jonas lindstroem, le vidéaste d'une génération chaotique

L'artiste allemand présente son film « Truth or Dare » en ce moment à la Galerie Derouillon à Paris. Le diagnostic d'une génération intense, qui fait de la violence une nouvelle forme de grâce.

|
11 Janvier 2019, 2:58pm

Comment peut-on figurer l'imaginaire de notre génération ? Nourrie par le chaos des feeds Instagram, grandie dans les interstices du net et toutes ses ramifications – entre mille GIFs, des tonnes d'applis et autant de memes – quel héritage visuel peut-elle revendiquer ? Dans un monde acquis à la violence, à l'excès et à la surproduction visuelle, l'artiste photographe et vidéaste Jonas Lindstroem (que beaucoup ont découvert avec le clip « Element » de Kendrick Lamar) s'attache à révéler les moments de grâce qui s'immiscent dans le chaos de nos vies online. Dans une vidéo composée de 21 tableaux surréalistes, Truth or Dare, présentée en ce moment à la Galerie Derouillon, il intègre et digère l'hyper-présent pour établir le portrait d'une génération intense dont les sensations semblent progressivement se paralyser. i-D l'a rencontré pour parler skate, violence et poésie.

Te souviens-tu de la première image qui t'a marqué ?
Ce n'était peut-être pas la première mais j'ai un souvenir très vif d'une image de Spike Jonze qui m'a beaucoup influencé et inspiré. Il s'agit de l'un de ses clips pour le groupe Wax sorti au milieu des années 1990. On y voit un homme courir en feu sur un rock californien très adolescent. C'est une image qui m'a beaucoup marqué, elle me rappelle ces moments surréalistes qui venaient ponctuer les vidéos de skate emblématiques de cette période. Je l'ai toujours gardé à l'esprit.

Comment expliques-tu que la culture skate soit devenu l'héritage visuel de toute une génération ?
J'ai grandi dans les années 1990. À cette époque, le skate figurait encore parmi les contre-cultures auxquelles il était parfois compliqué d'avoir accès. C'était une scène très réduite, intimiste dont les acteurs était éparpillés un peu partout dans le monde. Les vidéos de skate ont beaucoup participé à définir et codifier une esthétique, à fédérer aussi. Le skate est devenu un mouvement très visuel, avec un engagement total des corps, un truc très vivant et physique. On peut se faire très mal, il faut remonter après être tomber, pousser les limites. Sur un skate, on ne traverse pas seulement un lieu, on le sent. Le cadre dans lequel il s'inscrit a participé à l'établissement une imagerie inspirée par la rue, le béton et une architecture très urbaine. Aujourd'hui les choses ont changé, on pourrait même se demander s'il est encore possible pour une contre-culture comme le skate de survivre en tant que telle dans nos société. Internet ne permet plus au mouvements contre-culturels de préserver un accès restreint. Quand j'étais ado, il fallait se rendre au skateshop du coin (si tu avais la chance de vivre dans une ville qui en comptait un) pour se connecter au mouvement. Quoi qu'il en soit, cette esthétique n'a pas perdu de sa puissance, le skate est peut être l'une des dernières contre-cultures analogues que notre générations a connue.

Jonas Lindstroem
capture du film "Truth or Dare"

Aujourd'hui, tu crées des images de mode, tu fais aussi de la vidéo, des clips. Comment es-tu parvenu à trouver un juste équilibre entre toutes ces pratiques ?
J'ai été très vite attiré par la photographie de mode parce qu'on y créer des mondes. Et puis j'ai toujours voulu photographier des gens. Plus tard, j'ai réalisé que j'aimais la photo de mode pour tout ce qu'elle insinue, pour tout ce qui lui est extérieure mais qu'elle évoque. Je cherche à dépasser son cadre. À côté de ça, je trouve d'autres espaces pour créer seul, selon mes règles et mes désirs. Filmer fait partie de ce côté-là de mon boulot. C'est arrivé plus tard. En filmant, j'ai appris à tisser une narration derrière chacun de mes projets, je me suis un peu éloigné de la mode pure, même si elle fait toujours partie de mon boulot d'une façon ou d'une autre. Je la mets au service d'une histoire, elle intervient comme un indice. Faire une belle image ne suffit plus vraiment aujourd'hui. C'est à la portée de tous. Nous avons besoin de messages, d'histoires. Nous nous faisons engloutir par des masses d'images et cherchons désormais à les identifier par les subjectivités qui se dressent derrière elles.

Dans ton film Truth or Dare, tu exposes et combines la violence et la poésie auxquelles les nouvelles générations sont perpétuellement confrontées sur les réseaux...
Le film est né d'un sentiment et d'une interrogation. À quoi ressemblent nos existences modernes ? Je fais le constat d'une anxiété collective et menaçante mais aussi d'une certaine douceur immuable. Dans le chaos persiste une forme de grâce. Toutes ces choses cohabitent et définissent notre génération. Elles sont aussi à l'image de tout ce que nous voyons défiler sur nos écrans : des instants de violence et des morceaux de poésie se manifestent simultanément. La violence a intégré nos quotidiens, de près ou de loin, qu'elle soit physique, représentative, symbolique ou réelle. Elle s'insinue dans les interstices, entre une pub, la photo d'un tabloïd, un clip et un post Instagram.

Ton film Truth or Dare voyage depuis deux ans entre internet et les galeries d'art. Comment appréhendes-tu ces deux espaces ?
Dans un premier temps, le film a été présenté dans une galerie à Berlin. Je n'avais pas du tout prévu qu'il apparaisse un jour en ligne. Au contraire, je comptais davantage sur une expérience physique et j'ai toujours voulu que le film soit présenté à travers une installation. Finalement, le film est apparu en ligne et a voyagé, a fait du bruit, des gens partout autour du monde l'ont découvert. Ça m'a beaucoup plu. Je suis très heureux de voir qu'il existe dans différents espaces, physiques et virtuels. Il a plusieurs vies.

Quel conseil donnerais-tu à un jeune étudiant qui rêve de devenir photographe ?
Je pense que notre monde et plus précisément les médias nous poussent systématiquement à la création. Le système d'évaluation qui prévaut repose sur un principe d'omniprésence et de popularité. Combien de likes ta dernière photo Instagram a-t-elle accumulé ? Il faut se montrer, montrer son travail, prétendre être constamment occupé – on donne peu de valeur et d'espace à la contemplation. Je suis contre tout ça. Alors mon conseil serait de résister à ces injonctions, de prendre le temps avant de décider d'exposer une création aux autres, de cultiver une certaine retenue. Tout particulièrement lorsqu'on est étudiant. Les écoles d'art offrent un espace d'expérimentation insoumis aux principes de vitesse, de surproduction ou encore à cette obligation de toujours tout montrer. Il faut en profiter. Cultiver cette réserve, montrer ces travaux à un cercle restreint, apprendre et se trouver avant de vouloir s'exposer au monde.