le luxe est mort, vive le luxe

"Le luxe n'obéit à aucune loi. Le luxe est une révolution. Le luxe est la liberté d'être et de faire. Le luxe n'a aucune limite."

par Rebecca Lowthorpe
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06 Avril 2016, 11:10am

Je m'en souviens comme si c'était hier. En 2004, j'ai soulevé le couvercle d'une boîte orange parfaitement hermétique et retiré le papier de soie qui me séparait du sublime sac Kelly Hermès. Cuir noir poli, argent lustré : tout un héritage fièrement et discrètement érigé en symbole du chic. La liste d'attente avait été longue (interminable) - un an, peut-être même deux. Mal à l'aise à l'idée de le porter, le sac est resté dans sa boîte, sous mon lit. Un sac comme ça ne pouvait pas s'accaparer d'une fille comme moi. La seule chose que j'aurais pu acheter dans un magasin Hermès, à l'époque, c'était le vaporisateur de sac. J'ai fait des pieds et des mains pour l'obtenir (la façon dont j'y suis parvenue importe peu) - ce qui compte tient en une phrase : à l'époque, avoir un sac Hermès était la quintessence du luxe. Mais aujourd'hui, en 2016, le luxe a perdu un peu de sa splendeur… Le luxe, en 2016, est un animal complexe. Il n'est plus qu'entre les mains des plus prestigieuses maisons qui ont fait la mode d'hier, Hermès, Louis Vuitton ou Chanel, bien que leur authenticité et leur héritage fassent toujours rêver la moitié de la planète Terre. Le luxe n'est plus qu'une question d'ostentation, de shows rocambolesques (Chanel, je pense à toi - toi qui as transformé le Grand Palais en supérette, troquet, aéroport et casino) qui excitent notre imagination et nous poussent à voir le luxe comme un univers à part entière et non comme un bout de tissu.

Notre relation au luxe est plus conflictuelle aujourd'hui, plus nuancée aussi. Cryptée, même. Le luxe ne s'identifie plus à une élite mais à toute une génération. "J'achète donc je suis" est devenu "je suis donc j'achète" : ma personnalité passe avant l'objet. Aujourd'hui, la définition même du luxe est questionnable : s'agit-il d'un objet fait main, dont la confection a pris plus de 4000 heures et engagé la responsabilité de 10 personnes dans un atelier Valentino à Rome ? S'agit-il d'un t-shirt blanc, estampillé des mots crus 'YOU FUCK'N ASSHOLE', né des mains de Vetements ? Là réside le tournant qu'a pris le luxe : la question n'est plus combien mais qui. Et qui, comme on le sait, fluctue.

Le luxe n'obéit à aucune loi. Le luxe est une révolution. Le luxe est la liberté d'être et de faire. Le luxe n'a aucune limite.

Pour la fashion week parisienne dernière, dans la capitale de la mode qui pense, on a pu apprécier l'ascension de certains créateurs à l'esprit très irrévérencieux. Le fauteur de trouble en chef ? Demna Gvasalia, le créateur planqué derrière Vetements et récemment nommé directeur artistique chez Balenciaga, où il a fait ses débuts très remarqués cette saison. Pour son défilé, les vestes de costume ultra-sophistiquées côtoyaient les doudounes rouges qui prenaient des airs de grandes dames, les imperméables en gabardine devenaient iconiques et malléables, les jupes jouaient à double-face et les robes fleuries, décontractées, se distinguaient par leur impertinence. Demna les a appelées 'robes jetées', comme s'il fallait mimer cet instant, le soir, où les vêtements finissent nonchalamment sur un lit ou qu'on se réveille le matin avec l'envie folle d'enfiler sans effort le premier truc qui nous tombe sous la main. La métaphore sied particulièrement bien à l'esthétique et la pensée Vetements : le luxe n'est plus le langage d'une certaine élite, il parle la même langue que tout le monde, il gueule, s'exclame et jure. Ce langage rend chaque pièce quotidienne luxueuse. L'avant-garde devient portable et à portée de main. Le luxe est discret mais puissant. Malin. Aujourd'hui, Gvasalia est l'influenceur numéro 1 du luxe.

