dawg" Taylor. Et alors qu'on se repasse en boucle les clips les plus mémorables du groupe, ce qui frappe chez eux n'est pas seulement l'intelligence jubilatoire des punchlines du Five Foot Assassin mais aussi la manière qu'avait le groupe d'approcher la mode et son propre style - tout aussi original que sa musique. Au milieu d'un bouillon de rap est-coast majoritairement macho et assoiffé de battles, ce jeune groupe au flow ciselé faisait du bruit par le contre-pied, décidant de jeter son dévolu sur des thèmes tels que le manger sain, le sexe protégé et les excursions entre potes dans les rues de New York. Alors que les contemporains de A Tribe Called Quest ont persisté dans des productions agressives et rapides et dans un style vestimentaire éminemment hip-hop, eux se sont fondus avec aisance dans un éclectisme intemporel.  

Penchons-nous d'abord sur la vidéo de leur single Can I Kick It ? (1990). Vous y verrez, portés par les quatre membres initiaux du groupe, des jeans Levis délavés, d'amples sweats Champion, des Nike défoncés, des casquettes bien rondes et des maillots de baseball. Dans le clip de Scenario, on aperçoit Phife porter une veste en jean et un sweat à capuche gris clair. Un uniforme que l'on retrouve aujourd'hui chez les skateurs du Lower East Side, dont le penchant pour des looks dénués de logos semble en totale symbiose avec les sonorités de Tribe Called Quest. Pour de nombreuses raisons, les gosses que l'on aperçoit dans la vidéo sont les mêmes que les kids que l'on a vu s'amasser aux portes de la nouvelle boutique Supreme à Paris le mois dernier

A Tribe Called Quest a répété avec fierté la dynamique opérée plus tôt par la Zulu Nation - ce mouvement hip-hop interculturel emmené avec panache par le maître de l'excentricité, DJ Afrika Bambaataa. Dans le clip de I Left My Wallet in El Segundo, titre également issu de leur premier album, le groupe manie avec succès des couleurs vives, des imprimés et motifs d'inspiration africaine et des accessoires évocateurs comme des colliers de coquillages ou des pendentifs égyptiens. C'est cette facette plus folle et sauvage de Tribe Called Quest que Stüssy a célébré via une collection capsule l'année dernière ; un style se posant de manière assez évidente comme l'ancêtre - pas si lointain - des looks que l'on peut apercevoir à l'Afropunk Festival aujourd'hui.

Qu'ils portent des hoodies ou des dashikis, le style des membres de Tribe est une leçon en ce qu'il repose sur une énergie collective. Le groupe est devenu le composant central d'un mouvement plus large, les Native Tongues - un collectif hip-hop innovant et positif à qui l'on doit De La Soul, Queen Latifah, Jungle Brothers, Busta Rhymes et bien d'autres. Cette tribu adolescente a retourné le concept prégnant dans le hip-hop du style vestimentaire faisant office d'armure (pensez aux vestes Raiders des parangons du gangsta rap, NWA), symbole d'un individualisme ardent, pour le transformer en une célébration d'un optimisme collectif et partagé. Pour Q-Tip, "Le Hip-hop fait souvent l'éloge de l'individualisme. Je pense que la grande réussite des Native Tongues, c'est d'avoir prouvé que les gens pouvaient s'unir." Et si les New-Yorkais d'aujourd'hui prônent l'individualisme à leur tour, il reste que c'est la confluence de tous ces styles qui rend la ville si dynamique.

La grande palette des beats de Tribe - de la trompette stridente à la ligne de basse grave, entre les coups de caisse claire et un groove immanquablement soul - en fait un des groupes de hip-hop les plus cool du monde, et ce pour toujours. Leur style traduit un esprit tolérant et curieux de l'autre et nous devrions tous en prendre de la graine.  

Credits


Texte Emily Manning
Image via YouTube