yung lean nous a raconté ses rêves et ils sont tous très bizarres

Il est presque impossible que vous ne connaissiez pas encore le rappeur suédois Yung Lean. Il vient tout juste de sortir un deuxième album, Warlord et arpente le globe pour jouer à guichets fermés avec ses potes des Sad Boys. Nous avons retrouvé le...

par Francesca Dunn
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17 Mai 2016, 11:05am

J'ai interviewé Jonatan Leandoer Håstad pour la première fois en 2014. Il avait à peine 17 ans et jouait à travers l'Europe, entouré de ses potes des Sad Boys (les producteurs Yung Sherman et Yung Gud), les Gravity Boys (ecco2k, Bladee et whitearmour) et une poignée de jeunes filles super excitées. À côté de sa vie de rappeur, Yung Lean était aussi un adolescent comme les autres, fan de Pokemons, accro à l'Ice Tea et collectionneur de bobs. Tout comme ses fans d'ailleurs. Il sortait alors ses premières vidéos pour les titres phares Ginseng Strip 2002, Oreomilkshake et Kyoto. Des clips faits-maison hyper pointus qui plaçaient la sortie de son premier album, Unknown Memory, sous de très beaux auspices.

Depuis, les choses ont changé. Yung Lean est passé du statut de bizzarerie du net à celui de star mondiale. Il a troqué sa canette d'Ice Tea pour de l'alcool et s'est teint les cheveux une petite douzaine de fois. Il a sillonné le monde depuis, a lancé sa marque de vêtements Sad Boys Entertainment et a sorti un second LP, Warlord. Mais sa patte n'a pas changée. Son obsession pour le Japon et son univers post-internet sont restés intactes. Ses paroles, elles, semblent avoir atteint une nouvelle dimension, plus conscientes et chargées que jamais. Pourtant Yung Lean a pris des coups. L'année dernière, il perdait son manager Hippos In Tanks dans un accident de voiture. Une tragédie résumée dans un de ces morceaux, Roses. Dans un autre de ses tracks, Miami Ultras, il anticipe sa propre chute, s'observe en train de fumer des joints devant Starwars tout en creusant sa propre tombe. Bon, le jeune rappeur ne compte pas se lancer dans une cure de désintox pour autant - il vante toujours autant les mérites de son herbe afghane.

J'ai donc retrouvé Yung Lean pour une seconde fois, un second bilan, au moment de son concert londonien qu'il performait à guichets fermés au Koko - une salle de concert bien plus grande que la celle où nous nous étions rencontrés la première fois. Cette fois-ci, nous avons bu un café. On s'est dit tous les deux qu'il serait intéressant de réitérer ce petit rituel tous les deux ans, voir comment les choses évoluent, jusqu'à la fin de nos jours. "Ou du moins jusqu'à ce que je sois plein d'héroïne et que j'ai touché le fond du fond". Je lui ai dit que je ne l'espérais pas. Yung Lean m'est apparu un peu plus grand, un peu plus fort, quelques tatou en plus, mais je m'étais déjà préparée à l'idée qu'il n'aurait peut être plus la même âme d'enfant qu'auparavant. Mais à peine s'était-il lancé dans le café que je retrouvais l'adolescent que j'avais laissé deux ans plus tôt : son sac-à-dos comportait une petite poche intégrée pouvant accueillir sa collection de cartes Pokemon, Heartstone et Final Fantasy. Des cartes "pas aussi emblématiques que les Pokemons vintage, mais non moins intéressantes." 

Bon alors, comment vas-tu depuis la dernière fois que l'on s'est vus ?
Je vais bien ! Assez occupé en fait.

J'imagine. La dernière fois que je t'ai vu, tu me racontais que le fait de tourner te faisait prendre conscience à quel point la Suède c'est nul. Pourtant tu y vis encore ! Tu as changé d'avis depuis ?
Oh non ! J'aime une partie de la Suède, mais pas toute la Suède. Je n'aime pas la mentalité des gens là-bas. Mais ça y est, j'ai mon propre chez moi et je m'y plais beaucoup.

