Luigi Ghirri, Salzburg, 1977. Collection privée. Courtesy Matthew Marks Gallery © Succession Luigi Ghirri 

luigi ghirri : la modernité kitsch de l'italie des années 1970

Au Jeu de Paume, une exposition retrace 10 ans de travail du photographe-géomètre Luigi Ghirri.

par Juliette Savard
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21 Février 2019, 9:33am

Luigi Ghirri, Salzburg, 1977. Collection privée. Courtesy Matthew Marks Gallery © Succession Luigi Ghirri 

« Si la photographie est un voyage, elle ne l’est pas dans le sens classique du terme que suggère ce mot ; c’est plutôt un itinéraire (…) », un itinéraire aux « potentialités infinies ». Il y a quarante ans, Luigi Ghirri présentait à Parme près de 400 photographies issues de quatorze séries, réalisées entre 1970 et 1979. Intitulée « Cartes et Territoires », l’exposition aujourd’hui présentée au Jeu de Paume – la même qu’à l’époque – est inévitablement moins fournie, mais n'en demeure pas moins représentative d’une pratique photographique qui se distingue par son cadrage et son intérêt pour les couleurs.

En 1970, Luigi Ghirri a 27 ans et est déjà géomètre depuis près de dix ans. Originaire de la petite ville de Scandiano au nord de l’Italie, il s’est installé à Modène et pratique la photographie en parallèle de son métier. Une passion qui prendra de plus en plus de place dans sa vie jusqu'à devenir exclusive en 1973. Mais celui qui a le compas dans l’œil ne renie rien de son premier métier et met à profit ses compétences. « Le géomètre mesure, comme le photographe, les espaces extérieurs. La créativité et le sentiment de faire de l’art n’ont pas été importants dans ma formation », explique t-il. Sa précision, ses mesures, sa notion des points de repère sont perceptibles dans ses images, dirigeant notre regard, en l’invitant aussi à considérer ce qui se déroule hors cadre.

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Luigi Ghirri, Marina di Ravenna, 1972. Bibliothèque nationale de France © Succession Luigi Ghirri

Au cœur de sa région natale et lors de courts voyages en Europe, le photographe accro à l’extérieur poursuit son goût pour les transformations du paysage, armé de son petit Canon. Dans ses premières séries, Paesaggi di cartone (1970-73) et Colazione sull’erba (1971-74), prolongées ensuite dans la vaste Kodachrome (publiée en livre en 1978), il assemble des images de panneaux publicitaires, d’affiches, de cartes postales et souligne leur omniprésence dans l’espace public. Si ses clichés s’offrent en couleurs, c'est parce que dit-il, « le monde réel n’est pas en noir et blanc ». Associée à une pratique d'amateur évoquant volontiers l'imagerie publicitaire, la pellicule couleur est peu utilisée par les professionnels. Luigi Ghirri comptera parmi les premiers photographes européens à y avoir recours dans son travail artistique. Il fera aussi le choix de ne pas développer lui-même ses photos et préférera se rendre dans un labo grand public. Chez lui, les bleus, les jaunes, les orangés prennent donc des teintes pastel, fuient la saturation, sont naturels et vrais. Si certains artistes de son époque tendent vers le pop art et l’art conceptuel, Ghirri refuse de se laisser coincer par ces courants-là.

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Luigi Ghirri, Brest, 1972. CSAC, Università di Parma © Succession Luigi Ghirri

Attaché aux notions de regard, de vue, d’espace, Ghirri pense la photographie comme un moyen de dédoubler le réel et de percevoir son caractère illusoire et fantaisiste. À travers des séries composées pendant dix ans (1970-1979), Colazione sull’erba, Diaframma 11, 1/125, Italia ailati, et Vedute, le photographe poursuit ses réflexions. Qu’ils s'attardent sur les façades de maisons de banlieue ou captent la manière dont les gens se mettent en scène, ses clichés décèlent les travers de la modernité : le formatage de notre environnement, « l'anesthésie du regard » du consommateur contemporain, la perte de l’expérience du réel. Sans être véritablement critique, Ghirri déchiffre avec Italia ailati (L’Italie de part et d’autre), un pays à l'identité troublée - qui change et cultive son passé dans le même temps. Durant huit ans, il observe cet espace familier mais jamais connu, s’intéressant à l’arrivée d’une nouvelle culture dans une Italie aux traditions et à l’histoire très marquées. Ne soulignant ni le kitsch ni la « banalité quotidienne », le photographe veut démasquer des paysages, apporter un sens nouveau au champ visuel de l'habitude, et renouer avec l’expérience du visible.

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Luigi Ghirri, Engelberg, 1972. CSAC, Università di Parma © Succession Luigi Ghirri


Avec la série Diaframma 11, 1/125 – la seule entamée dans l'intention d’y montrer des personnes –, Ghirri immortalise des sujets en train de photographier ou d’être photographiés, de regarder et d’être regardés. « J’ai photographié de nombreuses personnes de dos, qui regardaient des images, des plans de ville, des itinéraires ; car j’ai voulu, comme dans de nombreuses autres photographies, leur donner un nombre infini d’identités possibles : de la mienne, tandis que je photographie, à celle de l’observateur. » Pour Vedute, son objectif se fixe sur des endroits publics et touristiques créés par l’homme mais souvent dépeuplés hors saisons : stations balnéaires, sites offrant une vue, bancs face à la mer, aires de jeux… Le géomètre-photographe, cadrant sa vue sur des palmiers presque identiques, révèle les « photomontages existants » dans le réel, les « encadrements naturels », s’éloignant toujours plus d’un concept fermé de créativité photographique. « Aucune violence, aucun choc visuel-émotionnel et aucune exagération, mais le silence, la légèreté et la rigueur pour pouvoir entrer en relation avec les choses, les objets, les lieux », résumait-il en 1984.

S’il s'est interrogé tout au long de sa vie sur les raisons qui nous poussaient à produire des images photographiques, Ghirri a pourtant refusé d’être considéré comme « un spécialiste de la vision », préférant insister sur la relation « avec la fantaisie, le rêve, les illusions » que sut entretenir cet amoureux des Atlas (les premiers à lui avoir donné le goût des images et grâce auxquels il pensa une série singulière et poétique en 1973). Indifféremment inspiré par Walker Evans dont il se sentait très proche, Bob Dylan, Piero della Francesca ou Umberto Eco, ce photographe attentif et généreux nous invite à voir, ou plutôt à revoir ce qui nous fait face, en nous poussant à regarder en nous-mêmes et tout autour, avec un regard toujours neuf.

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Luigi Ghirri Orbetello, 1974 © Succession Luigi Ghirri
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Rimini, 1977
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Luigi Ghirri, Padova, 1973. CSAC, Università di Parma © Succession Luigi Ghirri
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Luigi Ghirri, L'Île Rousse, 1976. Bibliothèque nationale de France © Succession Luigi Ghirri

Luigi Ghirri, « Cartes et territoires », jusqu’au 2 juin au Jeu de Paume, à Paris

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