skateurs d'orient et d'occident, la ville vous appartient

Un artiste propose, à travers une exposition mêlant photos, vidéos et installations, un nouveau regard sur le skate qu'il considère comme une arme de domination sur l'espace urbain.

par Anastasiia Fedorova
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11 Août 2016, 8:49am

Le paysage urbain de Londres, Moscou, New York, Paris ou de n'importe quelle grande ville du monde, est un champ de bataille dont les magnats de l'immobilier, constructeurs et architectes se partagent, vendent et rachètent les plus infimes parcelles. Continuellement en chantier, face aux tours qui s'élèvent un peu plus vite et haut chaque jour, les villes ne s'ouvrent que partiellement à la jeunesse qui les habitent.

Les techniques que l'homme moderne a développées pour se réapproprier les rues et l'espace urbain sont multiples. Les manifestations qui ont agité l'Europe (et la France) ces derniers temps en sont une parfaite illustration. Moins politique au premier abord, il s'avère que la pratique du skateboard n'est pas dénuée pour autant d'une ambition, quoiqu'inconsciente, de réappropriation de l'espace. C'est particulièrement le cas à Londres, dont les politiques successives d'urbanisation ont aidé à ancrer la pratique du skate dans la culture intrinsèque à la ville : en octobre 2014, le Rom Skatepark du East London a été protégé et considéré comme monument historique tandis que celui de Southbank, en périphérie de la capitale anglaise, a été épargné d'une tentative de destruction par ses principaux intéressés (les skateurs) après une bataille houleuse et à grands coups de pétitions. 

Depuis sa popularisation à la fin de la décennie 70, la pratique du skate s'est tournée vers la mode, avant que la mode s'en empare à son tour et l'encense, le célèbre, le glamourise et le commercialise. Une telle réappropriation aurait du signer la mort de sa cool attitude. Mais non, le skate reste ce qu'il a toujours été : un sport, une attitude, un mode de vie, un état d'esprit qui traverse les époques sans prendre une ride ni perdre son aura sulfureuse. Ou comment un bout de bois et quatre roues se font, depuis plus de 40 ans, le miroir et l'arme de la jeunesse - forcément un peu rebelle puisqu'elle redéfinit à elle seule les limites de l'espace urbain. Les skateurs continuent, par ailleurs, d'inspirer les plus grands artistes contemporains : Alasdair McLellan s'associait à Palace pour exacerber la puissance visuelle de la marque la plus cotée chez les skateurs, Ian Bird immortalisait quant à lui les mille et un visages de la scène skate londonienne. L'imagerie du skateboard reflète et intensifie notre irrépressible besoin de liberté. Mais peut-être plus encore, en fait. le skate permet à tout amateur de se réapproprier l'espace urbain. C'est en tout cas le postulat de l'exposition Museum of Skateboarding, à Londres, initiée par l'artiste Kirill Savchenkov.

Savchenkov est né et a grandi à Moscou. Il a passé le plus clair de son adolescence à user ses trucks sur le bitume avant de se tourner vers l'art et la création. C'est par le biais de la pratique artistique qu'il s'est aperçu du potentiel sensible du skate, non plus vu comme un sport mais comme une expérience unique et sensorielle, où le corps, l'esprit et l'espace urbain interagissent en permanence. "Museum of Skateboarding est un projet qui explore le skate, non plus comme une sous-culture, mais à travers ses capacités multiples à éveiller nos sens et multiplier les formes de dialogues entre le corps et la ville, explique-t-il. C'est une expérience qui remet directement en cause notre appréhension de la ville. Le Skate définit chez tout amateur ou professionnel une identité, pas uniquement vestimentaire ni langagière. En pratiquant, plusieurs aptitudes émergent : la compréhension de la douleur, le sens de la solidarité comme celui de la peur.".

