jacques + superpoze : on tient la meilleure collab de ce début de printemps

Jacques et Superpoze viennent de sortir « Endless Cultural Turnover », un EP commun qui entend brouiller les repères et réinjecter une dose d'experimental dans la scène électro française. i-D les a rencontrés.

par Maxime Delcourt
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22 Mars 2019, 3:16pm

Créer à plusieurs n’est pas toujours évident. Il faut savoir s’oublier, donner à l’autre, définir un espace commun, sans qu’aucun des talents ne s’annulent sous le poids des autres. Alors quand on a appris que le producteur français Superpoze et l’excentrique Jacques s’étaient lancés dans la confection d’un EP commun, forcément, on s’est demandé à quoi ça pourrait bien ressembler. On peut maintenant vous le dire sans concession : Endless Cultural Turnover est un projet des plus réussis. Ensemble, les deux musiciens ne cessent d’y lancer des pistes, d’expérimenter et de travailler sur les perceptions de leurs auditeurs.

Les deux compères se connaissent bien. Ils traînent ensemble depuis 2015, partagent les mêmes techniques de composition, possèdent le même sens de la mélodie narrative et jouent parfois ensemble sur scène. C’est là, visiblement, qu’est née leur complicité : « La fois où on avait fait un live ensemble, rembobine Jacques, Sylvain De Barbeyrac (un ingénieur du son avec lequel ils ont tous les deux travaillé, ndr) avait installé un système de micro. Non pas pour parler au public, mais pour qu’on puisse parler entre nous pendant le concert. « Ça va toi ? », « tranquille et toi » « Vas-y, on envoie du kick là ou quoi ? » C’était pratique pour synchroniser nos tirs parce qu’on n’avait rien répété du tout. »

En avançant à l’instinct, les deux artistes se sont donnés pour mission de défier les mécanismes de production usuels qui condamnent tant d’artistes à l’immobilisme. Lorsqu’on leur demande de revenir sur la conception de ce premier EP commun, la réponse de Jacques se veut claire et précise : « Il n’y a pas eu de phase d’enregistrement à proprement parler, tout s’est fait au fur et à mesure de l’inspiration ».

C’est de cette façon que Endless Cultural Turnover s’impose comme un contrepied, conscient ou non, à tous ces projets sans âme enregistrés pour satisfaire une audience et un directeur artistique engoncé dans son fauteuil. Plutôt que de faire étalage de leur savoir-faire tubesque (type « Dans la radio » pour Jacques ou « The Iceland Sound » pour Superpoze), les deux complices ont envisagé cet EP comme le lieu d’un repli, d’un redéploiement vers l’intime et l’expérimentation.

Il y a d’abord ce titre commun, « Endless Cultural Turnover », un (long) morceau de presque neuf minutes contemplatives, parfois proche de l’ambient et ponctué ça et là par divers bruits concrets qui, selon Jacques, évoquent «le temps qui passe, le sentiment d’évoluer ou de régresser ». Et Superpoze d’ajouter : « Ce morceau suit une règle simple : on révèle la première mesure, on chute. Puis les deux premières, et on chute à nouveau pour recommencer encore et encore. Ensuite, quatre mesures, et on recommence. Jusqu’à ce que le morceau se révèle entièrement et disparaisse de la même manière, en réduisant progressivement le nombre de mesures jouées. »

L’EP compte également deux morceaux solos : « The Corridor » de Superpoze et « Natural Takeover » de Jacques. Leur force ? Inciter à la débauche des corps sur la piste de danse, croiser les styles et permettre à ces deux musiciens d’explorer chacun leur tour l’univers de l’autre. Pourtant, l’intention était visiblement toute autre : « J’ai le sentiment que « The Corridor » se situe plus dans la lignée de mes morceaux « club » (« Azur », « Shelter », « Ten Lakes ») alors que le morceau de Jacques me rappelle ses improvisations. Disons que « Endless Cultural Turnover » est un enfant qui a accouché de ses deux parents, ce qui est de toute façon représenté sur la pochette : une jarre posée sur ce qui émane d’elle-même. »

Et puis il y a les sons que Jacques a enregistrés sur une planche à repasser à l’Île Maurice, ces sessions entamées dans « une maisonnette au bord de la plage à Hermanville-Sur-Mer » ou encore tous ces bidouillages sonores testés « sur des tréteaux à La Réserve, près de Bordeaux, chez Sylvain, pendant une résidence qu’il avait organisé là-bas. »

De ces différentes expériences, complétées par des sessions dans l’appartement de Superpoze à Paris et dans le studio de Jacques au Maroc, les deux musiciens auraient pu sortir un projet indigeste et épars. C’est tout l’inverse : Endless Cultural Turnover est un EP qui séduit par sa minutie, un peu comme si face à ce trop-plein de matière, ces « gars deep », comme s’amuse à le dire Jacques, avaient tranché dans le vif pour capter l’essence même de la musique électronique, cette faculté à induire « des émotions précises » en restant mystérieux et en ne produisant aucun discours. Si ce n’est à travers les titres des différents morceaux, qui suscitent ici une forme sans doute naïve d’émerveillement. Après tout, comme l’affirme joliment Superpoze : « C’est un des plaisirs de la musique instrumentale. Le titre est un cartel et vient donner des clés de lecture ».