« les scènes artistiques ne sont plus liées à des villes » - hans-ulrich obrist

Trois questions sur la jeunesse dans l'art (l'éternelle et la future) au curateur et critique Hans-Ulrich Obrist, président du jury de la rencontre Artagon 2017, première rencontre internationale d’étudiants en écoles d’art.

par Ingrid Luquet-Gad
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18 Septembre 2017, 1:21pm

Est-on artiste lorsqu'on est encore à l'école ? Et d'ailleurs, l'est-on forcément son diplôme en poche ? Enoncer ces questions, c'est sentir combien l'on butte contre un point problématique. Et sentir également la richesse de pratiques en train de se faire, qui ne se sont pas encore solidifiées mais restent poreuses au monde alentour. Peut-être est-ce là qu'on distingue le mieux, comme l'oracle dans le marc de café encore humide, les lignes de forces du présent immédiat et leurs prolongements dans un futur encore opaque. Depuis trois éditions déjà, la rencontre Artagon, fondé par Keimis Henni et Anna Labouze, organise une exposition annuelle rassemblant les étudiants sélectionnés par un jury dans les écoles d'art européennes participantes. Première mondiale, tournant le dos aux soupçons de jeunisme qui guettent au tournant ce genre d'initiative, la troisième exposition se tenait cette année du 8 au 17 septembre à Paris. Au total, après avoir visité 15 écoles de France, d'Allemagne, d'Angleterre, de Suisse, d'Italie, d'Espagne et de Belgique, le jury a retenu 45 artistes qui se sont retrouvés à Paris une semaine durant pour installer leurs œuvres en vue de l'exposition dans le hangar industriel des Petites Serres à Paris.

Au fil des sections thématiques - amour et spleen à l'ère des réseaux sociaux et du digital ; transgenre et transhumanisme ; immigration, contrôle et frontières ; identité et religion ; protection de l'environnement, retour à la nature, quête du bonheur – se dessinaient les contours mouvants des préoccupations et des ressentis d'une tranche d'âge. Pour le curateur et critique Hans-Ulrich Obrist qui présidait cette année le jury, l'émergence, l'« extrême présent » pour reprendre ses termes, a toujours retenu son attention, notamment via son engagement dans des projets comme la plateforme de recherche 89plus (pour les artistes nés après 1989) ou le programme de résidences Google Paris. Se rappelant de ses premières expériences comme jeune curateur et critique, il nous livre quelques pistes soufflées par les artistes pour imaginer un futur qui sera communautaire, mobile et surtout glissantien.

Vue de l'exposition « ARTAGON.III », 8-17 septembre 2017, Les Petites Serres, Paris. Commissariat : Keimis Henni & Anna Labouze, fondateurs et curateurs d'ARTAGON. Photo Marie Genin - © les artistes & ARTAGON

Les artistes rassemblés pour l'exposition de la rencontre Artagon proviennent des quatre coins de l'Europe, mais une particularité les rassemble : ils sont encore tous étudiants. Que recherchez-vous lorsque vous regardez le travail d'un très jeune artiste ?
Hans-Ulrich Obrist –
À travers les travaux d'une génération qui émerge, il est intéressant de dégager des régularités, des « patterns ». Depuis plusieurs années, un thème récurrent se profile : l'idée de l'épuisement des ressources naturelles et de la naissance d'une vive conscience écologique – d'ailleurs, une section de l'exposition porte sur le sujet. Un autre point qu'il me paraît important de souligner est la présence de la technologie. Dans le futur, lorsqu'on reparlera de la deuxième décennie du XXIe siècle, je suis certain que l'évolution de nos interactions avec les médias sera l'un des points qui sera mis en avant. Ici également, beaucoup d'œuvres en traitent, ne serait-ce qu'indirectement, en refusant notamment de se soumettre à leur dictature ou en prônant le retour à la nature. Cette nouvelle génération rassemble les individus qui sont nés après 1990, et le premier artiste né en 2000 ne saurait tarder à faire son entrée. Cette tranche d'âge est la première à avoir grandi avec internet. C'est une différence catégorique, une vraie différence de nature et non seulement de degré, d'avoir été immergé toute sa vie dans ce médium. En comparaison, les Millenials n'ont pour leur part eu accès à internet qu'à l'adolescence, et en cela ne se distinguent pas forcément de leurs aînés, de ma génération. C'est un sujet auquel j'ai eu l'occasion de réfléchir à de nombreuses reprises, notamment lorsque j'avais co-curaté l'exposition « FILTER BUBBLE » à Zürich dans le bâtiment de la Fondation LUMA. Avec 89plus, la plateforme de recherche que j'ai fondée avec Simon Castets, ou encore avec le projet de résidence Google à Paris que nous menons avec lui et Julie Boukobza, nous avons l'occasion de nous rendre assez précisément compte de l'évolution de l'approche de ces tout jeunes artistes au médium internet. En ce moment, plusieurs artistes s'intéressent à l'idée de la « bulle », de la « filter bubble » qui donnait le titre à notre exposition, cette idée que chacun ne voit que les contenus qu'il est déjà susceptible d'aimer ou d'approuver. C'est un moment qui correspond à la conscience qu'internet n'est pas ou plus la zone de divagation ou de flânerie libre qu'ont pu fantasmer leurs aînés, mais que les logiques communautaires et les cloisonnements sont reconduits voire renforcés. Dans l'exposition, j'ai beaucoup aimé la pièce de Yanmeng Zhang, une animation vidéo où les gens se croisent mais ne se rencontrent jamais vraiment. À mon sens, elle reflète précisément ces phénomènes.