C'est près de là où tu as grandi ?
Oui c'est pas très loin. Stockholm est assez petit en fait. Mon quartier, Sätra, concentre tous les rappeurs locaux, c'est hyper sympa. J'ai pu me payer un appart là-bas. Les autres quartiers étaient trop chers pour moi. Et puis je préfère Sätra je crois. J'ai un grand balcon que je partage avec mes voisins, il y des arbres, des parcs et des restaurants syriens incroyables. Au moment où on s'est rencontrés toi et moi, je me souviens être rentré de tournée, arriver en bas de chez moi et me dire "putain c'était vraiment bien de bouger d'ici." Mais maintenant quand je rentre, je suis content.

Oui, ça devait être bizarre cette double vie ; être en tournée puis rentrer chez tes parents, revenir à ta vie de jeune ado…
Oui exactement. Mais j'ai grandi maintenant et ça me va mieux comme ça…

C'est cool. Qu'est ce que tu as appris ces dernières années ?
Je sais pas trop… Que les gens sont pas toujours bien intentionnés, je dirais.

Il y a quelque chose dont tu as conscience aujourd'hui et que tu regrettes de ne pas avoir su plus tôt ?
Qu'il ne fait jamais en dire trop.

Tu penses que tu en as trop dit dans ta vie ?
Non mais quand tu as 15 ou 16 ans tu ne penses jamais vraiment aux conséquences de tes prises de parole ou de tes actes. Tu couches avec des filles un peu n'importe comment, sous mdma, et tu ne te rends pas compte qu'un jour, tout ça te retombera dessus. 

Tu vois les choses autrement aujourd'hui ?
Oui. Même si je reste assez impulsif. J'ai pris conscience que tes conneries te suivent, que certaines rumeurs peuvent tourner vite. Mais au fond, je m'en fous je crois. Je reste dans ma bulle. Je suis très sud-américain…

Dans quel sens ?
Je suis très tranquilo. Tu vois, mes managers me disent 'ok sois là pour diner à 20h' et je me pointe à 22h systématiquement. Je n'arrive pas à faire autrement. À Londres comme à Stockholm, tout le monde est pressé pour arriver à l'heure. Moi j'en suis incapable. Je suis allé en Amérique du Sud et je m'y suis senti hyper bien pour ces raisons là.

Tu aimerais y vivre un jour ?
Oui je pense déménager à Mexico l'année prochaine. Je garderais mon appart à Stockholm. Je le sous-louerai ou un truc dans le genre.

Tu es allé au Japon non ? C'était ton grand rêve !
Oui ! Et peut-être que je suis un peu japonais dans l'âme aussi. J'aime vivre de la façon la plus minimale possible. Je ne prends pas beaucoup d'espace, je ne flambe pas non plus. J'y suis allé deux fois et me suis fait des potes là-bas. On s'est bourré la gueule dans des karaokés. Les gens sont très ouverts là-bas. C'est génial. On est même allés dans le karaoké où ils ont tourné Lost in Translation et on a bu du "lean" japonais (ndlr boisson à base de sirop codéiné). C'était hyper bon, du coup on a ramené 6 bouteilles avec nous et je voulais les vendre 1000 dollars pièce à Miami. Je me serais fait un paquet de pognon.

Oui, c'est une bonne façon de se faire de l'argent…
Mais oui grave ! En fait voilà, je finirai par dealer des drogues. Tu vois, tous les rappeurs commencent en dealant puis s'arrêtent une fois qu'ils vivent de leur musique. Moi je vais être plus original que ça, je vais faire l'inverse.

C'est bonne solution de repli, c'est vrai. J'ai cru comprendre que tu seras en tournée les six prochains mois… Tu seras où en juillet pour ton anniversaire ?
Je serai avec ma grand-mère ! Et 80 autres personnes… Je vais fêter mes 20 ans comme il se doit, un pote colombien se chargera de faire à diner et mes potes japonais viendront. Adaman Killa sera là aussi. Ça va être drôle. Je suis excité comme un gamin quand j'en parle.

