Photographie : Roddy Bow

déborah lukumuena, la tempête qui va réveiller le cinéma français

Tenez-vous prêts !

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29 janvier 2019, 12:20pm

Photographie : Roddy Bow

Cannes, mai 2016 : Divines, premier film d'Houda Benyamina servi par un duo d'actrices débutantes, remporte la Caméra d’Or. Avec lui, les spectateurs découvrent le quotidien d'une jeunesse grandie à l'ombre de tours bétonnées, et les films qu'elle se passe en boucle pour continuer de rêver de « money money money ». Carton en salle, Divines propulse sa jeunesse écorchée, ses punchlines féministes (« t’as du clitoris… j’aime bien » ) et ses jeunes actrices au sommet. La première s'appelle Oulaya Amamra, la deuxième Déborah Lukumuena. Elles ont la vingtaine, un aplomb hallucinant et une énergie carnassière. Trois ans après, Oulaya est réapparue au cinéma (dans Le Monde est à toi notamment), pendant que Déborah est à l'affiche du film Les Invisibles et fait ses débuts au théâtre, seule en scène dans Anguille sous roche.

« Divines, je pense que c'est un film qui a réussi à toucher autant de spectateurs parce que même s'il s'agit d'un milieu précaire, la quête des personnages peut résonner chez tout le monde : est-ce que j'ai le droit d'aimer ? À quel point ai-je envie de réussir, d’être digne ? analyse Déborah, trois ans après, son César du meilleur second rôle bien au chaud chez ses parents. Dans les films français, on a tendance à parler de la jeunesse en considérant ses maux comme passagers, donc peu importants. Alors que pour moi, la jeunesse est un moment hyper précieux, un âge où l'essentiel de la personne adulte se construit. C'est très important de l'explorer et de se dire que les troubles et les questionnements de cette période ne sont pas tous à jeter, qu'ils constituent la personne que tu seras plus tard. »

On aurait pu imaginer ses doutes disparus la seconde où elle s'est levée pour recevoir un César. Émue et fière, le cœur cognant contre sa robe orangée, elle était venue prendre son prix devant les huiles du cinéma français, confortablement installées dans leurs fauteuils capitonnés - prises au dépourvu par la présence totale de Déborah. « Ce César, je suis contente de l'avoir eu, il a vraie une valeur symbolique : j'ai vu ma mère la poitrine gonflée de fierté. Mais c'est quand même très troublant. Tu peux jamais savoir si on récompense ta performance ou la comédienne que tu es. Encore aujourd'hui, j'ignore quelle comédienne je suis, si j'appartiens à un genre de comédienne et si j'aime le genre de comédienne que je pourrais représenter. Un film qui vient adouber ce que t'as proposé, ça crée beaucoup de confusion : tu l'acceptes mais paradoxalement, beaucoup de doutes émergent aussi. »

Deborah Lukumuena i-D France
Photographie : Roddy Bow

Là où d’autres auraient poursuivi leur bout de chemin, Déborah a donc préféré se mettre au travail. Après ses études de lettres, elle est devenue élève au Conservatoire National d'Art Dramatique, où elle se rend chaque matin après 1h30 de trajet - « mais il faut que je trouve un appart, j'habite toujours dans l'Essonne, c'est beaucoup trop loin. » Quand on est si douée, pourquoi se donner tant de peine à travailler ? « Je crois à l'idée du don. Mais je crois aussi que sans travail, le don s'estompe. Il y a des gens qui n'ont jamais été révélés parce qu'ils ne se sont jamais révélés. Il faut le conserver, le protéger jalousement son don ! C'est pour ça que je vais au Conservatoire, pour apprendre, j'adore ça ! Hier, ma prof m'a demandé de rapper des alexandrins : franchement, dans quelle autre institution j'aurais pu faire ça ? Le plaisir que ça m’a procuré ! Pour moi, l'alexandrin, c'est l'ancêtre du rap. Et ça, je m'en serais jamais rendu compte si j'étais pas allée à l'école. »

En ce moment, au théâtre, Déborah incarne Anguille, une jeune femme prisonnière d'une embarcation de fortune, soumise au joug des vagues de l’océan indien. Pendant une heure et demie, seule en scène, elle rembobine le fil de sa courte vie : l’amour, la passion, la jalousie et plus fort que tout, le désir de fuir pour ne rien devoir à personne. On se souvenait de Déborah comme de la copine dont on rêve dans Divines : fidèle, drôle, grande gueule et généreuse, toujours prête à s'embarquer pour n'importe quelle mauvaise idée. On la retrouve adulte, grave et sensuelle. « Le texte part d’un roman d'éducation. En deux mois, Anguille traverse ce que tu mets une vie à comprendre ! J'ai traversé en même temps qu'elle tout ce qu'elle vit, son éveil à la sexualité, à l'amour. Anguille a 17 ans, j'en ai 24. C'est Anguille qui parle à travers Déborah, mais c'est aussi Déborah qui parle à travers Anguille. »

Au cinéma, Déborah est à l'affiche des Invisibles, une fiction autour d’un centre d’accueil de femmes SDF, dans lequel le personnage qu’elle incarne, Angélique, tente de se défaire de ses problèmes pour venir en aide aux autres. « J'ai un sens exacerbé de l'injustice, ce qui est handicapant au vu du monde dans lequel j'ai envie de travailler. Le cinéma est un milieu injuste : il faut se battre pour des représentations, il faut encore dire qu'une histoire peut se raconter de différentes manières et avec des personnes de couleurs de peau différentes, qu'une Justine de 19 ans peut être noire, arabe, indienne ou asiatique. Même les gens qui sont bien lotis te diront que c'est un monde injuste ! » Les pieds bien ancrés dans le sol, Déborah ne prétend pourtant pas choisir ses rôles par conviction, laissant à son agent le soin de réfléchir, pour être libre d'écouter ce que lui procure, physiquement, la lecture d'un nouveau rôle. « Après, ce qui est sûr, c’est que je suis une vraie guerre aux clichés. J’ai rien contre les gens qui acceptent les rôles clichés, mais moi, j’en veux pas. Je suis pas une comédienne noire, je suis une comédienne qui s’avère être une fille noire. En tant que fille noire, je me dois, si j'arrive au sommet, d’assurer les arrières de ceux qui viendront après. »

« Mon objectif ? À 60 ans, j’ai envie d’être essoufflée rien qu'en lisant ma filmographie. » Le sommet version Déborah Lukumuena : simple, basique. Parlez-lui d'exemples et un nom emportera tous les autres, celui de Cate Blanchett « dans tous ses rôles, mais encore plus dans Elizabeth. La reine Elizabeth, c'est une femme qui a passé son temps à dire "je suis un roi mais je suis une femme". C'est une femme à qui on a fait comprendre pendant ses 40 ans de règne, que c'était un problème qu'elle soit une femme et qu'en plus, elle refuse de se marier. C’est une dualité à laquelle je me suis identifiée. Ce que je ne saurais jamais, c'est si c’est la fragilité d'Elizabeth ou celle de Cate Blanchett qui m'a autant touchée. Quand une actrice arrive à me mettre le doute, j'ai plus qu'à l'appeler madame. »

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Photographie : Roddy Bow

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