quand la jeunesse excentrique des états-unis vibrait à venice beach

En 1984, le photographe brésilien Claudio Edinger est allé capturer l'excentricité de Venice Beach, alors épicentre des contres-cultures et des personnages les plus loufoques - à la rue ou en patins à roulettes, artistes ou bodybuilders.

par Emily Manning
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08 Août 2016, 8:45am

L'histoire du quartier de Venice Beach est aussi barrée que les gens qui le peuplent et qui foulent sa promenade ; artistes de rue, charmeurs de serpents, fous du patin à roulettes, guitaristes endiablés ou bodybuilders déformés. L'endroit est fondé en 1905 par Abbot Kinney, magnat de l'industrie du tabac qui a donné son nom au boulevard marchand le plus animé de l'ouest de Los Angeles. Avec en tête le projet d'une "Venise de l'Amérique", Kinney a creusé des kilomètres de canaux et construits des jetées pour y intégrer des parcs d'attractions. Puis des années de négligence et de mauvaise gestion des infrastructures ont justifié la mauvaise réputation du lieu dans les années 1950. Malgré ça, les faibles loyers des bungalows avec vue sur mer et pieds dans le sable attirent rapidement les artistes, beatniks et hippies qui transforment Venice Beach en épicentre des contre-cultures. 

Une histoire étrangement peuplée qui aura suffi à faire venir le photographe brésilien Claudio Edinger à Venice en 1984. Sa monographie de 1985 - sobrement titrée Venice Beach - réunit des portraits de gars musculeux, de skateurs, de clochards des plages ou de beatniks. Venice est une excentricité trempée de soleil, et les images d'Edinger capturent parfaitement sa folle énergie. 

Cette semaine, le photographe a revu quelques-uns des locaux qu'il a immortalisés il y a 30 ans, pour la première fois depuis que ces portraits ont été pris. Une réunion d'anciens qui a eu lieu au Magazyn, un concept store récemment ouvert qui accueille des artistes du monde entier (dont beaucoup viennent du Brésil, comme Edinger). La designer d'intérieur de 76 ans Barbara Brown a fait partie des personnes présentes. Elle vit encore dans la même baraque de Venice où Edinger l'a prise en photo à l'époque. Lora Norton aussi, elle qui n'avait que 15 ans quand il lui a tiré le portrait avec ses parents dans la maison dessinée par Frank Ghery, et dans laquelle son père vit encore. Le réalisateur oscarisé Tony Bill et le célèbre sculpteur Guy Dill étaient aussi de la partie.

Un peu avant ce rassemblement nostalgique, on est allés demander à Claudio de nous en dire un peu plus sur la magie (bizarre, très bizarre) de Venice Beach. 

Tu peux nous décrire une journée typique à Venice Beach en 1984 ?
C'était une période de transition. Il y avait beaucoup d'artistes qui vivaient dans les studios qui bordaient la plage, plein de performances barrées sur la promenade et beaucoup de gangs dans la partie est de la ville. Je me réveillais et j'allais me balader sur la promenade, je voyais les sans-abri se réveiller et je rencontrais un tas de personnes intéressantes tout au long de la journée. Je venais juste de finir un livre sur le Chelsea Hotel de New York. J'y avais vécu et je l'avais photographié pendant cinq ans. Mon éditeur était très content ; on a eu de bonnes critiques dans le New York Times et Newsweek et le livre a reçu la Leica Medal of Excellence. On m'a demandé ce que je voulais faire ensuite. Je connaissais un peu Venice et son histoire fantastique - comment un millionnaire du tabac s'était mis en tête de recréer Venise à LA. Il a creusé des canaux, il avait prévu des gondoles… Bien sûr ça n'a pas marché, et la chute a été lourde. Pendant de nombreuses années Venice a été abandonnée jusqu'à ce qu'arrivent les beatniks, puis les artistes, puis les bodybuilders, et tout a commencé à changer. Je voulais photographier tout ça. En tant qu'hippie, j'étais encore en quête d'un endroit, d'une communauté, et je voulais m'assurer que c'était là-bas. Ou pas.

Comment es-tu tombé sur ces gens et ces endroits que tu as photographiés ?
Pendant mes premiers jours, je sortais et j'allais à la rencontre des gens. Je parlais à qui voulait bien m'écouter. Ils étaient tous très réceptifs et très vite je connaissais tout le monde. Les gens savaient que j'avais un contrat solide avec un éditeur, et ils m'ont laissé entrer chez eux, connaître leur vie et côtoyer leur quotidien. Je n'avais même pas à choisir, ils étaient tous décalés à leur manière. J'avais un choix tellement grand qu'il y a des personnes très importantes que j'avais prises en photos - comme Frank Gehry - qui ne sont même pas apparues dans la version finale du bouquin. Rétrospectivement, je suis assez désolé que certaines personnes ne soient pas dans le livre. 

Quand tu regardes ces photos, 30 ans plus tard, qu'est-ce qui t'interpelle le plus ? Est-ce que tu vois Venice et ces photos différemment ?
Dans la photographie comme dans la médecine, tu as des spécialistes. Ma spécialité c'est la recherche. Disons que je cherche le remède contre le cancer. En tant qu'artiste j'adore le changement et j'adore le pouvoir durable des photos - cette capacité à capturer le temps. La photo c'est la seule arme que l'on ait pour contrer le temps. À cause de mon obsession pour la recherche, la manière que j'ai eue de photographier Venice - en noir et blanc, 35mm avec un flash - s'est muée en couleur en 1986 en Inde. Puis je suis revenu au noir et blanc et format carré en 1989 pour ma série dans un asile et au carnaval au Brésil. J'ai encore viré vers la couleur à Cuba, puis vers le noir et blanc à New York. Chaque livre que je fais a son style bien distinct, jusqu'à ce que je me mette à utiliser un appareil 4x5 en 2000. J'étais arrivé à ce que j'avais recherché tout le long de ma carrière : le focus sélectif. Mon projet le plus récent explore la photographie aérienne, le monde du point de vue d'un oiseau. Maintenant je réalise à quel point les contingences sont peu importantes. Le monde est beau au-delà de tous les faits qui peuvent s'y produire. 

Ça te fait quel effet de revoir tes sujets 30 ans plus tard ?
Chaque moment, chaque image que l'on fait et chaque livre que l'on publie nous transforme en artistes. Le livre a un pouvoir énorme, qui ne fait que grandir. Et quand tu revisites un endroit que tu as tenté d'explorer, intimement, comme je l'ai fait, tu vois finalement un miroir qui te permet de comprendre qui tu était et qui tu es devenu grâce à cette expérience. C'est là que réside la beauté de la conception des livres, des plantes qui poussent, des oiseux qui volent - ce sont les choses les plus naturelles du monde. Le temps est à la fois notre ennemi et notre allié. Le changement est constant, la rivière coule et les gens se transforment sans jamais vraiment changer. C'est un grand paradoxe. Et je ne vis que pour capturer les paradoxes. 

Credits


Texte Emily Manning
Photographie Claudio Edinger

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