Savchenkov a beaucoup puisé son inspiration dans la théorie de l'architecture moderniste et fonctionnaliste du siècle dernier, notamment dans son ambition de faire naitre une vraie relation entre l'habitant et l'habitation, et le fait que le skate soit capable de véhiculer ce rapport à l'espace urbain l'a très vite frappé. Pour autant, ce qui étonne dans l'expo, c'est que le skate que Savchenkov met à l'honneur n'a rien de celui qu'on connaît. La pratique s'apparente plus à une sorte de religion, dans le sens où elle répond à des codes et des dogmes et qu'il définit comme le New Skateboarding : plus proche des arts martiaux que du classique sport de glisse, il permettrait de se défendre et de prendre le dessus sur la ville. "Je développe une série d'exercices à faire avec le skateur russe légendaire des nineties, Ashot Shabayan, qui travaille aujourd'hui dans un centre sportif et fitness, explique Savchenkov. Dans l'une des vidéos présentées dans l'expo, on peut voir deux mecs en plein combat d'art martial, combiné à des mouvements bien usités des skateurs - un genre de tutorial pour se battre, même lorsqu'on a une board à la main, en somme." Pour l'artiste, le skate s'apparente à une arme de domination sur l'espace. 

Dans l'exposition, la vidéo est intégrée à une sculpture multi-média faite à partir des rampes que les skateurs utilisent pour grinder. Une autre œuvre met en scène plusieurs sortes de dalles et pavés, représentatives de la pluralité des sols dans la ville moderne ainsi que de la multitude des possibles dont les skateurs disposent. On retrouve également un petit manuel pour skateurs novices, au graphisme futuriste et à la démarche archéologique. Un peu comme si un homme s'était penché, en l'an 3000, sur la manière dont les skateurs se déplacent dans l'espace pour en déconstruire le caractère dystopique. L'objet est bourré de graffitis, de hiéroglyphes modernes et de photos vintage. "Le livre est censé donner certaines clés à celui qui n'a jamais mis les pieds sur un skate. Mais c'est aussi un livre conçu comme une énigme." explique l'artiste. 

Si Savchenkov a développé une partie de ce projet dans son Moscou natal, sa vision se veut globale. "Je ne compte pas évoquer uniquement l'espace urbain post-soviétique à travers mes œuvres et mes installations. Le projet aurait pu se faire à Birmingham ou Glasgow, ou encore à Los Angeles et New York, deux villes où l'homme expérimente le fonctionnalisme et le modernisme architectural, physiquement et émotionnellement : ce sont des villes où il existe un esprit downtown que l'asphalte et le granite tendent à exacerber. J'ai créé une sculpture qui prend la forme d'un skate-stopper (une politique urbaine qui consiste à empêcher le skateurs de s'emparer d'un espace pour y grinder, par exemple). Ce phénomène est beaucoup plus visible en occident que chez nous, en Russie. D'ailleurs, les architectes locaux mettent un point d'honneur à défendre la pratique du skate lorsqu'elle est intégrée à leur architecture ou en refusant d'intégrer des skate-stoppeurs dans leur design. Et quand les architectes restent de marbre, ce sont les skateurs qui redéfinissent et perturbent les limites qu'on leur a imposées. C'est une forme de réappropriation très forte," assure-t-il.

Aujourd'hui, nul ne sait comment l'espace urbain des métropoles va évoluer. Mais ce qu'on retient lorsqu'on visite le Museum of Skateboarding, c'est que l'appropriation de l'espace n'a jamais été aussi codifiée, détournée et problématique qu'à notre époque. "L'idée motrice de mon projet est on ne peut plus claire : l'obstacle est une force. Pour les skateurs, l'obstacle engendre un nouveau mouvement", rappelle l'artiste. "Il faut donc ggarder à l'esprit que chaque obstacle peut être tourné à ton avantage. C'est valable pour le skate mais ça l'est aussi pour quiconque marche dans la ville".

Museum of Skateboarding du 11 août au 11 septembre 2016 à Calvert 22 à Londres. 

calvert22.org

Credits


Texte : Anastasiia Fedorova

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