On dirait que ça t'excite plus que de partir en tournée !
Oui probablement. Au moins je décide des gens qui seront là et de la musique qu'on passera… C'est pas que les concerts me saoulent mais ça me fait du bien de vivre d'autres choses. J'essaye d'injecter de nouvelles idées dans mes concerts. En ce moment j'utilise du faux sang et des déguisements d'infirmières sur scène. L'esthétique usuelle des concerts de rap me lasse donc j'essaye de m'inspirer des scènes noise et punk.

C'est quoi le concert le plus fou que t'as vu ces derniers mois ?
Je n'ai pas vu beaucoup de concert dernièrement. Mais je vais voir un concert cette année d'un groupe que j'adore, c'est brainbombs. Il faut absolument que tu les écoutes, ils sont géniaux. Ils viennent de Suède eux aussi. Leur titres de chansons sont hilarants comme "Lipstick on My Dick" par exemple. Ils ne font pas du tout dans le politiquement correct. Ils font de la très bonne musique et c'est assez drôle parce que leur univers musical n'est pas du tout suédois. Beaucoup de Suédois doivent probablement vomir dans leur bouche en écoutant leur musique.

Mais toi non !
Non, pas moi… N'oublies pas, je suis moitié sud-américain moitié japonais ! Oh mais attend, je viens de me rappeler, quand j'avais 13 ans je suis allé voir Crystal Castle et ils étaient incroyables. Les shows hyper extravagants, j'adore ça. J'aimerais voir des éléphants danser sur scène, des trucs fous comme ça. 

En parlant, d'extravagance, c'est quoi le plus grand luxe que tu te sois jamais octroyé ?
Ça remonte probablement à la fois où j'ai loué une limousine, bu du champagne, fumé des joints, mangé des Xanax et écouté du Future dans cette même limousine… C'était l'année dernière à New York. Puis je suis resté coincé dans un sac-à-dos Prada. J'étais super défoncé, j'ai essayé de mettre le sac sur mon dos et me suis retrouvé coincé dedans.

Y'a des preuves ?
Probablement, oui. Sur le téléphone de Sherman. Tu peux emmener ton truc dehors ? J'ai besoin d'une cigarette.

Bien sûr. Ça fait longtemps que tu fumes ?
Depuis mes 12 ans. Ma mère était une grosse fumeuse.

On la grondera. T'es du genre anxieux, en général ?
Oui. Je m'énerve facilement quand je suis au milieu d'un groupe de personnes…Quand y'en a une ou deux ça va, mais plus, ça me rend dingue et je m'arrête pas de parler pour éviter les blancs. Je pense que les gens qui me rencontrent au milieu de la foule me prennent pour un vrai con.

Parlons un peu de Warlord. Quels sont les titres dont tu es le plus fier ?
Je dirais Fire et Eye Contact. Miami Ultras aussi. Tous ces morceaux me rendent heureux parce qu'ils reflètent particulièrement bien ce que je faisais et pensais au moment de les écrire. Mon état du moment.

Si ton album devait être la bande-son d'un film, ce serait lequel ?
Un mix entre Aguirre la Colère de Dieu, Shining et L'histoire sans Fin.

Pas mal. Tu disais tout à l'heure que Yung Lean était un avatar que tu as créé. Tu as l'impression qu'il fait partie de toi maintenant ?
Ouais, complètement. Le masque est tombé.

C'est parce que tu as plus confiance en toi ?
Quand j'ai commencé à rapper, j'avais 16 ans. je parlais de la coke et d'en sniffer. Et puis je l'ai fait et voilà. C'est sympa de créer un personnage et de ovir qu'aujourd'hui, je suis devenu ce personnage qui est moi : tout ce que tu as dit, tout depuis Oreo Milkshake à Warlord s'inspire de mon vécu, de trucs réels. Tout m'est arrivé en vrai. J'aurais aimé qu'il y ait quelqu'un d'autre que moi derrière ce projet… Un truc plus costaud. Parce qu'au fond, ce n'est que moi et c'est un peu triste.