Travailler avec de si jeunes artistes n'est pas sans soulever certaines objections, notamment lorsqu'on expose des artistes encore à l'école, et donc encore en devenir, à une professionnalisation précoce. Que répondrez-vous aux accusations de jeunisme ? Personnellement, je travaille avec toutes les générations, y compris des légendes et des artistes qui ont 90 ans. Je n'en reste pas moins convaincu que l'un des aspects du travail est d'essayer de soutenir des pratiques naissantes. Moi-même, lorsque j'étais très jeune, à 20 ou 21 ans, on m'a demandé d'écrire mes premiers textes, et les expositions sont venues assez rapidement après. Commencer si jeune, pouvoir le faire, c'est fantastique ! J'habitais en Suisse, et encore plus que dans le cas d'une grande ville comme Paris ou Londres, j'ai rapidement eu conscience que l'on est toujours prisonnier d'un certain contexte. Il faut parvenir à s'en libérer, aller travailler ailleurs et rencontrer d'autres scènes. Surtout lorsqu'on débute dans le milieu, il est fondamental qu'il y ait des opportunités qui le permettent. À 22 ans, j'ai bénéficié d'une bourse décernée par Jean de Loisy, qui travaillait alors à la Fondation Cartier, qui m'a permis d'aller à Paris faire des recherches pendant trois mois. Avec moi, il y avait également Owkui Enwezor, directeur de la Haus der Kunst à Munich et curateur de la Biennale de Venise en 2015, ou Nancy Spector, qui est aujourd'hui curatrice en chef au Guggenheim à New York. Sur place, j'ai visité des centaines d'ateliers ; et l'expérience m'a transformé. J'ai toujours pensé que si l'on ne m'avait pas mis le pied à l'étrier de la sorte, je n'aurais jamais pu faire ce que j'ai accompli par la suite. Pour cette raison, je suis convaincu qu'il faut soutenir les artistes et les autres acteurs du monde de l'art au tout début : c'est à ce moment-là que le soutien a le plus d'impact.

Vue de l'exposition « ARTAGON.III », 8-17 septembre 2017, Les Petites Serres, Paris. Commissariat : Keimis Henni & Anna Labouze, fondateurs et curateurs d'ARTAGON. Photo Marie Genin - © les artistes & ARTAGON

En filigrane, on sent qu'il est également question de rassembler une communauté d'artistes. Comment percevez-vous la forme que prennent ces communautés aujourd'hui ? Les jeunes artistes interagissent-ils différemment de ce que vous avez pu connaître à vos débuts ?
Pour ma génération de curateurs, c'est la foire ARCO à Madrid en Espagne, fondée en 1982, qui a joué un rôle décisif. Au milieu des années 1990, la foire a invité cent commissaires à venir. Nous nous sommes tous rencontrés là, tous les curateurs de la même génération éparpillés dans des villes différentes convergeant vers Madrid. Ça a tout changé. Une masse critique a pu émerger dans ce sillage. Agréger une communauté, échanger, c'est éternel. Il ne faut jamais en rester à ce que l'on voit, au résultat final d'une exposition, mais aussi prendre en compte tout ce qu'il se passe en amont et ce qui viendra peut-être en prolonger la résonance. Avec une exposition comme Artagon, une cinquantaine d'artistes se sont rencontrés, ont commencé à interagir et sont pour cela sortis de leurs contextes originels respectifs. Lorsque nous avons lancé 89plus et commencé à travailler avec Bunny Rogers ou Jasper Spicero il y a quatre ans, nous avons été très surpris de constater que beaucoup de ces jeunes artistes n'avaient encore jamais quitté les Etats-Unis ni rencontré d'artistes étrangers, du moins pas hors de leur école. Certes, en Europe, il est plus facile de circuler, et c'est également davantage ancré dans les mentalités, mais ce n'est jamais assez. L'un des aspects les plus importants de ce type d'initiatives internationales est sans doute de favoriser de nouvelles collaborations. Qui sait, peut-être qu'un nouveau duo vient de naître, qui sera le prochain Fischli et Weiss !

Quant à la question de savoir ce qui a changé entre cette génération et la mienne, je dirais que c'est le fait que beaucoup d'artistes vivent désormais vraiment entre plusieurs géographies : ils viennent d'un contexte, travaillent dans un autre, passent de l'un à l'autre puis à un troisième encore. Par conséquent, l'idée d'une scène corrélée à une ville n'existe plus vraiment : elle a cédé la place à toutes ces interconnexions entre les villes. Lorsque je vivais à Paris, Edouard Glisssant y résidait également. J'allais le voir au moins une fois par mois, comme on va consulter un oracle. Aujourd'hui, je suis plus que jamais convaincu que le XXIe siècle sera glissantien, car beaucoup de choses qu'il a imaginées ou appelées de ses vœux se sont réalisées. Le Tout-monde, la Relation, la logique archipélique et non continentale : nous sommes en plein dedans. Et je suis d'autant plus étonné de ne pas voir ses livres dans les librairies parisiennes lorsque je reviens, car le siècle sera glissantien, et si l'on veut tenter de le comprendre, il faut le lire.