Gucci, automne-hiver 2016

La saison dernière, c'était à Alessandro Michele qu'on décernait ce titre. Tout juste arrivé chez Gucci à l'époque, Michele révolutionnait déjà la maison italienne et lui insufflait une vision neuve, toujours plus dans son temps - vision qui a depuis contribué à bouleverser le paysage de la mode et à hisser l'image Gucci tout en haut de l'échelle du cool : plus androgyne, libéré, rétro tout en étant futuriste. Le consommateur a vite fait d'appréhender et adopter le nouveau Gucci : à travers les publicités signées Glen Luchford, le mini-film épique où la bande Gucci court et s'épuise dans un centre commercial berlinois. Il se retrouve dans cette esthétique folle, libérée, dans son monogramme, sa décadence, son fute dégenré. Il a suivi le défilé sur son compte Instagram. Il connaît par coeur toutes les filles Gucci. C'est ça le truc : la réincarnation de la marque Gucci n'a que 18 mois - elle est encore toute jeune. Pourtant, tout le monde l'acclame et la sacralise. Pourquoi ? Parce qu'elle nous est familière, parce qu'elle nous ressemble.

Le luxe va toujours plus vite. Le luxe est à l'image du monde.

Alors que je faisais la queue pour assister à un défilé parisien, un influenceur américain m'a glissé à l'oreille : ''On a été trop contents de soulever nos jupes et de montrer nos culottes. Maintenant, il faut vite les remettre en place.'' Il voulait parler de la perte d'exclusivité du luxe, de sa totale accessibilité, de la disparition de ce qui était jadis, un club réservé aux élites. La mode est aujourd'hui partout : elle s'étale et s'exhibe sur les réseaux sociaux et satisfait l'appétit grandissant des consommateurs. Il a continué : ''Elle est trop contente de suivre un défilé sur Instagram et pleure quand on lui dit qu'elle ne pourra pas l'acheter avant 6 mois. Sauf qu'entre-temps, elle l'a vue sur les célébrités et dans les campagnes. Au final, elle l'aura tellement vu qu'elle n'en voudra plus.'' Alors, on fait quoi, j'ai demandé. Comment peut-on préserver l'ethos du luxe sans le déguiser ? ''On fait comme Slimane chez Saint Laurent dans sa dernière collection. Il a présenté sa collection à la manière d'un show de haute couture de l'ancien temps : personne, ou presque n'était invité à la fête.'' ''Ouais, mais le défilé s'est quand même retrouvé sur Instagram'', j'ai répondu. Il m'a dit calmement. ''Il faut demander à tout le monde dans la salle de respecter l'intimité d'une maison de couture. Ils n'ont qu'à nous foutre des stickers sur nos téléphones.''

Le luxe est perdu. Le luxe est partout.

Sur les capots des voitures, en vacances, dans les restaurants, sur du papier toilette, dans l'art et la mode. Le mot luxe est labellisé sur tout, de la machine à laver aux écharpes. Le luxe a le don d'ubiquité et s'immisce partout dans notre quotidien. Il est abordable. Alors comment l'industrie de la mode peut-elle préserver l'essence même du luxe ? En disparaissant de nos écrans ? En jouant à cache-cache ? Ou en s'adaptant au contraire aux envies de ses consommateurs, toujours plus impatients ? Doit-elle imiter Burberry qui fusionne l'homme et la femme afin de booster ses ventes et permettre aux clients d'acheter ses collections dès l'instant où elles se retrouvent sur le podium ? Un luxe qui s'adapte à la demande de ses consommateurs et supprime les intermédiaires - les magazines de mode ou les grands revendeurs - ne perd-il pas de sa splendeur ? La nouvelle continue d'alimenter les débats les plus enflammés au sien de l'industrie. New York s'est montré pour. Paris et Milan rechignent encore. Mais la vraie question est la suivante : si l'on a tout, tout de suite, ne finit-on pas déçus ? L'attente n'alimente-t-elle pas le désir ?

Ma réponse est non. Le désir, comme le luxe, existe à travers le prisme de l'affect. Et le temps ne l'altère pas. Le vrai luxe serait de parvenir à trouver un moyen de réunir la beauté, le pouvoir et le prestige - clés de voûte de notre désir irrépressible de la matérialité. Créer du luxe requiert une connaissance du passé, une bonne écoute du présent et une intuition pour le futur, pertinent pour le maintenant. On s'en fout que ce soit punk ou conservateur, bizarre ou pop. Seule la mode qui parvient à réunir tout ça peut se réclamer du luxe. Et pour ça, on est prêt à attendre des années pour un sac, ou un t-shirt.

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