Moi je trouve ça cool que ce soit toi…
Bof, mais c'est pas grave. Ça ferait une bonne histoire à raconter.

Quel est le meilleur truc qu'on t'ait envoyé après que tu en aies parlé dans tes paroles ?
Quand j'ai rappé sur le Chatbus, tu vois ? Celui de Mon Voisin Totoro. Quand j'étais à Tokyo, on m'en a envoyé trois !

Tu as visité le Musée des studios Ghibli à Tokyo ?
Ouais, j'ai été hyper déçu. Je m'attendais à un Disneyland mixé à du Miyazaki.

Je suis d'accord. C'est quoi le dernier rêve que tu as fait dont tu te souviens ?
J'ai l'habitude d'écrire tous mes rêves - tous ceux dont je me souviens.

Tu les écris en anglais ou en suédois ?
En suédois. Mais je les traduis aussi. Bon, je t'en raconte un… On est à Stockholm et on marche dans la rue. Kim, mon pote qui s'occupe de la marchandise, se fait buter. Quelqu'un tweete qu'il faut que je reste planqué dans les escaliers. C'est ce que je fais mais je me retrouve sur un bateau. Un mec sur le bateau me file un appareil photo. Et là, y'a des munitions intégrées à l'objectif de l'appareil. En fait, l'appareil devient une arme chargée. Nino (le thaïlandais) et moi, on part à la recherche du gars qui a tiré sur Kim. On le trouve et on prend quelques photos. On se réunit avec des potes pour leur dire que Kim est mort et que notre business a précipité Stockholm dans le chaos. Et là, on va voir une pièce de théâtre dans laquelle y'a que des chiens sur scène, qui se prennent pour des acteurs. Les chiens écoutent du Burial. Kim adorait Burial donc je jette un œil à mes potes et je m'aperçois qu'ils sont tous en train de pleurer. Emilio sort le clip de Sippin mais la chanson est un vieux truc des années 1980 avec une voix hyper aiguë et on voit juste Nino qui tire sur tout le monde. Du coup je m'énerve contre Emilio.

C'est dingue.
Ouais.

Tu devrais sortir un bouquin sur tes rêves.
Je vais en faire un film. Là j'en suis au scénario. J'aimerais bien que ça ressemble à Drive, dans l'idée. J'ai envie que les gens soient hyper angoissés quand ils le regarderont.

Tu pourrais en faire une série ?
Grave. Ce serait dingue. Je vais essayer de finir d'écrire le scénar au Mexique.

Et tu lis des bouquins en ce moment ?
Ouais, avant de te voir, j'étais en train de finir un livre.

Lequel ?
Jonathan Linvingston le Goéland de Richard Bach. C'est pas mal. C'est une fille, Barbara, qui me l'a filé. En gros, le goéland qui s'appelle Jonathan cherche à tout prix à s'envoler vers le paradis. Sa quête d'absolu est assez biblique, en fait. C'est un bon livre.

Si tu étais un personnage de roman, ce serait lequel ?
Ado, je disais toujours Holden Caulfield de L'Attrape-Cœur. Mais c'est un peu trop cheesy. À 12 ans, t'as tout juste lu les Harry Potter et tu te dis en le lisant, que toi aussi t'es quelqu'un d'unique, c'est trop beau. Aujourd'hui, je dirais Yukio Mishima du Soleil et L'Acier. Pas parce que je cours mais parce qu'en général, j'ai des idées plein la tête et je les fais pas sortir. C'est pas toujours un bon truc. Lui, dans son livre, est obsédé par l'idée de se suicider, mais de mourir en beauté. Donc il faut qu'il devienne une belle personne pour pouvoir se tuer et laisser à la terre un corps pur.

Et toi, comment tu aimerais mourir ?
Par le seppuku.

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Credits


Texte Francesca Dunn
Photographie Lily Rose Thomas

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